Forum - Mémoires et archives perdues. [2]

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Celimbrimbor | 20/01/25 19:40

Cette histoire se déroule dans la joie du monde, quand la magie se trouvait encore partout libre et chaleureuse. Les sept couronnes n'existaient pas encore et Jüdor ignorait tout de la catastrophe qui l'attendait. Les continents s'offraient à la découverte des passants et promettaient des merveilles au-delà de leurs monts ─ et tenaient leur promesse. Les dryades et les faunes, les kelpies et les selkies, les sylphides et les ifrits, les orcs et les gobelins, toute sorte de créature disparues erraient encore, seules ou en bandes, en villages, en pays. Celimbrimbor Elanden n'y était qu'un voyageur parmi d'autres, pas plus libre, pas plus aventureux, et qui comme eux se laissait guider par les vents. Il explorait, consignait, apprenait les vastes contrées qui s'étendaient au-delà de sa forêt avant d'y retourner pour repartir encore. Cette histoire se déroule dans la joie du monde.

Il avait finalement atteint le bord d'un monde. Les pieds ballants, assis sur le rebord d'une falaise, il regardait les vagues peser sur les rochers. Le son lui était parvenu bien avant les images et il avait couru jusqu'à ce que la lèvre du précipice ne donnât plus sur la banalité bleue du ciel mais sur la verdure infinie de l'océan. Quand il était arrivé, le soleil jaillissait à sa droite. À présent, il s'affalait à sa gauche, brûlant les toits d'une cité. Il faudrait bouger. Les humains avaient l'habitude de fermer les portes de leurs murailles pendant les nuits, comme si le danger ne surgissait qu'à la faveur de l'obscurité. C'était une habitude comme une autre, sans doute. Lui voulait rentrer d'abord pour dormir au chaud. Ce n'était plus l'hiver mais le printemps charriait encore suffisamment de froid dans ses soirs et matins pour justifier la dépense d'une auberge. En pensant à la dépense, il fouilla dans la doublure de sa ceinture pour en tirer quelques pièces. Tantôt elles arboraient une face, tantôt des symboles, prenaient des formes différentes voire se trouaient au milieu. Peut-être se trouvait-il dans ce fatras la monnaie en vigueur dans cette ville. Avec un peu de chance, les pièces triangulaires feraient l'affaire, il les avait ramassées dans un territoire pas très loin et, pour tout préoccupés de leur frontière qu'étaient ces humains, cette étanchéité s'effondrait assez vite face au commerce. Il en avait parlé à Dublis, d'ailleurs, en repassant par Jüdor. Il fallait être prudent dans les échanges avec ces gens et ne montrer ni trop, ni trop peu. Il y aurait du danger, là, un jour. Il lui avait aussi demandé s'il voulait l'accompagner et le militaire, toujours à sa charge, avait répondu non.

Il se leva et brossa l'arrière de son pantalon de toile. Il fallait bouger, et repenser à Jüdor ne le conduirait qu'à rester assis et regarder le vide jusqu'à se rendre compte que la nuit était très largement passée. Debout, dans cette zone limite où l'herbe le cédait à la roche, la tentation de plonger le saisir. Tomber vers les eaux bouillonnantes mais froides pour s'enfouir dans la mer, aller toucher le fond, en ramener une pierre. Droit, il obliqua vers l'avant, le corps gainé, les orteils dans les bottes recroquevillés comme plantés dans le vide. Une pierre, lisse et polie, témoin du temps, un objet inutile mais magnifique, qui lui rappellerait que tout passait autour alors qu'il demeurait. Le vent remontait des profondeurs et l'attirait à lui. Il pourrait le faire, cela ne lui coûterait pas grand-chose, un peu d'énergie pour briser l'eau avant sa chute, un peu d'air à emporter avec lui et un dernier effort pour remonter et fulgurer jusqu'au sec. Dans l'angle aigu qu'il formait avec la falaise, il hésita. Malgré l'écume, il était persuadé de pouvoir discerner, après les rochers saillants, le fond et les cailloux pas encore changés en sable. En levant le pied, il se redressa un peu, esquissa un pas

cessa de regarder les flots pour ne plus que les entendre. Combien de promesses de liberté trompeuses nichaient dans l'écume. Il sourit. Devant lui, la plaine s'étendait jusqu'à la petite forêt où des filets de brumes naissaient doucement. Il était temps de partir, effectivement, l'humidité l'assaillirait bientôt par les deux bords. L'elfe ramassa le long manteau de laine qu'il avait acquis dans un village en amont et qu'il revendra en bas, passa la courroie de sa sacoche au-dessus de la tête puis se mit en train. La voie était facile, il suffisait de garder la falaise à main droite en espérant finir par trouver un chemin. Il n'avait pas envie de glisser vers la route qu'il voyait entrer en ville mais qui venait de beaucoup plus loin par rapport à la forêt dont il était sorti ce matin. Bah. Ça irait quand même. Ces landes jouaient souvent un rôle de pâturages pour du bétail, il finirait bien par tomber sur des bêtes quelque part, et des bêtes aux bergers il y avait rarement long. Au pire, des chiens de garde l'accueillerait et il avait toujours bien aimé les animaux. Y compris les loups qui l'avaient failli abattre des années de cela, à sa première sortie. Ils avaient eu l'avantage de lui apprendre quelque chose, ce qui les distinguait assez de beaucoup de ses rencontres.

Quelle sorte d'humains croiserait-il ? Sa curiosité, alors qu'il courait déjà à bonne allure, les yeux vagabondant ci et là pour éviter les ornières et les rochers traîtres, s'aiguisait déjà. Ces rencontres possédaient pour lui un aspect divertissant dont elles n'arrivaient pas à se départir quelles que fussent les conséquences. Rencontrer ces bêtes curieuses était une joie toujours renouvelée et il se demanda quelle forme d'asservissement ils allaient lui montrer cette fois-ci. C'était le point commun à toutes ses rencontres avec l'humanité. Peu importait l'endroit ou le temps, elle succombait toujours à une servitude ou une autre, et toujours de façon volontaire. La dernière grosse colonie qu'il avait croisée, plus tôt cette année, après un passage de col catastrophique, se vautrait dans une obéissance paresseuse et injuste à une caste de gens qui se prétendaient supérieurs. Ils arguaient d'un droit historique, d'une pureté de sang ou d'il ne se souvenait plus très bien quoi, et les autres semblaient d'accord. Un émerveillement sans fin.

Il sauta un petit ru qui formait un court fossé. Avec un peu de chance, et si sa vision de la ville là-bas ne le trompait pas, il serait confronté à une organisation différente, ne serait-ce qu'à cause de la population. Il avait estimé plus d'une deux-centaines de toits, avec des bâtiments visiblement prévus pour accueillir plus d'une seule personne voire famille, s'il en jugeait par les étages. Il avait déjà vu ça, ailleurs, dans une ville dont le nom ne lui revenait pas et ne lui reviendrait jamais sans doute. Des hauts immeubles en bois, plus rarement en pierre, qui se portaient eux-mêmes tant bien que mal. Des rumeurs lui étaient parvenues d'effondrement ou d'incendie et il présumait que peu de choses aussi catastrophiques pouvaient se produire.

Là, sous ses pieds, le paysage s'effondrait lentement en pente douce, vers sa gauche. Ce n'était pas la bonne direction, mais peut-être ? Oui, le plateau tombant dessinait les pentes d'un vallon dont il ne voyait pas le fond mais qui abritait sans doute un fleuve, sinon à quoi aurait-il servi ? Il obliqua malgré le recul mais au moins cela l'amènerait à la bonne hauteur. Au temps pour sa prédiction sur les bêtes néanmoins, ce qui l'attristait un peu, sans qu'il ne comprît pourquoi.

La déclivité était douce, le soleil continuait son chemin habituel, il fallait qu'il se pressât aussi accéléra-t-il le pas au point de se contraindre à respirer pour ne pas s'essouffler. Ah ! Dublis aurait pu courir ainsi sans effort. Mais Dublis était resté dans les forces militaires de Jüdor et s'entraînait plus que lui. Il ne l'avait jamais vraiment battu aux jeux athlétiques et cela l'agaçait terriblement. Qu'il essuyât quelques défaites ici ou là contre les autres, pourquoi pas. C'était acceptable et assez prévisible d'ailleurs, mais qu'il ne pût jamais marquer plus d'un point contre Lendlor l'ennuyait. Il avait passé cinq ans à lui courir après, à se hausser à son niveau martial sans jamais réellement l'atteindre, dans un effort qui avait payé tout en restant vain. Un sourire naquit sur son visage. Il continuerait de viser, cela finirait par payer. Déjà, d'ici deux ans, Dublis serait obligé de prendre congé de l'armée, il pourrait l'accompagner à l'aventure ! Combien de joies connaîtraient-ils ensemble. Là, dans les forêts et les landes du monde, ils verraient qui serait le plus apte des deux. Et que Celimbrimbor se sût déjà perdant ne gâchait en rien le plaisir anticipé, tant et si bien qu'il prenait à peine garde aux cahots de l'absence de chemin et esquivait pierre et chausse-trappe dans la force de l'habitude.

Derrière lui, son ombre qui s'étendait pour rejoindre l'infini des ombres disparut tout à fait quand il toucha le chemin qui longeait la rivière. Le soleil ne rasait plus et la lumière, au fond du petit val, tenait de l'ambiance plutôt que de l'éclairage. Il s'arrêta un instant. Le chemin était plat, entretenu car les roues des chariots ne l'avaient pas défoncé, et assez droit. Bien. Combien de distance lui restait-il ? D'ailleurs, quelle mesure allait utiliser ces gens-là ? Une lieue quelconque, des stades, furlongs ou parasanges ? Il en avait tellement vu dans ses voyages et qui correspondaient toujours à peu près mais jamais correctement qu'il en fatiguait d'avance. Les peuplements humains étaient rarement d'accord sur quoi que ce soit, et leurs fantaisies dans la mesure des distances incarnait parfaitement cet état. Bon, il compterait en allant, pour peu qu'il trouvât un point de repère sur le chemin.

Il reprit la course, plus facile grâce au terrain dont il n'avait plus besoin de se préoccuper, même vaguement. Tant que les étoiles n'apparaissaient pas ou que la lune ne devenait pas la principale source de lumière, les portes ne seraient peut-être pas fermées. Il prépara quand même plusieurs arguments à soumettre à d'éventuels gardes qui le laisseraient entrer. Au pire, un peu de magie aiderait s'il n'arrivait pas à les convaincre. Sarsi et lui s'était longuement disputés à ce sujet avant qu'il ne partît pour la deuxième fois. Fort de sa première expérience avec les humains, il avait argué qu'ils étaient relativement stupides, en tout cas toujours plus que la plupart d'entre eux, et que, de ce point de vue, pouvaient, voire devaient être usés à loisir quand l'occasion se présentait. De son côté, et sans jamais les avoir côtoyés, elle soutenait l'idée que quand bien même ils paraissaient idiots, ce n'était qu'une illusion relative et que quand bien même elle s'avérerait dans les faits, eh bien ils existaient. De là, les utiliser était impensable. Une position simple mais qui avait le mérite d'être claire. Dommage qu'elle ne fût pas sortie avec lui pour vérifier, elle se serait rendue compte qu'elle avait en partie raison, et lui avec. À son retour, quand ils iraient se promener avec Dublis et Alme et les autres, il lui en parlerait.

Depuis combien de temps courait-il ? Depuis la falaise, pas loin de deux heures. Depuis le chemin, sans doute un gros quart d'heure. Ah ! Voilà ! Son horizon se déboucha quand la route obliqua. Les remparts de la ville n'étaient plus très loin, plutôt la palissade, c'était des troncs d'arbres ou des planches, il ne voyait pas encore très bien. Sans doute aussi l'explication des ruines de forêt qu'il avait vues ici et là. Il commença à ralentir l'allure, les portes étaient ouvertes, sans qu'aucun flot n'y passât. En pensant à ça. Le fleuve entrait en ville. Comment défendaient-ils cette entrée ? Par une grille, une porte, une écluse ? Il n'avait pas fait attention à la physionomie de la rivière. Peut-être était-il navigable ? Il verrait cela plus tard, quand il en aurait quelque chose à faire.

Les gardes l'avaient vu. Au pas, désormais, il épousseta ses vêtements distraitement et rabattit la capuche de son manteau pour masquer son crâne. Il pourrait, dans l'obscurité naissante, jouer avec les ombres et prétendre être un humain un peu grand. L'expérience lui avait prouvé, souvent, encore et toujours, qu'il valait mieux rester prudent avec ces gens-là. Ils avaient du mal avec l'extranéité, encore plus quand elle était étrange. Se rapprochant, il leva les mains, paumes ouvertes vers les gardes.
« Bonsoir ! Je cherche abri pour la nuit.
─ Vous en trouverez en ville. Un temps. Des marchandises à déclarer ?
─ Je suis un voyageur, pas un marchand.
─ L'octroi vous épargnera, alors. Un rire. Allez, entrez. La nuit tombe, nous allons fermer.
─ Merci ! »

Eh bien, voilà qui avait été facile. Il passa la porte et l'épais rempart, deux palissades remblayées et le bruit de la ville le frappa de plein fouet.

Celimbrimbor | 20/01/25 19:40

(Nous verrons où cela va, si cela va quelque part. Celim.)

Nerdash | 23/01/25 20:32

Merci pour le partage du texte :)

- Nerdash

Celimbrimbor | 24/01/25 21:30

Té, merci, c'est gentil ça !
Tu dois être le dernier lecteur / la dernière lectrice ici.

Celimbrimbor | 27/06/26 09:06

Elle était grande et se déployait devant lui dans la fin des ors du soir et le début des ombres sans fin. De proche en proche des candélabres brûlaient et jetaient une lumière qui serait insuffisante pour éclairer mais tout juste assez pour y voir, aidéée en cela par les rayons qui sortaient des fenêtres aux volets encore ouverts. Que disait Dublis ? Ah, oui. Le verre coûte. Si tu veux estimer la richesse moyenne d'une cité, regarde combien de fenêtres sont pourvues de carreaux. Cette ville était riche. Celimbrimbor avait fréquenté des cités humaines de tailles variées. Celle-ci ne possédait pas les apprêts usuels des misères habituelles. Il nota l'information et se mit en marche.

Les enseignes de magasins et d'échoppes décoraient les murs. Il compta, dans la seule rue principale qu'il arpenta une centaine de mètres trois auberges ou hôtels aux allures princières. Il hésita à s'y arrêter puis avisa un portier qui affectait de ne pas le regarder directement. Non. Il sourit sous sa capuche, la referma sur son crâne et se courba un peu plus. Les princes n'aimaient pas la différence car elle leur faisait peur. Celimbrimbor ne s'était jamais penché sur la question, il le ferait un jour. L'intuition : la différence menaçait leur pouvoir. Il la confirmerait. En attendant, il suivait son nez et les odeurs de sel de plus en plus entêtantes et, sans vraiment faire attention, il déboucha où il voulait tomber.

L'estuaire était travaillé en un port qui devait couvrir près de la moitié de la superficie de la ville. Il laissa échapper un petit sifflement admiratif. Les humains aimaient la mer. Sans doute que l'eau potable des fleuves qui se jetait dedans jouait un rôle dans cet amour. Peut-être aussi le fait qu'il était plus facile de naviguer que de marcher. Les humains aimaient la mer et craignaient les forêts. Les dangers des océans les inquiétaient moins que ceux des arbres, puisqu'ils ne les voyaient pas, et pouvaient moins les affronter. Les humains aimaient la mer car ils pouvaient la domestiquer et prétendre ne l'avoir pas fait quand une vague scélérate emportait un navire. Ils aimaient parler, lors de réunions dans des tavernes sombres, pour se raconter que la mer était une maîtresse cruelle au service dangereux, que c'était le destin des marins que de payer un écot à une puissance qui leur était supérieure, telle allait la vie. Ce mensonge-là, cette hypocrisie formidable, Celimbrimbor l'avait depuis longtemps percée à jour. C'était du risque à faible coût, du danger sûr. Les humains n'aimaient la mer que parce qu'ils la maîtrisaient. Leurs peurs et craintes, les légendes d'un soulèvement des eaux qui les submergerait, ce n'était qu'une justification de plus de leur mise en coupe réglée des océans et du monde. Cela leur permettait de faire sembler d'ignorer la maltraitance qu'ils lui faisaient subir. Parfois, il se demandait s'ils seraient jamais capables de contempler cet abysse de mensonges qui étaient leur existence, puis il discutait avec eux et se rappelait que non.

Il chercha à compter les quilles et abandonna rapidement après une quatorzième. Par contre, il nota avec curiosité les lignes de flottaisons variées de navires pourtant semblables. Des cargaisons différentes. C'était un grand port, indubitablement, et donc peuplé de cette floppée d'établissements variés et variables où quelqu'un qui chercherait un relatif anonymat le trouverait dans la multitude. Celimbrimbor hésita à parcourir l'ensemble du quai et des jetées, voire à aller jusqu'aux digues, là-bas, mais l'heure l'en dissuada. Un mauvais sort était vite arrivé et la population de ces ports, pour tout riche qu'elle était, et il ne doutait pas de ce point, pouvait estimer que la différence entre un anonyme vivant et un anonyme mort n'était finalement que sémantique. Il imagina Dublis, furieux, le tancer, parce qu'il était encore arme. Allons, j'ai un couteau, tout de même. Il vérifia qu'il était bien glissé à sa ceinture. Au cas où l'interlope déciderait d'interloper.
Dans les étoiles apaisantes, il longea le quai et ses encombres et s'arrêta devant une auberge qui n'avait pas de vitre et dont les volets étaient fermés par un jeune garçon. 'Le devin de la mer'. Pourquoi pas. Il s'était bien arrêté à une taverne qui s'appelait 'la soie du sanglier'. Les habits ne faisaient pas toujours la personne. Le garçon claqua le dernier volet et passa la porte qu'il tint, avec un sens du commerce déjà aiguisé, pour que la grande silhouette encapuchonnée pût entrer à sa suite.

Il faisait chaud. C'était incroyable la chaleur que des corps pouvaient dégager quand ils étaient vivants. Celimbrimbor ne s'immobilisa pas dans l'entrée pour prendra la mesure de la salle non plus qu'il ne la jaugea du regard : il ne voulait pas paraître trop suspicieux aux yeux des clients qui levèrent la tête de leur discussion, jeu, repas ou boisson pour vérifier ce qui venait d'entrer. Par contre, il garda sa capuche et cela fit tiquer.

La salle était suffisamment grande pour tenir une quarantaine de chaises, un tiers était vides et le comptoir parasité par les barnacles de rigueur. Celimbrimbor s'approcha doucement, laissant le temps aux conversations de reprendre à volume normal, avant de poser les deux mains sur la planche du bar. La tenancière lui jeta un coup d'œil, un signe de tête et finit de s'occuper d'un plateau avant de glisser jusqu'à lui.

« Bonsoir. Ça veut quoi ?
─ Bonsoir de même. Je voudrais un repas chaud et une chambre pour la nuit, si cela était possible.
─ Pour le repas, on a un ragout de poissons et fruits de mer. Ça ira ? Un assentiment. Pour la chambre, je regarde. »

Elle s'éloigna un peu et ouvrit un registre. Celimbrimbor se laissa porter par l'ambiance du lieu. Derrière la cloison, une cuisine, sans doute une sortie aussi. À sa gauche, un escalier qui menait à deux étages. Tous les volets fermés mais une autre porte à droite, là-bas. Sur un mur, un tableau et des placards et

« Oui pour la chambre. Avec le repas du soir et un solide petit-déjeuner demain matin, ça donne trois devises d'or de la Ligue.
─Ah. Un temps. Les pièces en triangles ?
─ Non, ça c'est le sous impérial. Au taux du jour, ça fait cinq, mais vous êtes perdant d'un demi.
Un clignement d'yeux sous la capuche. D'accord. Un instant. »

Celimbrimbor fouilla dans ses poches et, par un tour de main habile, sembla en extirper cinq pièces triangulaires.

« Et voilà.
─ Parfait. Empocher la somme dans le tablier. Allez vous installer, Timothée va vous apporter le repas. Votre chambre est la quinze, deuxième étage. Un nom, pour le registre.
─ Sandro Duvale. Merci à vous.
─ Pas de quoi. »

Elle était déjà partie s'occuper ailleurs.

Bon. Où s'asseoir ? Une table, près d'un mur, était plongée dans une relative obscurité. Il s'assit plus proche du bar, dans la lumière du lustre mais pas tant, sans même faire attention à couvrir tous les angles de vue. Il n'était pas en fuite, il n'avait aucune raison de se méfier et, du reste, les deux tables occupées derrière lui l'étaient par des marins qui marinaient dans l'ivresse soyeuse de l'oubli.

La monnaie de la Ligue. Sans doute un regroupement marchand. Personne, un regard à la ronde, ne portait d'uniforme, mais en même temps, tout le monde portait une arme quelconque. Indubitablement des gens habitués à maintenir leur protection et celle de leur cargaison.

« Votre repas, m'sieur Duvale.
─ Ah, merci mon garçon. Un temps. Oui ?
─ Vous voulez pas boire quelque chose ? récité
─ Si, vous avez raison. Une pièce triangulaire posée sur la table. Un cruchon d'eau, si c'est possible. Vous pourrez garder le reste. »

Le gosse s'estompa dans le brouhaha doucereux et Celimbrimbor se pencha vers le solide bol qui fumait devant lui et se mit à manger. C'était un ragout simple et plaisant. Surtout, c'était un plat chaud et cela lui fit du bien. Il cura le fond du bol avec le restant d'un quignon de pain qu'on lui avait donné, but et se leva. La soirée n'était pas très avancée mais il avait bien marché et couru aujourd'hui. À l'étage, la chambre qui l'attendait était ouverte, avec un lit, une commode vide sur laquelle était posé un bassin rempli d'eau. Il ferma la porte et enfin ôta sa capuche et se débarrassa de ses vêtements avant de faire de rapides ablutions et de s'allonger. La couette était chaude et ne grattait pas trop. La chaleur montait du rez-de-chaussée. Le bruit était tolérable. Il ferma les yeux.

Le matin le trouva frais et dispo. Il s'habilla après s'être débarbouillé de la torpeur de la nuit et descendit dans la salle. Dehors, le tumulte des gréments et des mouettes et des humains triomphait du silence. Celimbrimbor alla s'installer à une table et salua le tavernier au passage. Une fois assis, il sortit de sa besace son carnet, une pierre à encre et un petit récipient dans lequel, une fois qu'il eut rangé la pierre, il mit un peu d'eau pour dissoudre le pigment. Il fit quelques essais sur un brouillon et pendant qu'on lui apportait le petit déjeuner, se mit à consigner les derniers jours et leur dérive. Distraitement, il piquait dans l'assiette qu'il avait un peu écartée, faisant attention à ne pas tacher de gras ses précieuses notes.

La chaise en face de lui racla le sol.

« Ce n'est pas un alphabet commun que vous utilisez-là. »

Celimbrimbor rangea sa plume et ferma le carnet quand l'encre fut assez sèche. Son vis-à-vis était un humain, plutôt jeune, à la mise tout à fait déplacée pour les lieux.

« Bonjour.
─ Bonne question. Il ne pleut pas, la capitainerie semble faire son travail correctement. Je dirais que, pour l'heure, les débats penchent du bon côté.
Un sourire.
─ Vous ne vous déferez pas de votre capuche, n'est-ce pas ?
─ Je crains bien que non.
─ Oui, je me disais bien. Un temps, ennuyé. Voyez, j'ai un problème. Les gardes ont consigné une entrée tardive aux portes hier soir, et l'arrivée en question a été vue déambuler en ville sans but apparent, prenant de longues pauses ici et là, comme pour examiner les choses précisément. Cette même arrivée a pris une chambre dans une auberge du port plutôt que dans celles croisées sur le chemin et, ça, pour qui sait, cela veut dire qu'elle cherche à ne pas attirer l'attention. Un sourire. Ce qui va assez bien avec le fait que l'arrivée en question n'a pas une seule fois ôté sa capuche devant témoin. Bien. Jusque-là, c'est pas franchement dommageable, ça donne juste l'impression de quelqu'un qui voudrait rester discret, peut-être s'engager sur un navire pour aller voir du pays, et surtout de l'ailleurs. Jusqu'ici, tout va bien, n'est-ce pas ?
─ Assurément ?
─ Sauf que, eh bien, cette arrivée tardive, dont j'ai été notifiée ce matin, a éveillé mes soupçons. Soupçons qui se sont changés en surprise quand on m'a fait la description physique de cette arrivée, description qui m'a fait penser que ce serait une bonne idée d'aller voir par moi-même. Et voici que je trouve cette arrivée attablée devant un petit-déjeuner, tardif, lui aussi. La nuit fut bonne ?
─ Délicieuse.
─ En sus, cette arrivée, en plus de simplement manger, écrit, écrit et dessine, dessine des figures qui ressemblent étonnamment à une esquisse de la côte et à un plan de la ville, le tout dans un alphabet que je ne parle pas, et je suis, par force, plutôt polyglotte. Un sourire. Tout à coup, plein de signes crient à l'espionnage, pour tout maladroit qu'il est. Or, les rapports de Ien-sur-Mer avec la ligue sont un peu tendus en ce moment. Aussi, voyez-vous, je m'inquiète.
─ Oh ?
─ Oui. En tant que maréchal de la cité, oui, je m'inquiète. Un temps. C'est par courtoisie que je suis venu vous trouver ce matin, eu égard à ce que je pense avoir compris.
─ Vous me voyez curieux, finalement.
─ J'ai deux hypothèses. Mais j'ai besoin d'un coup de pouce pour être sûr.
─ Sûr de ?
─ Sûr de moi. Un temps. Nous n'aimons pas les espions. Le dernier a fini dans les eaux du port. En ne vous faisant pas arrêter immédiatement, je contreviens à mes directives. Voulez-vous bien me suivre jusqu'à votre chambre ?
Un sourire amusé. Plaît-il ?
─ À moins que vous ne préfériez montrer votre visage ici, contraint et forcé par mes hommes.
─ Les six n'y suffiraient pas. Un sourire toujours amusé. Une simple confirmation ne vous suffira pas, évidemment ?
─ Non.
─ Eh bien. Un soupire. Allons-y. »

Celimbrimbor rangea son attirail à écrire et son carnet dans sa besace et abandonna le petit-déjeuner à demi fini à regret sur la table et précéda le maréchal jusqu'à la chambre qui avait été la sienne pour la nuit. Deux hommes leur emboîtèrent le pas et il nota le repositionnement des quatre autres dans l'auberge. Tous, y compris leur chef, semblaient des combattants habitués. Il réussirait peut-être à se débarrasser de trois d'entre eux sans dommage, mais laisserait des plumes s'il affrontait les six en même temps. Et il n'avait pas encore fini sa visite. Il poussa la porte de la chambre et le maréchal referma derrière lui avant d'aller ouvrir le volet qui laissa passer un peu de lumière matinale. Sans brusquerie, Celimbrimbor leva les mains.

« Vous avez si confiance en vous ?
─ Pardon ? Un regard. Oh. Vous pensez que je ne me défendrais pas ?
─ Au contraire. Un sourire. Et je sais que cela ne serait pas suffisant. Deux regards, un tendu. Enfin. Voilà. Et maintenant ?
─ Remettez votre capuche.
─ Certes, et après ? Vous aviez raison, youpi ? Un sourire. M'expliquerez-vous enfin les raisons de cette pantomime tout à fait idiote ?
─ Que faites-vous à Ien ? Pensif.
─ J'y ai passé la nuit parce que je ne voulais pas bivouaquer de nouveau, et je me suis mis en tête l'idée de visiter un peu.
─ Rien de plus ?
─ Non.
─ Les vagabonds ne sont pas les bienvenus à Ien. Comme partout ailleurs.
─ Je paie mon gîte et mon couvert.
─ N'importe comment. Il me semble pertinent que vous quittiez la ville séance tenante. Un temps, assuré. Pour votre sécurité.
─ Pardon ?
─ Oui. Définitif. Oui, ce serait le mieux. Vous avez jusque midi pour quitter Ien, sans quoi je vous ferai mettre aux écrous pour vagabondage, et vous passerez un peu de temps dans nos geôles avant que je ne vous fasse expulser. En attendant, deux de mes hommes veilleront sur vous. Un temps. Ah ! gardez votre capuche. Vous ne voulez pas éveiller les appétits un peu particuliers de la ville.
─ Mais ?
─ Bonne journée. »

La porte battit, laissant l'elfe à la clarté poussiéreuse. Il s'assit sur le rebord du lit et contempla la réaction que son existence seule provoquait avant de laisser passer un long soupire quelques minutes après. Ce n'était pas la première fois. Au moins, aucune possibilité de violences physiques immédiates n'avait atterri sur la table des négociations. Du reste, y avait-il vraiment eu des négociations ? Que redoutaient tant ces hommes de l'autre qu'ils eussent besoin d'effacer tout altérité du tableau ou de la réduire sous leur puissance ? Et c'est précisément pourquoi tu dois partir, Celim', lui intimait le reflet de Dublis au miroir. N'attire pas plus d'attention indue. Nous sommes plus forts, mais ils sont plus nombreux.

Celimbrimbor haussa les épaules. Dehors, derrière la porte, il percevait l'impatience grandissante des sicaires censés le surveiller. Évidemment Dublis, tu as raison. Mais le maréchal vient de parler d'appétits que mon apparence pourrait provoquer. N'aurais-tu pas envie d'explorer cela, si tu étais là. Il sourit. Pour vivre heureux, vivons cachés, mais l'avertissement était glaçant.

Il se redressa, chassa l'image de son esprit. Il avait de toute façon décidé de ce qu'il ferait et ce dialogue d'ombre n'était qu'une prolepse à celui que Dublis lui tiendrait à son retour. Des problèmes moins immédiats. Il s'approcha de la fenêtre aux volets qui grincèrent et s'ouvrirent et il jeta un œil vers la rue plus bas. Parfait. D'un mouvement leste, il sauta le rebord et se rétablit dans le silence de la ruelle que le vieux matin réchauffait. Des appétits, il avait dit.

Plutôt que de reprendre l'avenue qui longeait les quais, Celimbrimbor s'enfonça un peu vers l'intérieur de la ville et passa derrière l'auberge pour déboucher sur une petite voie qu'il suivit un temps. Le sens de l'orientation n'était pas sa qualité principale mais il estimait qu'en gardant la mer globalement à main gauche, il finirait bien par être suffisamment éloigné de l'auberge pour ne plus être inquiété par les gardes, mais aussi qu'il retrouverait son chemin à cause du tracé en croissant du

Voilà. Cette ruelle-ci donnait sur l'agitation des quais et des jetées qu'il devinait après l'entrepôt qu'il avait en partie longé, écoutant d'une oreille distraite le concert de grognements et de cris qui en sortait. Il rabattit sa capuche plus fermement et se courba un peu plus. Dans la cohue des brassiers et lascars, il passerait un peu plus inaperçu. Pour peu que les hommes du maréchal eussent décidé d'arrêter d'attendre devant la porte, ils ne le trouveraient pas si facilement dans le brouhaha.

Celimbrimbor se mêla à la foule bigarrée, regardant de-ci, de-là, longeant le quai, flânant près des étals qui vendaient des fanfreluches débarquées de petits navires. Un bracelet en pierre laiteuse retint son attention.

« D'où vient ce bijou ?
─ Ah, vous avez l'œil ! Il arrive droit des jungles de Treund.
─ Oui ?
─ C'est un pays au Sud de chez nous, à près d'un mois de voile. Un temps. Le bijou coûte une demi devise.
─ Y a-t-il d'autres choses qui viendraient de ce pays ? Je suis frappé par sa beauté. Tendre la somme demandée.
─ Bien sûr ! À la bourse du port, on s'y échange des étoffes et des essences de bois de Treund et d'ailleurs. Elle est ouverte, vous pourrez vous renseigner plus avant là-bas. Un doigt pointé. Et si ce sont des récits et histoires qui vous intéressent, les marins de l'Eulalie sont à terre.
─ L'Eulalie est le navire commercial qui a fait le trajet ?
─ Un des navires, monsieur ! Un des navires, seulement. Vous trouverez ses marins à la Rose des Vents. Les officiers en tout cas.
─ Merci bien pour vos conseils. Prendre le bracelet, le ranger dans la besace. Bonne journée !
─ De même ! »

Le bijou plairait à Dublis, peut-être. Il le glissa dans sa besace et se dirigea vers le bâtiment que le camelot avait identifié comme la bourse. Celimbrimbor se demanda où était la capitainerie puis s'en désintéressa. Le pays de Treund l'intriguait plus. Quand il aurait compris pourquoi on voulait le chasser, il irait trouver ces navires et négocierait un passage. Il n'avait jamais navigué, il n'était jamais trop tard pour apprendre.

La bourse du port était un bâtiment en pierre qui se voulait plus imposant que les autres et Celimbrimbor y retrouvait toutes les habitudes des humains dans la domination : les colonnes à chapiteaux lourds, qui supportaient une avancée de toit sans fronton, des pilastres décoratifs entre chaque fenêtres, vitrées, évidemment. La lourdeur érigée comme beauté. Encore une curiosité qu'il mettait sur le temps trop court vécu par eux qui les empêchait de trouver autre chose. À l'inverse des entrepôts tout à l'heure, la bourse était ouverte et vomissait un flot continu de gens qui semblait, dans un sens comme dans l'autre, ne pas vouloir ternir.

Celimbrimbor prit un temps pour mieux observer. Il s'agissait surtout de messagers qui allaient et venaient, s'il en croyait le papier que beaucoup d'entre eux tenaient à la main. Quelque fois, un personnage mieux habillé que ces coursiers subalternes, entouré d'un aéropage oisif, passait, l'air important. Bon. Il s'assura de sa mise et se mit en marche, exsudant la confiance, qui ouvrirait des portes qu'un peu d'hésitation aurait fermé.

Comment souvent chez les humains, le lustre de l'extérieur ne contaminait pas l'intérieur et la pierre cédait ici très vite sa place au bois qui séparait autant de cloisons que possible. Mais ce fut la frénésie d'activité qui le frappa. Cinq mètres plus loin, au bout du couloir, une grande salle débordait de gens. Celimbrimbor se serra contre un pan de mur et s'approcha au mieux pour comprendre ce dont il s'agissait, dans le vacarme de cris qu'il ne comprit être des annonces de prix d'achat et de vente qu'après une minute ou deux. Depuis des estrades semblables surmontées de tableaux à craie qui portaient des indications qui lui étaient illisibles, des crieurs beuglaient des choses insensées et, depuis la bousculade du parterre, d'autres cris jaillissaient qui leur répondaient, dans une chambre d'échos effrayante à la réalité douteuse.

Il recula, les oreilles en feu et submergé. Comment faisaient-ils ? Décontenancé, il s'enfonça dans le couloir et passa la porte d'une pièce ouverte, à peine rempli, où d'autres tableaux moins agités, étalaient les promesses de différentes cargaisons et les prix de ces dernières. S'y trouvaient, sans ordre apparent, ce qu'il déchiffra comme étant des étoffes, des matériaux, des fruits, des essences de bois, du poisson, dans un inventaire qui lui donna presque le tournis. Un détail l'intrigua plus que les autres et il arrêta un messager de passage.

« Eh, dites-moi.
─ Oui, qu'est-ce que c'est ?
─ Là, si je comprends bien, les ovins, ici les bovins, mais le troisième bétail, là, sans nom. Une frayeur ? Qu'est-ce ?
─ Oh, Ça ? Méfiant. C'est une autre sorte de bétail.
─ Oui ? Insistant. Mais encore ?
─ Eh bien. Ce n'est pas un geste. Mais là un geste plus précis. D'accord d'accord d'accord vous savez vraiment pas ?
─ Non.
─ Je vous le dis si vous me lâchez ! Pressé. Ce sont les esclaves ! Un regard. La ville aime pas montrer cet aspect, alors c'est interdit sur le territoire. Un haussement d'épaules. Mais l'eau n'est pas la terre, tout ça.
─ Des esclaves.
─ Oui ! Tout le monde le sait, et tout le monde fait semblant, et le monde tourne. »

Celimbrimbor lâcha le messager qui s'enfuit sans demander son reste. Il était familier du concept d'esclavage et ne l'aimait pas. Les humains, chaque fois qu'ils le pouvaient, en usaient pour soutenir leur cité et leur royaume, supposément à moindre coût, et créaient ainsi les conditions de leur propre chute. Un voisin de Jüdor qu'il avait visité plus de cent ans de cela avait succombé à une révolte de ses esclaves.

Des appétits, il avait dit, n'est-ce pas ? L'elfe se mit en marche vers la capitainerie dont il demanda le chemin à un quidam de passage. Des soupçons naissaient en lui qu'il n'aimait pas et il se retenait chaque pas de courir vers le grand bâtiment brinquebalant qui surplombait le port qu'on lui avait indiqué. Quelque chose ─ quelqu'un, Celim', quelqu'un ─ le bouscula et le retint.

« Pardon, je suis pressé !
─ Pas si vite, nous avons tout le temps. Un rire gras. Allez. Viens avec nous, on va causer bétail, si tu vois ce que je veux dire.
─ Non, et je suis pressé.
─ C'était pas une invitation. »

Ils étaient cinq et Celimbrimbor pesta ne n'avoir pas fait attention ─ la complaisance, Celim', toujours ton défaut ─ et l'un d'eux avait doucement posé la pointe d'un couteau à la naissance de son dos. Voilà qui lui épargnerait peut-être d'aller jusqu'à la capitainerie, finalement. Le stevedore en face de lui indiqua une ruelle où ils s'enfoncèrent tous les six, traversant les passants inconscients ou complices, sans doute un peu les deux. Sa colère montait.

Il aimait bien les humains, d'une certaine façon. Il leur reconnaissait une poésie et une inventivité nées de leur mortalité. Mais tout ce qu'ils avaient de beau, ils le souillaient, ils le payaient en retour par un revers de ténèbres que leur lâcheté rendait plus lourd encore. Au milieu de la ruelle, il exhala lentement, reprit une inspiration sereine. Tout était éventé, alors ? Tant pis. Sans se retourner, il se redressa de toute sa hauteur, celui que tenait le couteau manqua une respiration

et encaissa quasiment dans le même temps un coup de pied qui lui fit craquer le genou dans le mauvais sens et pousser un cri. L'elfe se jeta en avant, pompa des bras pour rebondir sur le sol et d'une torsion souple se retourna dans le saut pour faire face aux quatre humains et à la silhouette percluse de douleur. Trois bâtons courts, un gourdin clouté et un couteau lâché. Un regard amusé.

« Ah, c'était pas la bonne idée, ça, l'elfe. Menaçant. Tu vois, on voulait te prendre vivant et en bon état, c'est meilleur pour le commerce. Trois rires, un glapissement à propos d'un putain de genou ta gueule On te prendra vivant. »

Celimbrimbor retira son couteau de l'œil du gourdin clouté qui hoqueta en s'effondrant sur deux des bâtons, laissant le temps à l'elfe de bondir en arrière et de reprendre du champ avant que l'autre eut fini sa deuxième phrase matamore. C'est la première leçon, hein Dublis ? Frapper plutôt que parler. Celimbrimbor sourit aux trois survivants et demi qui se jetèrent sur lui ─ avec un empressement bien tempéré de la part de la moitié clopinant qui avait ramassé son couteau ─ et perdirent à la fois l'avantage du nombre et celui du terrain.

S'ils savaient combattre ensemble, leurs bâtons les gênaient plus qu'autre chose et Celimbrimbor était trop agile et rapide pour eux. Il passa sous la garde d'un des bâtons pour planter son couteau à la base d'un cou et l'enfoncer jusque dans le crâne, accepta un coup sur l'omoplate droite en échange, qu'il accompagna dans une roulade qui lui fit atteindre le couteau dont il ravagea le deuxième genou et s'éloigna d'un bond supplémentaire pour faire face aux deux survivants efficaces qui se murent de concert, l'un d'estoc, l'autre de taille, mais trop lentement, et il frappa la pomme d'Adam de l'un d'eux suffisamment fort pour que la tête allât résonner un son liquide révoltant sur un mur de la ruelle ; en échange le coup qu'il prit dans les reins le fit trébucher et il recula encore de l'autre côté et fit face au bâton restant, les jambes plantées au sol, la respiration pressée qui redevenait normale, et les mains écartées, paumes ouvertes, les yeux rivés sur son dernier adversaire, celui qui l'avait arrêté dans la rue, qui hésita. Celimbrimbor se ruait déjà sur lui et esquiva dans un tourbillon le coup d'estoc qui aurait pu lui faire mal, et cueillit la mâchoire du bâton d'un revers du poing et dans la continuité du mouvement lui saisit la tête et lui brisa la nuque.

Le couteau avait rampé et s'était adossé au mur que ne décorait pas le sang de feu son complice. Une odeur d'urine franche montait de son pantalon qui affichait des couleurs variées.

Celimbrimbor alla chercher son couteau qui était resté dans un crâne, le retira prudemment. À la sortie de la ruelle, quand il se relevait, il ne vit que des passants passer, désintéressés, toujours complices, toujours ignorants. Il sourit au couteau qui pleurait.

« Je veux l'emplacement de l'entrepôt, le nom du bateau, sa jetée et le nom du marchand et celui du capitaine.
─ J'en sais rien une lame sous la gorge je sais
─ Je veux : l'emplacement de l'entrepôt, le nom du bateau, sa jetée et le nom du marchand et celui du capitaine.
─ Le lévrier des mers ! C'est le premier officier qui vous a repéré. Des larmes.
─ Où est-il ?
─ Mort ! Des larmes, de la morve.
─ Pas l'humain. Le navire. Où est-il ?
─ Il est jetée douze ! Il est des larmes, de la morve, la mort. »

Celimbrimbor essuya sa lame sur les vêtements du cadavre. Il hésita un instant à les dépouiller méthodiquement mais il n'avait peut-être pas le temps pour ça. Si ce premier officier l'avait trouvé, le maréchal y arriverait aussi une deuxième fois. C'était une course, maintenant. Il s'enfonça plus loin dans la ruelle puis au hasard des venelles et petites courettes traversantes qu'il trouvait sur son chemin. Il n'avait pas fait attention tout à l'heure sur le quai à l'organisation des jetées. Il remit sa capuche en place et reprit sa démarche transformée en infléchissant son chemin vers le quai, sur lequel il déboucha une dizaine de bâtiments au-delà de l'échauffourée, qui amassait déjà son lit de charognard et de pleureuses.

Ils avaient une famille, Celim'.

Ils ont cessé de figurer au registre des victimes à l'instant où ils ont choisi de trafiquer des êtres, Sarsi.

Ils avaient une famille quand même.

Ils sont morts.

Celimbrimbor serra les dents. Cette discussion, il n'avait pas envie de l'avoir. Sarsi ne comprendrait pas. Elle aurait raison, mais elle ne comprendrait pas. Il s'approcha d'un humain en uniforme oisif.

« Dites-moi, la jetée douze ?
─ Là-bas, dans deux pontons. Une intelligence réveillée mais pas trop. Pourquoi ?
─ Le premier officier du lévrier m'a demandé de porter un message au capitaine.
─ Ah. Une pause. Bien, bien. Là-bas, donc. »

L'elfe suivit la direction indiquée et s'avança sur la jetée qu'il remonta jusqu'à trouver le lévrier des mers, à la figure de proue évidente. Il aurait peut-être apprécié le bâtiment s'il en avait eu quelque préoccupation et si la colère ne gisait pas au fond de lui en lave gargouillante. Il lança ses sens à l'assaut des étages du navire, qui lui notifièrent cinq marins et surtout une masse de gens dans un espace sous l'eau. Sa vue se brouilla mais il ne compta pas à bord. Deuxième leçon de Dublis : observe, prépare, agis, dans la décision. L'homme d'équipage qui passait sur le pont n'avait pas d'arme. Bon.

« Eh ! Le premier officier m'a dit que votre capitaine cherchait à me voir ? »

Le marin s'approcha du bastingage et regarda Celimbrimbor qui s'était déplié et avait rejeté sa capuche.

« Oui ! Goguenard comme face à un enfant. Montez donc à bord ! »

Ce sourire ne tiendrait pas longtemps mais il ne fallait pas le lui faire rengorger immédiatement. Celimbrimbor élabora son mensonge en passant sur le bateau, expliquant qu'on l'avait envoyé au sujet d'une cargaison spéciale, en espérant que cela suffirait et, très affablement, le marin le guida vers un petit escalier, plus une sorte d'échelle, d'ailleurs, qui devait porter un nom qu'il ignorait. Il fallait descendre jusque dans les entrailles du vaisseau. L'humain eut même la politesse de lui faire une partie de la visite, sans se demander pourquoi son hôte ne s'inquiétait pas que le capitaine ne lui fût pas présenté auparavant. Plutôt, le marin exsudait cette confiance infinie de bête de proie repue mais qui avait encore de la place, quelque part dans ces estomacs monstrueux, pour une victime de plus. La complaisance et l'assurance de triompher. Ouais. Le triomphe. Il verrait.

L'odeur qui saisit Celimbrimbor au deuxième pont manqua de le faire trébucher. Quelles catastrophiques créatures pouvaient ainsi puer ? Un nouveau sourire lui tordit le visage. S'il avait bien compris l'architecture du navire, il faudrait encore descendre pour atteindre le niveau d'où provenait l'odeur, que l'autre, dans son babil, avait appelé cale ou quelque chose comme ça, il n'écoutait plus depuis un moment.

L'ouverture, un peu en avant, pour passer de pont à pont, n'avait pas de grille, comme la précédente. Sans doute pouvait-on relever l'échelle. En tout cas, comme le marin n'était pas armé, ce serait le moment le plus pertinent pour l'attaquer. Le plus simple serait sans doute de

Celimbrimbor se ramassa sur lui-même à l'instant où l'autre cherchait à le pousser dans l'écoutille qui plongeait dans l'obscurité inférieure, lui saisit le vêtement ou un bras, se releva et accompagna son mouvement pour le faire chuter dans le trou béant, avant de se jeter à sa suite les genoux en avant. Le dos, et sans doute la cage thoracique aussi, de l'humain, craquèrent curieusement dans le silence. L'elfe se redressa et regarda sa victime agoniser. Et il n'avait même pas eu besoin de magie. Il tourna les yeux autour de lui. Là, à quelque pas, au milieu de la pièce ou presque, l'origine première de l'odeur pestilentielle qu'il avait décelée plus haut. Il prit le temps de compter les quinze cadavres, diversement frais. Au-delà, une cloison de séparation derrière laquelle il savait au moins le double de gens. Au moins, terrifiés et fatigués ils n'avaient pas à supporter leur absence pourrissante. Bien.

Il frappa à la porte, assez fort pour être entendu.

« Je m'appelle Celimbrimbor Elanden. Je viens du royaume sylvestre de Jüdor. Je viens vous aider. Une longue pause. Tenez-vous éloignés de la porte. Je vais entrer. »

Il attendit. Entendit des mouvements, des soupirs, puis posa la main contre le battant verrouillé. Juste au cas où ils le confondraient avec un de leurs géôliers, une toute petite démonstration de force. Il retira la main, s'écarta d'un pas sur la gauche. La porte explosa, dans un silence relatif. Ça, assurément, les autres marins l'avaient entendu. Et lui n'avait pas planifié au-delà de ce moment. Ah, la colère le porterait. Mais d'abord.

« L'un ou l'une d'entre vous me comprend-elle ? »

La masse maigre, décharnée et squelettique, les yeux caves et renfoncés, le regardait sans le voir. Ils venaient d'ailleurs, mais n'étaient pas tant autres qu'il ne se reconnaissait pas en eux et eux en lui. Il se pinça l'arrête du nez. À partir du moment où ils arrêteraient de s'entretuer comme des imbéciles, ces humains pourraient peut-être se reconnaître finalement en eux-mêmes. Et alors, peut-être serait-il possible de se reconnaître en eux.

Un elfe étique s'approcha, les paumes ouvertes, et déclara quelque chose que Celimbrimbor ne comprit pas. Il secoua la tête. Au temps pour la communication, mais il fallait les libérer jusqu'au bout.

« Grégoire ? Une voix dans la lumière d'une lanterne. Tout va bien, en bas ? »

Ah, une deuxième victime. Celimbrimbor fit un geste qu'il espéra intimer le silence aux pauvres créatures devant lui et recula vers l'échelle. En un bond un peu aidé, il serait en haut. Il avait bien mangé, était en forme, la colère lui donnait un surcroît d'énergie, n'avait usé de ses forces que dans la destruction de la porte et cela ne lui avait pas coûté grand-chose. S'il ouvrait une voie d'eau, pourraient-ils nager ? L'autre marin lancerait-il l'alerte ? De la décision, Celim', de la décision. Tu tergiverses trop et c'est pour ça que tu perds. Oui, oui, Dublis, de la décision, de la décision, je sais.

Il bondit, saisit le marin surpris et le précipita dans sa chute vers les abysses et feu son camarade avec lui. C'était la troisième fois de la journée qu'il sollicitait ses genoux, ils lui firent comprendre que ce serait bien que cela soit la dernière. L'humain déboîté au sol grogna et le couteau de Celimbrimbor lui transperça l'œil et alla gratter un peu dans le cerveau. Un de moins. Il se redressa vers les autres qui s'agitaient et piaillaient et il voulu leur intimer le silence quand il comprit ce qu'ils pointaient du doigt. L'huile de la lanterne s'était répandue sur le sol quand elle s'était brisée et maintenait il y avait le feu.

De la décision, on a dit, pas de la bêtise.

Celimbrimbor fit un geste impérieux et grimpa l'échelle, comptant sur l'instinct de survie des autres pour qu'ils le suivissent. Le navire brûlait, il s'agissait de le quitter avant. Au travail.
Encore trois humains, dont deux descendaient l'échelle qui menait au pont quasiment où se tenait Celimbrimbor. Il attrapa le plus bas par la ceinture du pantalon et le jeta à bas derrière lui vers les trente silhouettes qui sauraient sans doute quoi faire. L'autre lui balança un coup de pied plus ou moins à l'aveugle mais qui l'obligea à reculer et à le laisser descendre. Il dégaina un court sabre qui ne changeait pas tant la physionomie du combat. C'est une arme curieuse, un sabre, ça ne fait que trancher. La pointe fait mal, oui, tu as raison, mais après ? Celimbrimbor respira calmement. Il faut armer le sabre, ce qui te donne le temps d'agir. Utilise-le à bon escient.

Il glissa dans la garde de son adversaire au moment précis que Dublis avait théorisé et saisit coude et poignet qu'il fit craquer dans le mauvais sens. L'autre hurla de douleur et répliqua par un mauvais crochet du gauche qui ne manqua pas son but. Heureusement qu'il n'était pas habitué à frapper des gens beaucoup plus grands que lui, le coup heurta les hanches plutôt que le foie. La douleur vrilla quand même le corps de l'elfe mais ne le plia pas en deux et il plaça un coup de coude dans le visage de son adversaire et se mit à lui frapper le poignet sur un des barreaux de l'échelle. Il ne fallait pas que cela devînt un concours d'endurance, parce que le deuxième crochet avait mieux visé et le troisième allait faire mal. Par réflexe, Celimbrimbor lui porta un coup de genou au flanc, puis un second, et l'autre finit par lâcher son arme. Ahanant, Celimbrimbor lui saisit la tête à deux mains et la heurta sur l'échelle, encore, et encore, et encore, jusqu'à ne plus rien tenir de ferme dans les doigts. De nouveau accessible au monde, essoufflé et meurtri tout autant que meurtrier, il se retourna.

Les autres avaient remporté leur première victoire et et le regardaient, serrés les uns aux autres, de l'horreur dans les yeux. Ouais. Normal. Comment leur en vouloir ? De toute façon, il n'avait pas le temps. Il restait un humain au-dessus d'eux, qui s'agitait. Il s'accorda un instant pour reprendre son souffle. Et ensuite il faudrait quitter la ville. Ah, là là.

Arrivé en haut de l'échelle, il aspire à plein poumons. Le sel et l'air et les embruns. Le calfat et le poisson. Un filet de fumée qui montait des ponts inférieurs. À proximité, il n'entendait que les cris des gréments. Sur les quais, au-delà, il ne vit rien. Bon. Il fallait en finir.

Laissant les autres grimper lentement et s'hébéter au soleil, il se dirigea vers la cabine du capitaine et frappa calmement sur la porte. De l'intérieur, une voix lui intima d'entrer, pendant que Sarsi lui demandait s'il l'allait tuer lui aussi.

À la vérité, alors qu'il ouvrait, il n'en avait encore rien décidé. Elle avait raison : la vengeance n'était pas un chemin agréable et baigner dans le sang ne satisfaisait qu'un temps. Et puis, le navire ne brûlait que depuis une petite huitaine de minutes, ce n'était peut-être pas irrémédiable, d'autant plus qu'un arrangement avec le capitaine pourrait se révéler mutuellement agréable, notamment en ce qu'il permettrait de ramener ces pauvres hères chez eux. Les humains étaient notoirement motivés par l'appât du gain, celui-ci ne ferait pas exception, et il serait indubitablement possible de lui faire entendre raison.

Il nota l'arbalète, le claquement de sa corde, en même temps que la douleur qui lui perça le côté. Le capitaine afficha un rictus satisfait avant de sentir son propre sang bouillir et se mettre à hurler. Deux efforts dans la même seconde.

Celimbrimbor arracha le carreau et s'assit contre le chambranle pour se concentrer sur son corps. D'abord, trouver les espaces détruit et en forcer la régénération. Ensuite, vider le sang coincé entre les couches de tissus. Cette leçon-là, il l'avait apprise dans la nature à la dure. Enfin, cicatriser la plaie d'entrée. Maintenant, hurler de rage et réussir à ne pas tourner de l'œil. La côte cassée se réparerait toute seule. Avec du repos. Il resta affalé là un long moment, épuisé. Quitter la ville. Un petit rire lui fit mal. Ouais. Ouais.

Dans le soleil une silhouette approcha. Celimbrimbor serra les dents mais ce n'était qu'un des elfes perdus qui venaient le chercher. Avec un sabre. Ah. Ils avaient trouvé l'arsenal. L'elfe l'aida à se relever et le soutint de l'épaule. Celimbrimbor lui fit comprendre qu'il voulait parvenir au bureau et à la flaque étrange de peau et d'os qui empestait le cochon. Celimbrimbor ouvrit les tiroirs, parcourant les journaux et les livres aussi vite que possible. Il y avait bien là-dedans quelque chose qui lui permettrait de monnayer un passage. Des profondeurs du navire, des craquements de mauvais augures montaient. Journal de bord, charte de navigation contrats rien d'utile. Il n'allait quand même pas devoir mettre le feu à tout le port pour s'échapper dans la fournaise, si ? Les autres n'y survivraient pas. Impuissant. Il jeta un registre à travers la pièce. Dublis avait raison : pour vivre heureux.

« Capitaine Dulac ! Montrez-vous ou nous montons à bord. »

Le maréchal ça, non ? Il laissa échapper un soupire de plus avant de s'appuyer de nouveau sur l'épaule de son compagnon qui avait cessé de vomir et qui fut plus qu'heureux de comprendre qu'ils partaient. Il claudiqua, défait, jusqu'à la porte. Où étaient les autres ? Il n'avait même plus la force de les percevoir. Cachés ? Même pas. Même pas cette ressource. Tous et toutes bien visibles sur le pont. Voilà. Il sourit dans la douleur. La colère qui le portait l'avait déserté mais il lui restait de quoi fournir un dernier coup d'éclat. Sauf que, après ? Oui, hein Celim' ? Après ?

« Le capitaine est indisposé, maréchal, il aura du mal à vous parler.
─ Ah, en voici une confirmation. Un sourire dans la voix, un espoir ? Indisposé définitivement, je suppose ?
─ Plutôt, oui. Un soupire. Tant pis. Nous nous rendons, maréchal.
Ignoré. C'est vous l'avez abattu ?
─ Nous nous sommes retrouvés dans une situation où c'était lui ou moi, maréchal. J'ai visiblement gagné.
─ Et c'est vous avez libéré ces gens ?
─ Oui maréchal. Ils étaient enfermés tout au fond du navire, à côté d'une quinzaine de cadavres pourrissants. Un silence. Je suis pas certain qu'ils aient envie de revivre l'expérience, cela dit. Épuisé.
─ Vous avez des preuves ?
─ Bah, si vous et vos hommes vous dépêchez, vous trouverez peut-être des trucs en bas, badin, mais je vous préviens, le navire est en feu.
─ Pardon ?

Mais écoute ce qu'il dit, sinistre crétin ! C'est pas difficile, quand même !

Celimbrimbor cligna des yeux et se repassa la petite conversation débarrassée des brumes de la fatigue.

« Oui ! Grimacer de douleur. Oui ! Des preuves, oui ! Dans la cabine ! Des contrats ! Des contrats pour des esclaves elfes !
─ Nous allons monter à bord et prendre le contrôle du navire. Un temps. Aucun mal ne vous sera fait. D'accord ? »

Ah, les promesses n'engagent que ceux qui y croient, pas vrai Dublis ? Celimbrimbor dut consentir, sans doute. Avant de s'évanouir, il vit des humains grimper.

C'est la douleur qui lui indiqua qu'il était réveillé. Au lieu de glisser du sommeil à la veille dans une ignorance joyeuse, sa côte brisée lui rappela narquoise que respirer n'était pas un dû. Il n'ouvrit pas les yeux et, plutôt, se concentra sur la pièce. Tomber d'épuisement n'amenait pas la nuit la plus reposante du monde mais il commençait à en avoir l'habitude. Il se trouvait dans une chambre, visiblement pas une cellule, dont la fenêtre devait donner sur la plaine et pas sur les quais, s'il en jugeait par l'air qui entrait. Une chaise était présente, sur laquelle était assis quelqu'un qui respirait lentement, sans le quitter des yeux. Il toussa et se tourna vers la silhouette qu'il reconnut.

« Je vous avait dit que quitter la ville. Las. Pas d'y commettre un massacre.
Une grimace de douleur en se redressant. À partir de dix, c'est un massacre ?
─ Fanfaronnez tant que vous voulez. Un temps. Douze. Le registre de l'équipage, que nous avons sauvé des flammes, indique deux autres marins manquants. Peut-être disparus dans l'incendie.
─ Ces choses arrivent.
─ Normalement non, et pas dans ma ville. Presque agacé. Le navire est perdu, mais l'incendie ne s'est pas propagé.
─ Ah.
─ Un rire. Ah, oui. Comme vous dites. C'est heureux pour vous.
─ Vraiment ? Une pensée. Oh, ça amoindrit les charges de mon éventuel procès, c'est ça ?
─ Un procès ? La chaise renversée dans le silence du mouvement. Vous tuez au moins dix hommes dans la ville, semez des cadavres ici et là, brûlez un navire marchand, et vous comptez sur un procès ? Imbécile. Vous auriez été exécutés, vous et les vôtres, sur le navire, abattus comme des chiens.
Une pensée rapide. Et quel est donc le 'mais' affixé à cette phrase, maréchal ?
─ Mais vous n'avez agressé aucun autre marin. Mais vous n'avez brûlé aucun autre navire. Mais le reste de l'équipage du lévrier a avoué participer à la traite. Mais vous avez trouvé les contrats commerciaux.
Un reniflement de mépris. La ville entière est complice. Sarcastique. Vous et votre bourse du commerce.
─ Réfléchissez un peu. Pourquoi croyez-vous que les elfes étaient retenus dans le navire et pas dans un entrepôt à quai ?
─ Peu importe, en vérité, ils étaient
─ En vérité non, cela vous importe beaucoup. Relever la chaise, s'asseoir, calmement. Ien ne tolère pas l'esclavage. Un début de. Taisez-vous. C'est une hypocrisie, je suis sûr que vous en savez d'autres. Une respiration. Commander des gens au marché, oui, sans problème, et derrière une fausse pudeur si vous voulez. Mais de l'esclavage sur notre sol, non.
─ Je ne com ─ Oh.
─ Oui. Tout le monde sait. Tout le monde fait semblant. Mais vous, vous les avez sortis, vous les avez montrés quand ils étaient cachés. Pour eux, et pour eux seulement, nous ne pouvons pas faire semblant.
─ Et maintenant ?
─ Maintenant ? Un rictus. Vous êtes libres. Officiellement, vous avez rendu un service à la cité en dévoilant au grand jour des actes insupportables.
─ Tout va bien, alors.
─ Oh oui, tout va bien. Un silence. Officieusement, une bonne partie des équipages et des maisons marchandes veulent votre mort. Une pause. Quitterez-vous la ville, à présent ?
─ Oui, je crois. Sans douter après m'être
─ D'ici demain. Demain matin. Je viendrai vous chercher et après que vous aurez payé l'auberge où vous êtes, je vous accompagnerai, sous bonne escorte, en-dehors des limites de la cité, vous et les vôtres.
─ Les miens ? Oh le beau piège.
Un sourire tout à fait amical. Oui. Vous les avez libérés, ils sont votre problème. Rire. Bon repos. »

Encore une fois, il ferma la porte sans laisser de place à une réplique mais Celimbrimbor n'en prit pas ombrage. Ils étaient sains et saufs. Il avait gagné. Il était en vie. Demain serait un autre problème. Il sourit. Un problème dont il trouverait l'issue. Et ensuite, il retournerait voir Dublis et Sarsi pour leur raconter comment il avait triomphé dans l'ombre. Demain. Pour l'heure : repos.

Lancwen la Pourpre | 29/06/26 08:42

Comme toujours, du RP de haute volée. Bravo!

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