Forum - Mémoires et archives perdues [4]

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Celimbrimbor | 22/09/26 17:32

Cette histoire se déroule dans la gloire du midi du monde quand pendant un bref instant il sembla qu'une entente pouvait régner entre toutes les créatures qui le peuplaient. Si les différents royaumes, empires et autres états ne vivaient pas dans l'intelligence la plus cordiale, personne n'avait encore décidé que telle ou telle chose devait être exploitée ou disparaître. Le merveilleux hantait encore l'univers et sous une pierre au détour d'un sentier fées et créatures pouvaient apparaître. Jüdor ne craignait pas encore les sept couronnes qui n'existeraient pas avant un long temps. C'est dans ce monde que Celimbrimbor, loin d'être sage, mais un peu blanchi sous le harnais, se rendait à Dompieux, capitale d'un royaume avec qui les elfes commerçaient depuis plusieurs centaines d'années.

« Eh, l'elfe ! Un grognement. On arrive ! »
Il se redressa en clignant doucement des yeux pour chasser les brumes du demi sommeil où il s'était laisser plonger. Tout à l'heure, quand il avait aperçu la barge de transport, cela lui avait semblé une bonne idée de passer à bord pour finir le trajet. Il marchait depuis plus de deux mois et commençait à se lasser de la route carrossée que les hommes avaient posée. Il préférait les chemins où l'herbe n'avait pas encore totalement été battue en terre, ou ceux, un peu simple, où son pied pouvait heurter une fleur comme un caillou. L'économie prévalait. Une route pavée, aussi mal jointe qu'elle fût, permettait aux carrioles de mieux rouler et ainsi s'écoulait le flux du monde humain, troc constant et souvent irréel de choses et d'autres. Targen s'y était intéressé pendant un moment à partir de ses comptes-rendus et récits de voyages et en était ressorti assez émerveillé et inquiet. Il prétendait que le devenir d'un tel système était la prédation puis l'autophagie. Pour lui-même, qui comprenait rien quand Targen lui en parlait de temps en temps, il se contentait de hocher la tête.

Ce qu'il ne devina pas, alors qu'il attendait que la barge s'approchât, c'était ce qu'elle transportait, car il ne pouvait ni le voir, ni l'entendre. Et finalement il s'était agi de bétail, ovin, qui bêlait, quelque part entre la panique de rigueur et la placidité résignée. Le pilote lui avait demandé s'il voulait vraiment se joindre à eux, alors que l'haleur le remerciait de cette étape par des ricanements presque hilares. Il avait haussé les épaules, donné quelques pièces de monnaie de l'empire au navigant, et était passé à bord. Pendant quelques temps, le pilote lui avait raconté la rivière mais cette conversation s'était tarie plus vite que le fleuve en été et il avait finalement été s'installer quelque part sur le pont, pas trop proche des moutons qui ne savaient plus vraiment ce qu'ils désapprouvaient et, allongé, avait perdu ses yeux dans le ciel si bleu et s'était assoupi.

Les quais de Dompieux débordaient d'activité et un regard lui apprit qu'ils étaient vraisemblablement arrivés à celui consacré aux bêtes. Partout, c'était un tonnerre de sabot sur les dalles et les pierres, un capharnaüm de bêlements et meuglements, de cris stridents de poules quand elles ne caquetaient pas, tandis que des cochons couinaient ici ou là. Trois-cent-soixante-quatre mille personnes pour la ville, si les rapports qu'il avait appris avant de partir étaient juste ; et ils l'étaient, mais peut-être plus à jour. Beaucoup de bouches à nourrir au quotidien. Il laissa errer son regard dans la distance. Quelque part, proche, se trouvaient les abattoirs, sans doute aussi des entrepôts. Le plan de la ville qu'il avait également mémorisé était vieux, pas suffisamment pour qu'il ne s'y fiât pas mais il faudrait qu'il en trouvât un nouveau pour se mettre à jour. Il passa la courroie de sa besace par-dessus la tête et mit le pied sur les dalles du quai. Voilà. Il était à Dompieux.

« Eh. Se tourner. Vous m'avait pas dit votre nom !
─ Oui ? Un sourcil levé. Et donc ?
─ Bah, c'est que gêné c'est pas souvent qu'on prend un elfe comme ça et alors ça fait des histoires à raconter, alors...
─ Un rire joyeux. Celimbrimbor. Une main tendue, serrée. Merci de m'avoir pris à bord. Bonne journée. »

Qu'il était bon de n'avoir plus à dissimuler. Deux cents ans de cela, il aurait dû ridiculement grimer sa démarche, cacher son visage, dans un effort pathétique pour ne pas être vu mais ce n'était plus utile désormais. Bien sûr, il attirait les regards mais ils étaient dénués d'hostilité.

Il quitta le quai pour atteindre une des quatre artères principales de la cité, qui était là où le plan le prétendait. Elle était pavée, elle aussi, et propre et, de loin en loin, piquetée de gens en uniformes qui visiblement s'efforçaient de maintenir un peu d'ordre dans les flots de circulation. Surprenamment, ils n'échouaient pas. Bon maintenant, trouver l'ambassade. Il suivit l'avenue jusqu'à un pont par-dessus le fleuve et continua vers l'intérieur de la ville, jusqu'à croiser une autre avenue, moins large, où il bifurqua sur la gauche, dans un paysage urbain où progressivement le bois le cédait tout à fait à la pierre.

L'ambassade de Jüdor ne se démarquait en rien des autres demeures qui peuplaient la rue. Comme elles, elle ne s'encombrait d'aucun encorbellement qui aurait pu surplomber le passage et ses architectes avaient abusé de fioritures et d'embellissements qui la rendaient, comme les autres, franchement laide. Sur la droite du seuil de la porte principale, déjà d'une taille respectable, deux vantaux en bois clouté d'une porte cochère se décoraient d'une scène de théâtre ou de spectacle quelconque. Les jardins, il le savait, se trouvaient derrière, plus loin, invisible depuis la rue, mais l'absence d'arbre pour troubler cette mort minérale lui fit grincer les dents. Il ne resterait là que quelques mois, peut-être une année à tout prendre, juste le temps nécessaire pour régler des affaires et les mettre en ordre pour quelqu'un d'autre, puis rentrerait à Jüdor. Dublis et Sarsi lui en voudraient d'avoir raté la fête qu'il et elle avaient donné pour leur anniversaire. Mais Dublis lui-même avait admis que c'était mieux qu'il s'en chargeât. Alors il s'en chargerait. Il soupira. Le seul détail qui identifiait l'ambassade, au-delà du vantail ouvragé, était une petite plaque en pierre, sur la droite de la porte, où on lisait « Ambassade elfique de Jüdor ».

Il poussa la porte qui ne s'ouvrit pas. La tira. Nota l'information dans un coin de l'esprit. Les rapports de Daliol sur Dompieux indiquaient que ce genre de protections n'était pas nécessaire mais les derniers communiqués témoignaient d'une inquiétude grandissante. De sa besace, il tira une clef qu'il fit jouer dans la serrure et la porte s'ouvrit. Il passa à l'ombre, dans la lumière impeccable qui tombait en tourbillons depuis les fenêtres de la pièce et particulièrement depuis la verrière qui surplombait le hall dallé de pierres vertes et blanches.

Le vestibule démesuré l'était particulièrement mais il lui plut immédiatement. L'escalier à deux entrées qui montait depuis les côtés lui rappelait, en moins complexe, ceux de Jüdor, et les teintes des murs, tentures et peintures, renvoyaient à celles des arbres de la forêt. Il sourit. Ce n'était pas la maison mais il ferait avec. Au-dessus, la verrière se bombait en un dôme particulièrement audacieux. Il se concentra un peu mieux pour y voir quelque chose et ne fut pas surpris. Ce travail portait la marque d'Euclis et de son talent pour manipuler et le verre et le bois. Les humains savaient-ils que cette simple fenêtre ─ non, il ne fallait pas raisonner ainsi.

Devant, l'escalier terminait sur un balcon qui surplombait une partie du hall et formait une coursive. Si les plans n'avaient pas changé, il y avait à ce premier étage un bureau et un autre, plus petit, de réception, des chambres et une bibliothèque. À droite, par le couloir qui partait dans l'aile Sud, cuisine et salle à manger. À gauche, un salon de réception. Devant lui, après la porte au fond du hall, miroir déformé de celle qu'il venait de passer, l'accès à la grande salle et après, les jardins. Il hésita à s'y rendre instamment.

Toutefois, il décida de monter d'abord les marches quatre à quatre pour explorer la coursive et passer de la bibliothèque à une deuxième, plus étroite et qui lui tiendrait lieu de bureau privé, puis emprunta un dernier escalier, plus raide, qui le mena à ses quartiers pour son temps à Dompieux. Le deuxième étage, à niveau avec la verrière, avait été aménagé assez sobrement, avec lit, commode et armoire. Il ouvrit cette dernière, en contempla l'intérieur et commença à le vider de son contenu, le jetant à même le sol, de même que celui de la commode ensuite. Daliol n'avait pas envoyé un rapport depuis sept mois, avait dit Dublis avant son départ. Neuf maintenant qu'il était arrivé.

« Je conseille à Monsieur de ne pas faire de mouvement brusque en se retournant, je n'ai plus la discipline de
─ Ah ! Attraper le carreau à main nue avec un peu d'aide. Vous devez être Blaise Dorémus, c'est ça ?
─ Mais
─ Celimbrimbor Elanden, Un temps. Le nouvel ambassadeur. Fouiller la besace, tendre un objet et une lettre. Vous me rendrez le demi-sceau quand vous serez satisfait de son authenticité. Garder la lettre, peu importe.
─ S'il vous plaît
─ Et aidez-moi à descendre tout ça. Vous le donnerez à quelqu'un qui en a besoin, je vous fais confiance. Ensuite, vous convoquerez le domestique s'il vous plaît ? Dans le petit salon à l'étage. Merci. »

Il ramassa deux tiers du tas de vêtements ─ Daliol avait des goûts qui tendaient vers le somptueux ─ et précéda le majordome, attaché à l'ambassade depuis vingt-deux ans, et qui n'en croyait pas ses yeux. La revue du domestique était un prétexte, il avait fait l'effort d'apprendre qui était qui, mais il serait de bon ton de mettre ces fichiers-là à jour également. Il descendit l'escalier des quartiers privés et jeta les vêtements dans le hall par-dessus la balustrade de la coursive puis, avant que l'homme pût protester, lui prit le reste des mains et l'envoya rejoindre le reste. Cette capacité des humains à obéir à qui parlait un peu vite et avec beaucoup de conviction et d'autorité ne lassait jamais de le surprendre. Il lui dit qu'ils s'occuperaient du tas plus tard et le pressa d'appeler à la revue avant d'aller s'installer dans le petit salon, le regard par la fenêtre qui donnait sur le jardin.

En fait de jardin, il aurait été plus juste de parler de bosquet, voire de bois, au point près que la composition et les essences ne devaient rien au hasard. Chênes, pins, frênes, ormes, ifs, s'y télescopaient sans sens et charriaient une odeur d'humus et de sous-bois que la fenêtre qu'il avait ouverte lui laissait passer. Il s'y promènerait peut-être tout à l'heure. Pour l'instant
Il se retourna juste à temps pour voir entrer, une à un, une petite dizaine d'humains et d'humaines (cinq hommes, deux femmes, un enfant) qui formèrent une ligne. Il leur sourit sans arrière-pensée et laissa le majordome lui présenter les autres, dont il vint serrer les mains systématiquement, avec un petit mot de salut. Damien Fouest, cuisinier, Élanor Orte, jardinière, Ernet Pine et Jacques André, valets à tout faire, Sandra Lyoto, Hubert Mineu et Charles Furé, secrétaires, et Paul, garçon. Il connaissait ce cirque, il avait suffisamment fréquenté les humains pour ne plus en être surpris ou agacé.

« Madame Orte, toutes mes félicitations pour le jardin. Des épaules relevées dans la fierté. Il est tout à fait magnifique, en tout cas à mes yeux. Une pause, une inspiration, puis :// Mesdames, messieurs, comme vous l'a dit monsieur Dorémus, je suis Celimbrimbor Elanden, nouvel ambassadeur de Jüdor à Dompieux, sur la foi de la lettre que je lui ai confiée tout à l'heure et qu'il n'a sans doute pas manqué de vous lire ou résumer en détails, mais surtout du sceau tendre la main pour le récupérer que voilà. Cette arrivée, c'est en tout cas mon souhait le plus sincère, ne devrait rien changer pour vous, sinon à la marge. Je ne sais pas comment Daliol organisait ses journées, voici comment j'escompte mener les miennes à partir d'aujourd'hui. Je serai habituellement debout aux alentours de sept heures et souhaiterais prendre un petit-déjeuner une demi-heure après ce lever. Mon repas suivant se tiendra généralement entre midi et demi et le début de l'après-midi. Enfin, c'est vers huit heures que j'entends dîner. Je tiens également à vous dire que, si je n'en mange pas, cela ne doit pas vous empêcher d'acheter de la viande pour les repas de service. Enfin, si vous ne m'avez pas vu dans l'ambassade une heure avant les repas, considérez que je ne suis pas là. Il arrivera, évidemment, que je passe en cuisine vous dérober de quoi me sustenter, je vous en présente mes excuses par avance. Un temps.// Oui, ce sont des considérations finalement assez basses mais je crois qu'il s'agira des seuls réels changements que j'apporterai à votre fonctionnement. Tant qu'à parler de cela. Vue l'heure de mon arrivée et l'absence d'avertissement quant à celle-ci, je n'attends aucun service culinaire ce soir. Inutile de vous affairez.
« Je souhaiterais, demain, dès huit heures et demi et jusqu'à ce que nous ayons fini, discuter avec les secrétaires. J'ai besoin d'être mis au courant de l'état et du fonctionnement de l'ambassade et de nos relations avec ce qui nous entoure. Je ne doute pas que le délai suffise pour mettre vos papiers dans l'ordre mais nous tiendrons une autre rencontre plus tard dans la semaine pour poursuivre ces discussions. Disons que je voudrais parer au plus pressé.
« Il s'agit là d'un chamboulement dans vos vies et j'en ai tout à fait conscience. L'irruption d'un étranger et qui prétend vous mener n'a rien d'agréable. Je ne pourrai vous convaincre de ma légitimité et de mon ouverture d'esprit que par des actions qui ne manqueront pas, j'en suis sûr, d'arriver. Ma confiance, par contre, vous est déjà toute acquise et j'espère qu'il en sera finalement de même pour vous.
« Pour ce premier mois à demeure, je vous propose de conserver l'organisation normale et nous verrons ce que doit changer si je l'estime nécessaire.
« Cela étant dit, il me semble nécessaire de conclure par ce par quoi j'aurais dû commencer. Daliol est mort. Quelques hoquets, noter les impavides. Du moins, et vous le savez, a-t-il disparu depuis neuf mois. Je vous rencontrerai, dans les jours à venir, afin de vous poser quelques questions. Qui sourcille ? Peut-être n'est-il qu'égaré, peut-être réussirai-je à le retrouver rapidement.
« Vos émoluments sont maintenus à niveau équivalent et continueront à vous être habituellement versés.
« Enfin, et il me semble impossible d'insister suffisamment là-dessus : mon arrivée à Dompieux et tout particulièrement dans cette ambassade signifie que celle-ci redevient, et de pleine force, un sanctuaire, un lieu simple et d'assistance. Toute personne sur son sol entre sur le sol de Jüdor et profite de ma protection, à la mesure des mes moyens et je vous prie de croire qu'ils ne sont pas faibles. Cela peut sembler banal, je vous prie de croire qu'il n'en est rien. Vous êtes au service de Jüdor, mon devoir est donc envers vous comme envers elle.
« Voilà. J'ai beaucoup parlé et il est temps de me taire. Si quelques heures de réflexions ne permettent pas de répondre aux questions qui immanquablement viendront vous hanter, n'hésitez pas à venir me trouver pour me les soumettre ou à monsieur Dorémus qui me les transmettra. Une pause. Je vous remercie pour votre écoute et pour votre accueil à venir. »

Il avait tout dit et les regarda digérer les informations. Personne ne semblait mettre sa parole en doute, l'habitude de la servitude, probablement. Et, il le savait aussi, les actes de rébellion, s'il y en avait, seraient petits, dissimulés mais significatifs. Il faudrait qu'il fît attention. Les secrétaires semblèrent vouloir dire quelque chose mais un regard du majordome les fit se raviser. Ils furent les derniers à quitter la salle, les laissant seuls.

« Monsieur a-t-il d'autres consignes à transmettre ?
─ Non, monsieur Dorémus, je ne crois pas. Je dînerai en ville tout à l'heure, tout le monde peut prendre congé. Une pensée. Sauf les secrétaires évidemment. Je leur donnerai un autre jour.
─ Très bien. Autre chose ?
─ Ne vous embêtez pas à m'attendre ce soir, j'ai les clefs de l'ambassade.
─ Oui, Monsieur l'a démontré plus tôt, avec beaucoup d'emphase. Monsieur aurait peut-être pu prévenir de son arrivée.
─ Un temps. Je vous écoute.
─ Comment Monsieur sait-il que Monsieur l'ambassadeur est mort ? Monsieur Ensor a l'habitude de partir en excursion, souvent pendant des périodes longues. Monsieur Ensor nous a déjà expliqué que le rapport au temps des elfes et des humains n'est pas le même et que nous ne devrions pas nous inquiéter.
─ Vous avez raison, monsieur Dorémus. C'est bien le cas. Daliol cependant ne manquait jamais un rapport. Et voilà que deux manquent. Vous comprenez nos inquiétudes.
─ Et pourtant, Monsieur en parle de manière bien légère. Monsieur Ensor était très apprécié de la maison.
─ Ah, voilà le nœud du problème. Merci, monsieur Dorémus, pour ces éclaircissements. Un sourire froid. Daliol était un des miens, en plus d'être un ami. Pas aussi proche que d'autres peut-être, mais suffisamment. Plus encore, Daliol était en service pour Jüdor, dans cette ambassade, dans cette ville, dans cet empire et maintenant il a disparu. Un temps. Que je sois clair : ma présence ici n'a d'autre motivation que résoudre cette disparition. Le reste m'importe peu. Je trouverai ce qu'il est advenu de Daliol et l'empire rendra justice. N'imaginez rien d'autre, et surtout pas que je suis venu faire le pitre et assurer le spectacle.
─ Un silence.
─ À présent, une dernière chose. Je ne sais pas si Daliol vous le demandait, mais je vous prierai de ne pas chercher à venir me réveiller et m'assister le matin ou à quelque moment de la journée. En vérité, je préférerais que vous vous concentriez davantage sur votre rôle de meneur du domestique et des employés de l'ambassade plutôt que sur mon service, que je ne goûterai de toute façon pas.
─ Comme il plaira à Monsieur.
─ Et puis si vous pouviez vous adresser directement à moi, cela simplifierait nos relations.
─ Comme il plaira à Monsieur. Un temps. Monsieur désirerait-il autre chose ?
─ Une pensée, puis. Non. Je vous remercie, monsieur Dorémus. »

L'humain le foudroya du regard avant de tourner les talons pour quitter le petit salon où il demeura seul, debout devant le grand canapé, les fenêtres toujours rayonnantes derrière lui. Bien, avec un peu de chance, il s'était aliéné à peu près tout le domestique. C'était une bonne chose : les gens en colère tendaient à commettre des erreurs plus grossières, plus repérables. Dans ses rapports, Daliol indiquait qu'ils les avaient recrutés lui-même et qu'il avait confiance en elles et eux. Peut-être avait-elle été mal placée. Il ne lui était pas une habitude de faire des erreurs mais il suffisait d'une seule.

Le problème, et il s'assit dans un fauteuil avant d'y penser, tenait à ce que rien dans les courriers reçus avant la fin n'indiquait des intrigues ou des cabbales de cour inhabituelles. Bien sûr, Dompieux connaissait son lot de complot et de tractations, comme toute capitale d'empire, et tout cela Jüdor le surveillait d'un œil attentif, à l'instar de tous les autres centres humains d'envergure qui pouvaient être source de problème. Cela avait été une des rares bonnes idée d'Onarion, qui avait lutté pied à pied contre ses efforts d'ouverture et qui, quand il s'était vu perdant, avait arraché, croyait-il, que la cité sache et se tienne informée. Lui-même avait eu à l'esprit de mettre cela en place mais plutôt que de se découvrir, avait laissé sa faction pinailler sur des détails et les choses s'étaient faites naturellement. Les disputes politiques l'agaçaient à Jüdor, car il était persuadé de toujours avoir raison, malgré les déconfitures et les échecs que lui faisait régulièrement subir Sarsi. Elle refusait de prendre les rênes de la cité, il ne comprenait pas pourquoi. Certes il était, par principe, souvent en désaccord avec elle, mais ses propositions s'avéraient toujours les meilleures. Il sourit en contemplant le vide de la richesse du salon. Oui, on pouvait s'habituer à cela et il n'avait rien d'étonnant à ce que Daliol ait demandé à rester encore et encore.

Et voilà qu'il était mort. Deux explications concurrentes, assez évidentes, s'offraient à lui : soit il s'agissait d'une affaire privée et Daliol s'était trouvé un adversaire au-delà de sa mesure, soit il s'agissait d'une affaire publique et dans ce cas les problèmes qui se profilaient à l'horizon n'avaient rien de divertissants. L'accident était aussi une possibilité, quoiqu'improbable. Les choses mouraient, y compris les elfes, et une maladie, une malchance, gisaient dans le domaine du possible. Comme l'implication des membres de la maisonnée.

L'ambassade était complètement silencieuse, le domestique avait fini de sortir le tas de vêtements du vestibule et, une rapide surveillance de la demeure, tout le monde s'affairait en cuisine dans une discussion animée. Il laissa échapper un soupire en se levant. Il était temps de dériver dans Dompieux une première fois. Le majordome avait refermé la porte à clef, il fit de même après l'avoir passée pour sortir. Se perdre dans les rues lui permettrait de prendre connaissance de l'atmosphère de la ville comme d'apprendre à ses pieds un peu de géographie nouvelle. Ce n'était pas encore le milieu de l'après-midi, il avait du temps à perdre et pouvait en profiter avant de se rendre à la chancellerie royale pour se présenter tout à l'heure.

Il remonta l'avenue des ambassades jusqu'aux murs qui séparaient la ville des faubourgs et les riches demeures ne cédèrent que tard le pas à des constructions plus récentes et plus fragiles qui s'adossaient aux remparts. Le dernier conflit qui avait atteint les fortifications de la ville datait de soixante-sept ans, suffisamment à échelle humaine pour l'estimer loin, voire l'oublier. Ainsi, écuries, auberges et quelques habitations plus mitoyennes que celles de l'avenue la concluaient. Il passa la porte de la victoire, s'amusant de l'idée qu'il ne trouverait jamais nulle part de porte de la défaite et promena dans la zone urbaine qui s'étendait en pagaïe. Ici, tout s'amoncelait en bois et il suffirait d'un incendie pour tout faire disparaître et devoir rebâtir. Les choses poussaient mieux sur des bases solides et la cendre nourrissait le sol. Des rues étaient moins larges qu'en ville mais plus claires, parce que les bâtiments plus bas. Quand les constructions se clairsemèrent, il ralentit le pas.

Passer de la ville à l'absence de ville ne se faisait plus de façon claire et cela le fascinait. Il avait connu les campements et les premiers espaces urbains des humains, qui marquaient une frontière nette, mais à présent le monde semblait glisser sans heurt, dans un gradient plus ou moins long, d'un état à l'autre. Il se déporta sur le côté pour ne pas gêner le passage, tout en vérifiant que les regards qu'il attirait désormais étaient plus curieux que menaçants. Même mécanisme qu'ailleurs : la périphérie semblait moins cosmopolite, moins inscrite dans le monde que le centre, en plus d'être moins fortunée. Après tout, pourquoi les citoyens les plus riches et les plus influents feraient de leurs possessions un rempart contre une attaque quelconque ? C'était eux qu'il fallait protéger, non ? Il grimaça dans le soleil.

La plaine s'étendait, tachée de corps de ferme ici ou là qui hantaient le paysage. Pas de forêt, comme d'habitude près des zones humaines, mais ce qu'il identifiait comme des bois dévolus à la récolte et à la construction. Un paradoxe se trouvait là qu'il n'arrivait pas à résoudre chez les humains. Ils étaient, presque essentiellement et bien naturellement, incapables de se projeter dans le temps long et, malgré tout, et en dehors de toute réelle nécessité urgente, réussissaient parfois à planifier pour des durées qui excédaient une voire plusieurs de leurs générations. Il haussa les épaules. Il avait vu ce qu'il voulait voir.

Dompieux passait pour une des plus belles villes du règne humain ; nombre de pays, voisins ou non, l'enviaient, et elle ne déployait que l'habituel mélange de même identique, de séparation spatiale et d'industrie qui lui était mortifère.

Des gamins qui plus tôt jouait à la balle le regardaient depuis tout à l'heure en se murmurant des choses. Il leur sourit et fit un pas vers eux. Ils s'égayèrent en poussant des cris de terreur. Il fonça les sourcils. Ça, c'était gênant. Il faudrait qu'il en croisât d'autres, ailleurs, pour vérifier. Les enfants servaient souvent de signes précurseurs comme de caisses de résonnance aux délires des adultes, un peu comme les animaux qui s'enfuyaient avant qu'on vît l'incendie qui tuait la forêt, ou qui désertaient la plage avant l'arrivée d'une vague incroyable. Ils l'avaient observé. Ils s'étaient enfuis. Il faudrait qu'il en vît d'autre, un peu partout en ville.

Il lança un dernier regard vers ce que les humains appelaient campagne et qui n'était qu'une nature humanisée, soupira tristement, et se remit en marche, sans suivre le chemin inverse, jusqu'à retrouver vue sur les murs qu'il longea aussi bien que possible et passa sous la porte des Monts, ironiquement nommée tant aucune montagne ne se dressait à aucun horizon. Ce n'était pas une porte principale. Dompieux s'organisait autour du fleuve et du chemin de halage. Autour de lui, le décor variait peu mais il devinait, dans les rues et allées qui partaient de l'avenue, des habitations à colombage qui fermaient le ciel et bientôt l'avenue elle-même se dissolvait dans un carrefour d'où trois autres voies partaient. Il s'engagea au hasard.

Pendant une petite heure, il erra, vagabondant de placettes en rues, s'attardant devant un ornement ou une façade ouvragée, voire à l'écoute d'un mini-drame qui passait des fenêtres d'une auberge ou d'un relai, notant les positions des temples et des théâtres, l'emplacement de l'hôtel de monnaie et des différentes garnisons et écurie, s'imprégnant de la terre battue et des pavés. Surtout, il fit attention à la population. Daliol prétendait que la cité, si elle n'était pas un parangon d'ouverture, réussissait tout de même à produire une belle diversité de peuples qui y cohabitaient sans cahot. Or, cette dérive initiale lui montrait une uniformité qui renforçait l'inquiétude née tout à l'heure. Il faut savoir se méfier de ses premières impressions, mais l'écart entre les rapports et la réalité était troublant.

Il lui faudrait encore plusieurs fois vagabonder dans la ville pour tout apprendre d'instinct, mais la carte mentale qu'il s'était dessinée se surimposait proprement à celle qu'il avait apprise et la corrigeait en partie. C'était toujours ça de pris.

Il s'arrêta devant un bâtiment qui proclamait son pouvoir de façon plus appuyée que les ambassades, notamment par la présence de gardes en armure d'apparat à l'entrée, une lourde hallebarde décorée à la main, qui regardaient le vide. Des molosses interchangeables. Il passa devant eux puis sous la porte et ne se laissa pas intimider par l'immense vide qui le séparait de plusieurs bureaux rangés là. L'espace, c'était du pouvoir, il l'avait compris depuis longtemps. Il s'installa dans une des files d'attente, principalement composée de marchands et de bourgeois s'il comprenait bien à la fois les discussions et les habits. Il détonnait, haute silhouette fine en cape longue de voyage salie, sans apprêt ni insigne, et les regards vaguement intriguées se firent rapidement ignorants voire méprisants. Cela le rassura quelque peu mais sa méfiance ne s'éteignit pas complètement.

« Ah ! je vois que vous êtes là. Un humain, derrière un bureau sans file d'attente. Approchez Monsieur l'Ambassadeur. Le secrétaire du Seigneur de Tiron va vous recevoir, inutile que vous patientiez davantage. »

Alors qu'il l'interpelait ainsi, l'humain s'était rapproché et, sans le saisir, lui indiquait clairement un chemin et l'éloignait de la foule murmurante. Il le salua poliment et lui emboîta le pas. Ce n'était pas nécessairement une mauvaise chose mais il aurait bien aimé rester anonyme un peu plus longtemps. Pourquoi le chancelier du roi en passait-il par là ? L'humain ouvrit une porte qui donnait sur un office spacieux, lambrissé, décoré seulement de paysages marins.

« Monsieur le secrétaire va vous recevoir sous peu, s'il vous plaît. »

Et après s'être assuré qu'il n'avait ni faim ni soif ni besoin de quoi que ce fût, le clerc s'échappa et le laissa seul assis sur une chaise en face d'un bureau vide, encombré de rien sinon un encrier, un sous-main et c'était à peu près tout. Le temps aussi, c'est du pouvoir, pas vrai ? Il soupira d'agacement et laissa ses sens se promener à l'assaut du bâtiment. Il ignora rapidement les files d'attentes qui bruissaient toujours autant ainsi que l'étage supérieur et son activité ramassée, pour se concentrer sur une autre pièce, encaissé entre ce bureau et ce qui devait être un salon. Dans ce petit couloir, avec des œillets qui permettaient d'observer le bureau dans lequel il se trouvait, deux humains discutaient de la meilleure attitude à déployer pour lui. Ah, voilà. Le chancelier lui-même surveillerait la rencontre. Une carte à jouer, plus tard, sans doute. Visiblement, ils s'interrogeaient sur ce qu'il savait ou non. Bon sang, cela aurait été tellement plus simple si tu avais fait le déplacement, Dublis. Toi au moins, tu sais faire preuve de diplomatie et de tact. Enfin. Allez. Tâchons au moins de ne pas foncer tête baissée comme un sanglier au printemps. Ils avaient fini de parler, l'autre fit un petit détour.

« Monsieur l'ambassadeur. Une porte fermée, jouer la surprise. Amaury Préau, secrétaire de Messire de Tiron. Un temps, une main tendue, serrée. Ravi de faire votre rencontre.
─ Celimbrimbor Elanden, je suis également enchanté de vous rencontrer. Un silence, le raclement de pieds d'un fauteuil sur le sol. J'ai estimé poli de venir me présenter à vos services dès ma prise de fonctions.
─ Et c'est extrêmement prévenant de votre part. Un sourire, faux ? Permettez que je consulte vos lettres de créance ?
─ Bien entendu. »

L'humain, Amaury, examina surtout les cachets des lettres, ces humains et leurs délires de secret, avant de les lui rendre. Un moment, le silence plana dans la pièce. Derrière la cloison, l'œil collé à l'ouverture, il entendait l'attente du grand officier qui en grinçait presque des dents. Eh bien.

« Dois-je m'attendre à une convocation à la cour pour une présentation en bonne et due forme ?
─ Oui, sans doute à l'occasion d'un dîner. Une pensée. Dans quatre jours, il y a un repas officiel. Vous recevrez une invitation. Un regard. Étant entendu que l'événement requiert une tenue de gala.
─ Un rire. Ne vous en faites pas, je serai présentable.
─ Je me doute. Un sourire. Nous nous inquiétions, savez-vous ? À la pêche.
─ À quel sujet ?
─ Voici presque un an que nous n'avions plus vu l'ambassadeur de Jüdor, et sans nouvelle de votre cité, nous étions prêts à croire que vous nous aviez abandonné.
─ Oh, je comprends. Un sourire doux. Imaginez notre inquiétude : neuf mois sans nouvelle d'un des nôtres. Comme s'il avait disparu.
─ Vous voulez dire que vous n'avez pas relevé Monsieur Ensor de ses fonctions ? Mauvais acteur, mais ne pas le dire. Ni le montrer.
─ Ah non. Un temps. Nous ignorons même où il se trouve présentement. De l'agitation derrière la cloison.
─ Vraiment ? Mais. Un temps, soucieux, puis. Que je vous confie. Monsieur l'Ambassadeur avait l'habitude de se promener dans la campagne de temps en temps, pendant de longues périodes, parfois s'éloignant jusqu'aux confins de l'empire. Son absence nous était naturelle et c'est pourquoi nous pensions que vous veniez le remplacer.
─ Oui, la majordome de l'ambassade m'a fait le même rapport. Un temps. Sans doute aura-t-il fait une rencontre accidentelle.
─ Peut-être. En tout cas, pressé, s'il avait disparu en ville, nous aurions été au courant et aurions diligenté une enquête.
─ Ah oui ?
─ Indubitablement. La disparition d'un dignitaire étranger, et un membre influent de la grande société dompiéroise ne serait pas passée inaperçue.
─ Et pourtant. Un mauvais point. Enfin, je vous remercie pour votre amabilité.
─ C'est tout naturel, Monsieur l'Ambassadeur.
─ Celimbrimbor, je vous prie. Un clignement d'yeux. Je préférerais que vous m'appeliez Celimbrimbor. Vos titres ont assez peu de valeur à mes yeux.
─ Ah. Une hésitation. Oui. Monsieur Ensor disait la même chose., je crois. Oh que non. Bienvenue à Dompieux, Celimbrimbor. C'est un plaisir de vous accueillir au sein de l'empire.
─ Merci. Sourire, se lever.
─ Avant que vous ne partiez, une dernière question.
─ Oui ?
─ Jüdor vous a dépêché pour faire la charnière ? Un sourcil levé. C'est-à-dire que votre réputation vous précède et avoir pour ambassadeur ici un résident aussi illustre est un honneur.
─ Oh, oui. Je ne resterai pas indéfiniment.
─ Très bien. Un sourire satisfait de l'autre côté de la cloison.
─ Seulement le temps de découvrir ce qui est arrivé à Daliol. Une tension maintenant. Cela fait, quelqu'un me remplacera.
─ Je comprends. Un sourire fermé. La ville, et l'empire, seront ravis de vous aider dans votre enquête, je vous l'assure. Une pause. D'ailleurs. Demain matin, le lieutenant Dubuisson vous rendra visite pour que vous puissiez commencer vos investigations.
─ Après-demain, si cela ne vous fait rien. Aimable. De nombreuses affaires administratives en souffrance m'attendent demain et il est nécessaire que je m'en occupe en priorité.
─ Évidemment.
─ Merci pour votre aide. Un temps, sur le pas de la porte. En retour, je me propose de ne pas chasser vos espions et espionnes de mon ambassade.
─ Un sourire de façade. Cela ne serait pas nécessaire mais j'en prends bonne note. Au-revoir, Celimbrimbor.
─ Bonne fin d'après-midi à vous, monsieur Préau.
─ Pareillement. »

À peine avait-il refermé la porte derrière lui qu'une autre s'ouvrait depuis la cloison et que le chancelier entrait dans le bureau. Il laissa traîner l'oreille sans s'attarder. Ils étaient inquiets et n'aimaient pas les soupçons qu'il avait laissé traîner. Il avait donc raison d'en avoir. Il sortit de la chancellerie en continuant d'épier la conversation. Ils savaient quelque chose, partageaient un secret, donc ne disaient rien. Leur préoccupation principale semblait être de le circonvenir autant que possible sans trop en montrer. Il grogna et les abandonna à leur discussion. Quelque chose flairait et reniflait autour de lui et plutôt que de se faire repérer, il se retira. Dublis voulait qu'il soit discret, il serait discret. Et patient. Qu'est-ce qu'il ne ferait pas pour être agréable. Il secoua la tête. Dompieux avait des sorciers, il se ferait inviter à l'université sous un prétexte quelconque.

Les fichiers de Daliol expliquaient que les meilleurs tailleurs de la ville se situaient rue Claude et que lui-même faisait confiance à la maison Neville. Il vagabonda jusqu'à y parvenir dans le soir tombant et parvint devant la boutique qui ne payait pas de mine. Quand il poussa la porte, un petit carillon poussa ses cris stridents et bientôt une humaine entra depuis l'arrière-boutique. Elle ouvrit des yeux gigantesques sous ses cheveux et son voile avant de rebrousser chemin en courant. Ah. Voilà qui était inattendu. Il hésita un instant au milieu des étoffes colorées et de pièces de vêtements plus ou moins au goût de quelqu'un et allait se décider à partir quand une autre humaine, plus vieille, entra. Elle le dévisagea et se ferma un peu plus.

« Vous n'êtes pas Daliol.
─ Non. Je me nomme Celimbrimbor, nouvel ambassadeur. S'incliner poliment. Et vous ?
─ Denise Neville, couturière et tailleuse. Un temps. Vous n'êtes pas Daliol mais peut-être avez-vous de ses nouvelles ?
─ Malheureusement, non. Intrigué. Vous le connaissiez bien ?
─ Mouais. Puis. Nous fermons pour la journée. Que pouvons-nous pour vous ?
─ Je souhaiterais que vous me confectionniez un ou plusieurs costumes. Un de gala, notamment, plutôt urgent.
─ C'est-à-dire ?
─ Pour un dîner vendredi.
─ Ben voyons. Un calcul. C'est pas comme si on avait pas l'habitude. Ça vous doûtera. Un temps. Plusieurs, vous avez dit ?
─ Oui. Amusé. Deux autres, de soirée, deux autres, simples, puis ensuite des habits plus pratiques, dans la ligne de ce que je porte.
─ J'arriverai pas pour le tissu. Vous avez des étoffes qu'on a pas ici. Grincheuse. Et que vous refusez de vendre.
─ C'est possible.
─ C'est certain. Bon, vous passez demain après-midi dès que possible pour les mesures et le choix des étoffes et couleurs. Puis jeudi on essaie et on fait les retouches nécessaires. Pour le reste, pas avant deux semaines au mieux.
─ Je vous remercie.
─ Oui, on lui dira. Un temps. Même ligne de crédit ?
─ Oui, celle de l'ambassade.
─ Alors voici un devis pour la main d'œuvre du premier costume, celui de gala, avant le choix d'étoffe. Si ça vous va, on se revoie demain.
─ Eh bien à demain.
─ Ouais. »

L'humaine le cornaqua vers la sortie et le mit dehors sans autre forme de procès. C'était peu commun et cela le fit sourire. Sur le petit papier griffonné à la hâte qu'elle lui avait glissé, les mots « méfiez-vous » étaient inscrits, qui lui arrachèrent un soupire. Il froissa le papier et le mit dans sa besace. S'ils n'étaient pas malins, ils chercheraient à lui voler ou le sac ou le papier sur le chemin, avec un voleur, un tire-laine quelconque. S'ils étaient patients, ils attendraient qu'il soit rentré pour soudoyer quelqu'un qui fouillerait pour eux. Il s'agaça. Ce qui serait pratique, c'est qu'il attrape le voleur et lui fasse avouer son commanditaire en exerçant ce que tu appellerais une force démesurée par rapport à mon objectif. Mais mes victoires sont aussi définitives que les tiennes, Dublis. Tes défaites aussi. Oh.

Inutile de s'inquiéter de cela. Le jour tombait, il se promena encore un peu, sans incident, peut-être à ses regrets, avant de trouver un restaurant où dîner. À son retour, l'ambassade était toujours fermée, toujours vide, il s'en assura. Avant d'aller se coucher, il prit un morceau de papier sur le bureau et inscrit quelque chose dessus, le glissa dans sa besace pour y remplacer l'autre qu'il brûla d'un sort aussi discret que possible pour ne pas intriguer les yeux et oreilles magiques qui s'étaient concentrées sur l'ambassade. Satisfait, il alla se coucher.

Au matin, après un court petit-déjeuner, il s'installa au bureau et reçut les secrétaires pour qu'ils le renseignassent sur l'état des affaires de l'ambassade. Sans grande surprise, il semblait que la maison pût tourner sans ambassadeur et cela le fit sourire. Daliol avait pris soin de ne pas être nécessaire et se bornait à donner les grandes impulsions ou décisions, à assumer ces-dernières en cas d'échec, et à fréquenter le beau monde. Du reste, Jüdor ne maintenait ces opérations que par surveillance. Commerce, alliance et ce genre de choses ne l'intéressaient pas. Le revers de cette façon de fonctionner était qu'aucune des trois personnes en face de lui, pour tout compétente qu'elle fût, ne savait quoi que ce soit sur les relations réelles de l'ambassade avec les grands noms de la ville. Ce qui signifiait que ces renseignements, s'ils existaient, se trouveraient dans les carnets de son prédécesseur qui, il avait regardé un peu plus tôt, était rédigé dans un chiffre qu'il ne maîtrisait pas et qui ne ressemblait, en tout cas au premier regard, à aucun autre qu'il connaissait. Daliol avait eu le temps d'en imaginer à sa guise, il faudrait essayer de le briser.

Il remercia les trois secrétaires (Charles, Sandra et Hubert) et leur renouvela la confiance de Jüdor. Ils semblaient accomplir du bon travail, qu'ils et elles continuassent ainsi. Du reste, il ne savait pas mieux qu'elles et eux, pourquoi irait-il changer leurs habitudes, n'est-ce pas ? Veuillez bien seulement me faire parvenir vos livres de compte avant la fin de la semaine, j'aimerais les parcourir, merci.

Ils échangèrent un regard interdit avant de se retirer, l'assurant qu'il aurait ce qu'il demandait sans délai. Il porta les yeux vers les étagères. Dehors, le jour s'intensifiait mais pas si vite qu'il fût déjà pressé. Il approcha des rayonnages de carnets et les ouvrit les uns après les autres. Le majordome (Basile ? Blaise !) l'épiait depuis les passages consacrés au domestique. Il faudrait peut-être avoir une conversation avec lui, plus ferme. Enfin. Ah, voilà ce qu'il cherchait. Chiffrés, peut-être, mais tout de même avec un compte clair. Dix-sept carnets, le dernier à peine ouvert, numérotés jusque vingt. Environ quatre ans par carnet, à tout prendre.

On avait dissimulé ces carnets pour qu'il ne les trouvât pas. Qu'il s'agît d'un espion à la solde de l'empire ou d'un de ses services, de Daliol lui-même ou d'un fidèle membre de l'ambassade ne revêtait pas une importance extraordinaire. De toute façon, sa petite mise en scène d'hier soir devrait lui permettre de vérifier qui, quand il irait au rendez-vous proposé. Il reposa le vingtième carnet dans la bibliothèque et fit un détour par la cuisine avant de partir, à la fois pour prévenir de son absence au déjeuner mais de sa présence au dîner, mais aussi pour prendre quelque chose à manger, qu'il glissa dans sa besace avant de se glisser dehors, côté jardins.

L'herbe, les arbres, l'odeur, même fausse, lui fit du bien, et il déambula dans le bosquet pendant un moment, plus ou moins au hasard.

« Ah, vous êtes là.
─ Qu'est-ce c'est ? Un sourire. Madame Orte. Bonjour.
─ Bonjour, M'sieur l'ambassadeur.
─ Celimbrimbor, je vous prie.
─ J'essaierai, M'sieur l'ambassadeur. Un sourire. Il vous plaît, ce petit bout de forêt ?
─ Beaucoup. Je vous en félicite pour vos soins et vos peines.
─ Oh, je n'y suis pas pour grand-chose. Un temps. Enfin, pas en ce qui concerne les grands arbres. C'est le premier jardinier de l'ambassade, Gabriel Quen, qui les a choisis et plantés, avec l'aide de M'sieur Ensor, au début.
─ Alors vous n'assurez que l'entretien. Un regard. Je suppose que cela doit déjà être une tâche conséquente.
─ Ça oui ! Mais pas que. Venez voir ! »

Elle s'engagea sous un chêne que rien ne distinguait des autres et se mit à suivre une piste qu'il n'aurait pas gagé visible par quiconque que lui. Il jeta un coup d'œil aux branches alentour. Les arbres réagissaient à sa présence. Il pouvait lui faire confiance.

« Voilà. Un triomphe dans la voix.
─ Une pause. Un regard. Ingénieux. Un temps. Splendide, même. Curieux. Depuis combien de temps y travaillez-vous ?
─ Une dizaine d'années. C'est le précédent jardinier qui m'a pris en apprentissage. Il m'a dit de me trouver un projet à mener à bien pour lui prouver que je méritais de prendre sa place ;
─ Ah oui ?
─ Oui ! Et c'est m'sieur Ensor qui m'a donné l'astuce pour travailler avec les plantes sans les contraindre. Il trouvait mon idée intéressante.
─ Je comprends pourquoi, oui. Un rire. Ainsi, vous fûtes considérée digne ?
─ Vous moquez ! Une pause. Oui, et j'insiste sur le mot. C'est un honneur de travailler en ces bois, m'sieur l'am─ Celimbrimbor. Il flotte comme un peu de sérénité ici, quelque chose qui fait du bien à l'âme, au cœur, je ne sais pas. Une respiration. Je suppose que cela ne vous atteint pas, vous autres.
─ Vous supposez mal. Un sourire. Oui, c'est un endroit magnifique et je sens que je vais y passer beaucoup de temps dans les semaines et mois à venir.
─ Ah, merci ! Vous me feriez plaisir. Un salut. Je vais vous laisser. Vous avez sans doute des choses à faire et moi aussi. Au revoir !
─ À bientôt, madame Orte. »

Elle s'éloigna et lui passa et repassa de part et d'autre de la haie de buisson qu'elle avait formée. Par un choix d'essence et un travail aussi méticuleux qu'habile, elle avait réussi à faire pousser comme des jalousies végétales qui permettaient d'un côté de voir sans être vu et de l'autre de ne se douter de rien. Il en prit bonne note. Cela ne servirait pas à Jüdor, mais d'autres ambassades, ailleurs. Il s'assit sur la souche dissimulée. S'il avait été Daliol, c'est ici qu'il aurait posé quelqu'un de confiance pour écouter, ou veiller. Son visage afficha un rictus. S'il avait été à la place de Daliol, il aurait tout fait seul et de mémoire et il n'aurait pas disparu.

Calme ta colère, Celim', elle est mauvaise conseillère.

Oh, Dublis.

Peut-être, mais tu sais que tu perds à la fin.

Il inspira. Pour l'instant, il ne pouvait rien en savoir et se précipiter d'hypothèse en hypothèse ne servirait pas à grand-chose, sinon le faire aller vers la catastrophe que Dublis avait expressément demandé d'éviter. L'odeur du frêne de Jüdor le ramena vers le pays et il profita un peu. Chaque ambassade en plantait un sur le terrain qui lui était cédé (ah, céder du terrain, une idée bien humaine), et quand l'ambassade partait, l'arbre partait aussi. C'était une façon d'étendre la forêt, symboliquement. On lui avait expliqué, il n'avait pas compris, il ne comprenait toujours pas mieux.

Il n'emprunta pas la porte principale pour sortir mais suivit les marques qui menaient à une sortie dérobée, une poterne qui donnait sur le magasin d'un bain public dont il sortit tranquillement pour rejoindre la maison de couture. Les employés du bain avaient été surpris mais il avait pu se présenter et les prévenir qu'il souhaiterait sans doute perpétuer l'accord qu'ils avaient eu avec Daliol. Et puis, il avait peut-être pris un peu d'avance sur ceux qui le surveillaient, s'ils existaient.

Ce fut la même jeune humaine apeurée qui l'accueillit, les yeux cachés sous les cheveux et la capuche, et elle le fit passer dans l'arrière-boutique où elle lui proposa un verre de vin pour patienter. Il refusa poliment et observa l'endroit, sorte de salon confortable où des étoffes prenaient la poussière. La tailleuse finit par arriver.

« Ben c'est pas trop tôt.
─ Bonjour.
─ On lui dira. Le ton mauvais. Des idées de couleurs ? D'étoffes ?
─ Je préfère les tons peu remarquables. Quant au tissu, je n'en ai aucune idée. Je souhaiterais quelque chose d'un peu léger et qui ne soit pas trop gênant pour bouger ? Mettons : vous habilliez Daliol, imaginez quelque chose du même genre mais terne.
─ Un regard interloqué. Mais ? Vous. Mais ?
─ Vous savez, je suis tout à fait capable de me rendre à ce dîner ainsi vêtu. Alors.
─ Par les cieux. Un soupire. Bon, levez-vous s'il vous plaît.
─ Bien sûr. Comme ça ?
─ Parfait, ne bougez plus. Un mètre ruban, des mesures. Écartez les jambes un peu plus. D'autres mesures, de la tension, puis. Ce que vous sentez à l'intérieur de votre cuisse est la lame de mes ciseaux. Inutile de vous décrire ce qui pourrait arriver assez vite si je le jugeais nécessaire.
─ Eh bien. Calme. Voilà une surprise. M'expliqueriez-vous ?
─ Qu'avez-vous fait de Daliol ?
─ C'est amusant que vous
─ Une pression supérieure. Qu'avez-vous fait de Daliol ? Je ne le redirai pas une troisième fois.
─ Je vous donne ma parole que je ne sais pas ce qu'il est advenu de lui.
─ Et pourquoi je vous ferai confiance.
─ Vous n'avez pas le choix. Un peu de magie, une tailleuse éberluée levée jusqu'au plafond, les ciseaux sur un rouleau de tissu. Voilà pourquoi. Un temps. Vous pouvez cracher et hurler tant que vous voulez, ce n'est pas important. Un temps. Je vais vous reposer doucement dans ce coin de la pièce, là-bas, loin de moi, et moi loin de vous, pour que nous puissions discuter d'humaine à elfe en bonne intelligence, cela vous convient-il ?
─ Vous me faites pas peur !
─ Et c'est bien dommage mais ce n'était pas mon intention. Accomplir le dit. Voilà. Ma patience est épuisée néanmoins : agressez-moi encore et je vous tuerai. Froid. Bien.
─ Qui êtes-vous ?
─ Je vous l'ai dit déjà : Celimbrimbor Elanden, nouvel ambassadeur à Dompieux pour Jüdor.
─ Et qu'êtes-vous
─ Ah. De la déception. Un elfe.
─ Un sorcier !
─ Un magicien, je préfère. Un soupire. Qu'importe la sémantique. Pourquoi vouliez-vous ma mort ?
─ Parce que ! Daliol m'a dit de faire confiance à personne. Que des gens viendraient le chercher. Qu'il fallait rien dire. Le souffle court. Et il a disparu y a deux mois et c'est la première fois qu'il me laisse aussi longtemps sans nouvelle.
─ Deux mois ?
─ Oui.
─ Ses derniers rapports datent de neuf. Fermé. Que vous a-t-il dit ? Vous a-t-il confié quelque chose ?
─ Laissez ma mère tranquille ! »

La porte s'était ouverte discrètement mais il n'avait pas relâché sa vigilance et la seule chose que le couteau de la jeune humaine fendit fut l'air. Il fit un pas de côté, la désarma souplement d'une manœuvre que Dublis l'avait obligé à répéter des centaines de fois, sans doute plus, planta la lame jusqu'à la garde dans le plancher et recula de deux pas supplémentaires pour se mettre encore plus loin des deux humaines. Et puis il nota que la capuche de la jeune hu─

« Bon sang. Daliol, imbécile.
─ N'insultez pas mon Daliol ! Toute dissimulation éventée.
─ Une respiration. Se pincer l'arrête du nez. Je comprends. D'accord. Un temps. Vous êtes en sécurité avec moi. Toutes les deux. Comment pourrais-je vous en convaincre ?
─ Trouvez Daliol ! Du désespoir, éventé lui aussi. Je ne sais plus quoi faire ! Ça fait deux mois qu'on l'attend, il avait dit qu'il reviendrait, qu'on partirait, s'il vous plaît.
─ Vous l'avez déjà se reprendre. Vous a-t-il confié quelque chose avant de disparaître ?
─ Oui. Un reniflement. Un pli, qu'il m'a dit de remettre à personne et que je saurais pour qui il est quand je verrais.
─ Vraiment ? Du Daliol dans le texte, en effet. Lui et ses récits idiots. Un ordre calme. Confiez-moi ce courrier je vous prie.
─ Non ! Le regard hargneux. Vous. Vous. Je. Non !
─ Écoutez. J'ai l'intention de retrouver Daliol, au moins de découvrir ce qu'il lui est arrivé. C'est précisément pour cela que je suis ici. Ou vous m'aidez et cela me faciliterait la tâche, ou je me débrouille tout seul, cela m'est à peu près égal. Un temps. Si vous m'aidez cependant, je m'assurerai de mettre votre fille en sécu
─ Vous m'arracherez pas ma fille !
─ Il ne s'agit pas de cela, jeune sotte. Coupant. Vous avez quoi ? Cinquante ans ? Votre fille en semble quatorze et doit en avoir un peu moins de vingt. Vos humains doivent déjà jaser. Un temps, des insultes silencieuses envers Daliol. Je vous promets que, dès que la situation le rendra nécessaire, que vous, toutes les deux, serez prêtes, l'ambassade, Jüdor et moi-même ferons tout pour assurer vos sécurités. Un temps. Si vous refusez, tant pis pour vous.
─ Vous promettez ?
─ Mère !
─ Attends. Plus calme. Vous promettez ?
─ Oui. Mon mot est ma contrainte.
─ D'accord. Ne bougez pas. Lisette, va chercher l'enveloppe. Un regard. S'il te plaît. C'est important. Merci. Une pause. J'avais vingt ans quand j'ai rencontré Daliol pour la première fois. Les yeux dans le vide. Vous n'imaginez pas le choc que cela m'a causé. Il était venu pour un costume et j'étais apprentie, je prenais les mesures pour le vieux Jean. Je crois que je suis immédiatement tombée amoureuse de lui. Il ne m'a jamais dit quand il s'en est aperçu, mais je pense qu'il l'a vu assez vite. Rien ne lui échappait. Il dégageait une sorte d'assurance bonhomme et de sympathie distante. Un soupir. J'ai mis du temps avant de lui faire du plat. J'aurais dû commencer plus tôt. Mais quand je m'y suis mise, j'ai joué de tous mes tours et de toutes mes idées. Et puis, après dix ans, il a fini par accepter mes avances. Quelle joie. J'avais trente-six ans à la naissance de Lisette, j'en ai soixante quatre aujourd'hui. Elle, je ne saurais dire. Je croyais que Daliol s'éloignerait à me voir vieillir mais, vous savez, il ne l'a pas fait. Il a même dit la même chose que vous, avant sa disparition. Un temps. Vous le retrouverez ?
─ Je ne sais pas. Une pause. J'essaierai de toutes mes forces.
─ Et vous protégerez Lisette ?
─ Oui.
─ Alors c'est bien. »

La jeune hu, hybride revint dans la pièce et lui tendit une enveloppe avant d'aller rejoindre sa mère. Il hésita à rester plus longtemps mais ces femmes avaient besoin d'intimité et il n'avait plus rien à faire dans leur histoire pour le moment. Il glissa le pli, léger, dans son sac.

« Vous reviendrez jeudi. Lasse. Pour les retouches. Je me débrouillerai pour couleur et tissu. »

Il opina du chef et quitta la maison de couture.

Qu'est-ce qui t'a pris Daliol ? Ces histoires ne terminent jamais bien. Il remonta nonchalamment la rue. S'était-il enfui pour n'avoir pas à supporter la douleur de la disparition ? Non, il n'était pas si lâche. Mais il était vulnérable maintenant et partir aurait pu leur servir de protection. Que la petite soit encore en vie montrait que personne ne l'avait encore trouvée ou qu'on avait déjà fait jouer cet outil-là. Surtout, voilà que lui-même se retrouvait avec quelque chose à protéger.

Quelques pâtés de maison après la boutique, il entra dans une taverne pour lire en paix. Les autres clients le regardèrent s'asseoir avec une curiosité suffisamment appuyée pour qu'il y prêtât garde. Qu'est-ce qui avait changé en neuf mois pour que la cité cosmopolite décrite dans les rapports se transforme ainsi ? Il n'avait vu presque que des humains dans les rues. Il plongea dans ses pensées et relu les comptes-rendus postérieurs. Il y avait bien une légère inflexion dans le ton, deux ans de cela, mais sans plus.

Qu'est-ce que tu as laissé, Daliol ? Il sortit le pli de son sac, le décacheta, en tira une lettre non-chiffrée. Une chance. Alors.

« Toi qui lis, je vais te parler comme si nous nous connaissions et que je pouvais avoir confiance en toi. Si ce n'était pas le cas, cela voudrait dit alors que mes efforts ont été défaits, que mes pièges ont été contrariés et que l'empire a triomphé. Sois-en félicité. Ce n'est pas un mince exploit que de contrer la fine puissance de Jüdor, même temporairement. Néanmoins, parce que je sais cela improbable, reprenons.

« La situation est, à date, catastrophique. L'empire ramasse ses forces et les dirige vers ses frontières pour une guerre d'expansion qui devrait engloutir tout le continent jusqu'à nos forêts. Je l'ai tu dans mes rapports car je désirais rester en poste pour des raisons que te sont, à présent, indubitablement évidentes. Je ne te présente pas d'excuses à ce sujet ; n'importe qui aurait fait ce même chemin, toi aussi. D'autre part, j'ai pendant longtemps estimé que j'avais une chance, aussi maigre soit-elle, de pouvoir l'empêcher. Mes absences de l'ambassade, que tu as noté et dont les membre t'ont sans doute parlées, étaient dévouées à cette entreprise. À ma plus grande fierté, cela ne fut pas qu'un long échec, au contraire. Je nous ai fait gagner plusieurs années, au moins, en détournant des contrats, en persuadant des dignitaires que mes idées étaient meilleures, tu connais les manœuvres.

« Le nouvel empereur, Deveraun trois, a été nommé par des barons qui veulent cette guerre et la préparent depuis avant son couronnement, il y a dix ans. Je m'en suis aperçu trop tard pour les circonvenir à mon niveau et ils ont placé les bons conseillers aux bons endroits. Du reste, je demeure seul et ne peux accomplir que ce que je peux. J'ai vu et compris trop tard et, crois-moi, il ne se passe pas un jour sans que je ne le regrette. Il faut particulièrement te méfier du sénéchal, du cordelier et du moniteur de l'université. Le connétable m'est resté une qualité inconnue et il a changé ces derniers mois, je n'ai pas réussi à savoir de quel bord il est. Le chancelier, je crois, est encore favorable à la paix, mais il est bien seul. J'estime qu'on peut lui faire confiance.

« Mais c'est lui que je vais trouver après avoir fini de rédiger cette lettre et si tu la lis, c'est que ma confiance était mal placée. Tant pis, ces choses arrivent. J'ai pris mes précautions en retenant anormalement mes rapports, ce qui provoque ta présence ici. Avec un peu de chance, je ne suis pas mort mais enfermé et torturé dans les geôles secrètes de l'empire, dans le castel rocheux des falaises de Oult. Peut-être pas une chance mais au moins je serais en vie.

« De l'efficace. Je suis certain de la fidélité des membres de l'ambassade en ce sens que, exceptées la jardinière et le garçon, toutes et tous reçoivent des paiements d'un bord ou d'un autre pour épier. Le majordome répond au cordelier, les secrétaires au connétable et les autres au plus offrant du moment. C'est assez pratique, tu verras, si tu ne t'en es pas déjà rendu-compte par toi-même. J'ai pris mes précautions : mes carnets sont chiffrés comme tu l'as sans doute vu, et je dissimule les plus cruciaux dans un coffret dans le frêne de Jüdor, qui ne s'ouvre que pour nous. La clef est avec, tu verras.

« Dans les carnets cachés, tu trouveras tous les détails de cette menace de guerre et sa préparation. Je les ai tus, j'ai expliqué pourquoi. Je ne pense pas que la guerre soit évitable désormais. La xénophobie imbécile du petit cénacle impérial a ruisselé petit à petit et la population de l'empire, presque de ses couches les plus ignorantes au plus riches et instruites, est convaincue que les pays voisins les menacent par leur existence même et que ce qui n'est pas humain complote contre elle et ne mérite pas d'exister. Il me faut plaider coupable pour cela. Certaines de mes expéditions se sont révélées moins discrètes que ce que j'escomptais et si le cordelier ne m'a jamais attaqué frontalement, lui et le sénéchal ont diffusé une rhétorique assez virulente à l'encontre des elfes pendant ces dernières années, qui elle aussi a porté ses fruits.

« Voilà quelle est la situation. Tu me vois navré de te laisser avec tout cela. Avant de conclure, deux choses. Je l'ai écrit plus haut : je vais rencontrer le chancelier. Censément, il cherche la paix. Je t'encourage à avoir une vraie discussion avec lui. Ma disparition pourrait s'expliquer autrement. Ensuite, je t'en conjure, à toute force, sur ma vie : sauve Denise et Lisette. Si cela est en ton pouvoir, si tu en as l'occasion, si tu ne dois faire qu'une chose ici : sauve Denise et Lisette. Je ne te demanderai pas de payer le prix que j'ai payé mais à celui-ci près, par pitié, sauve-les.

« Il est l'heure. J'espère que cette lettre sera inutile. À défaut, j'espère que nous nous rencontrerons. Passant cela, j'espère que tu réussiras. Toi qui me lis, au revoir. »

Il finit son verre de lait après avoir rangé le courrier. D'accord, voilà qui explique bien des choses. Il remisa sa colère encore un peu. Quand je t'aurais trouvé, foutu crétin, tu vas regretter que je te sauve. Il se leva et paya son dû. Il allait rentrer à l'ambassade, consulter tout ou partie des carnets avant le repas, puis il se rendrait au guet-apens qu'il avait tendu. Ou bien. Un sourire lui déforma les lèvres alors qu'il sortait. Il pourrait laisser l'enveloppe dépasser de son sac et attraper qui chercherait à lui dérober, le tabasser, le griller jusqu'à ce qu'il parle, puis remonter la poste dans le feu et le sang. À défaut de discrétion, il aurait des réponses.

Si tu fais ça, Celim', je te chasse de Jüdor pendant des siècles. D'abord la ville, ensuite ta colère.

Il serra les dents. Dublis avait raison. Cela lui coûtait mais il avait raison. Les intérêts de Jüdor d'abord. Il ne devait pas reproduire les erreurs de Daliol, les itérer autrement. Il respira doucement et laissa ses pas le porter jusqu'à l'ambassade, faisant plus attention aux gens qu'aux choses et les lignes de Daliol se confirmaient. Bien. Arrêtons une guerre, alors. À tout le moins, dévions-la de Jüdor.

La porte de l'ambassade s'ouvrit devant lui et le majordome lui demanda s'il avait passé une bonne après-midi et s'il désirait que le repas lui fût servi dans le petit salon ou la bibliothèque. Il répondit et se rendit directement au jardin. Le même sentiment de sérénité que le matin le saisit. Le frêne se trouvait un peu excentré du bosquet et le surplombait sans le dominer. Il s'approcha et posa les deux mains et le front sur le fût. Oui, c'était bien un arbre de Jüdor. Et il se prit à sourire. Une ancre, une maison loin de la maison, presque littéralement une racine, un morceau d'un rhizome rassurant.

Où était cette boîte ? Ses sens ne lui apprenaient rien mais Daliol avait dû la faire enchanter contre ce genre de détection. Il fit le tour du tronc et remarqua un vide entre deux branches. Il tendit la main et l'espace s'agrandit, les branches reptèrent pour s'écarter, et du fond, il retira le petit coffret qu'il alla ouvrir dans l'espace aménagé par la jardinière, Orte, Élanor Orte.
Le chiffre était diabolique et il n'y aurait jamais pensé. Une simple feuille du frêne, coincée dans les pages des carnets dissimulés, ou numérotée. Il laissa échapper un petit sifflement d'admiration en ce levant pour examiner plus avant l'arbre de Jüdor, noter la position des feuilles arrachées au milieu de toutes les autres, persistantes à jamais, repérant celles qui l'intéressaient, leur âge, leur hauteur, puis retourna s'asseoir. Même avec la clef, ce ne serait pas facile et il se demanda si un humain aurait réussi, avec ou sans. Bah. La vraie question, c'était le temps.

Il se mit au travail et ne releva la tête dernier carnet, qu'à la tombée de la nuit. Pire que catastrophique, en fait. Les manufactures d'armes et d'armures imposaient un rythme terrible, l'armée recrutait de façon avantageuse et utilisait des territoires ultramarins comme zone d'entraînement et d'aguerrissement pour les recrues. Les caisses de l'empire se vidaient à mesure que les garnisons frontalières gonflaient, avec les poches des barons, toujours ravi de faire un prêt à des taux imbéciles à la couronne. Daliol avait raison : il était trop tard pour arrêter cette guerre. Les essais qu'il avait menés, que les carnets détaillaient, avaient été habiles et insuffisants. Le dernier, notamment, qui avait consisté à manipuler l'économie, lui semblait particulièrement brillant, mais Daliol avait sous-estimé la profondeur des trésors des barons et leur détermination à vouloir cette guerre. Le moniteur de l'université avait provoqué une famine dans ses terres plutôt que d'abandonner sa stratégie de prêts. Pire que catastrophique, oui. Il rangea tout dans la boîte et celle-ci dans l'arbre qui se referma. Si Daliol avait échoué, avec tout le génie qu'il rencontrait dans les carnets, que pouvait-il, lui, faire ? Il secoua la tête. C'était une question pour après dîner.

Ce dernier l'attendait dans la cuisine, comme il l'avait demandé tout à l'heure. Le cuisinier avait fait des efforts pour respecter sa diète et si le ragoût de légumes trahissait surtout le manque d'idée du pauvre homme, il avait au moins fait un effort. Après le repas, le majordome (au service du cordelier) lui demanda s'il voulait passer au salon ou à la bibliothèque pour fumer et boire tranquillement. Même ça, tu l'avais pris, Daliol ? Il refusa mais se retira tout de même au salon pour s'asseoir sur un fauteuil, le regard perdu au-delà de la fenêtre.
L'idée évidente serait de s'attaquer aux conseillers belliqueux et de leur faire comprendre que leurs intérêts gisaient ailleurs que dans une expansion aussi meurtrière. Une sorte de continuation de la

Celimbrimbor | 22/09/26 17:33

de la stratégie monétaire que Daliol avait mené mais qui avait échoué. Sans doute y avait-il déjà pensé. Il faudrait déchiffrer les autres carnets pour en avoir le cœur net.

Daliol abhorrait la violence même s'il en était capable, et bien plus efficace que presque n'importe quel humain. Il y aurait peut-être noté quelque part les noms de sicaires utiles et dispensables. Il sourit. Ce rôle-là, il pouvait le jouer lui-même. Dublis, la cité devait être protégée. Et tant pis pour la discrétion. D'ailleurs.

Quand il était arrivé à l'ambassade la veille il avait perçu qu'un sortilège planait dessus. Il n'avait rien fait à ce sujet plus tôt par politesse et diplomatie mais maintenant il savait que l'ambassade était épiée de l'intérieur et ni discrétion ou diplomatie n'impliquait naïveté. Il n'avait aucune raison de laisser ces humains savoir précisément quand il allait et venait, du moins pas sans médiation. Il sourit : cette surveillance tomberait.
Il remonta le sort jusqu'à sa source, un homme âgé dans une pièce rituelle dans une grande maison du bon côté du fleuve et de la campagne et observa. Le bureau où il était assis se trouvait dans un cercle, qui permettait sans doute, oui, voilà, d'assurer le relai pour maintenir la surveillance. Il fit cesser les battements du cœur de l'humain, cela leur arrivait souvent, à cet âge. S'ils étaient malins, il le laissera tranquille. Sinon, ils auraient sur les mains une épidémie de maladie du cœur. Pour l'insulte et la discrétion, il laissa le cercle intact et se retira. Voilà une bonne chose de faite. Et maintenant, la grosse partie de la soirée.

Blaise sursauta quand il se redressa et lui annonça qu'il allait promener. L'humain afficha un air de surprise qui aurait tout aussi bien pu être joué, il n'en savait rien. Il verrait tout à l'heure de toute façon, si quelqu'un se présentait au rendez-vous. Il sourit et rejoignit le chemin de l'extérieur de la ville qui ne fermait plus ses portes la nuit.

Il avait établi, à force d'études, qu'il s'agissait-là d'un des marqueurs principaux de la stabilité d'une contrée, quand celle-ci n'avait plus peur du noir et de l'extérieur. Il dépassa les faubourgs et se dirigea vers le petit bosquet en bordure de la grande route qui reliait Orval à Dompieux et projeta ses sens en amont de lui : ah, oui. On l'attendait. Quatre personnes armées, trois hommes et une femme. Son sourire se fit prédateur.

La nuit était claire, eux et elle y verraient assez bien malgré les arbres. Curieux qu'elles imaginassent avoir une chance. Soit elles n'avaient pas conscience de ce qui les attendait, soit.

Ah ! Un sorcier, posté plus loin, qui surveillait les alentours et faisait tout pour être le plus discret possible. Oh, le dîner de vendredi et sa rencontre avec le moniteur de l'université allait être une joie incommensurable. Les humains avaient fait quelques progrès dans leur compréhension de la magie. Il nota de se faire inviter à visiter les murs, peut-être y trouverait-il quelque chose d'intéressant au hasard des bibliothèques. Il se reconcentra en entrant dans le bosquet pendant que, à son poste de guet, le sorcier prenait feu et se mettait à hurler en agonisant, ce qui lui procura la diversion nécessaire pour arriver à l'embuscade tranquillement.

« Vous êtes quatre. Une voix forte. Je n'ai besoin que d'un ou une survivante. Une pause. Rendez-vous ou je trancherai la question moi-même. »

Bien sûr, ils et elle tentèrent de leur chance. La paie était à ce prix. Agissant de façon presque coordonnées, un humain lui décocha une flèche tandis que l'humaine cherchait à l'avoir par le côté. Il s'empara du trait au vol et l'humaine encaissa sa propre dague dans le foie jusqu'au poumon, le regard surpris et le poignet brisé. Le tireur encochait quand il lui transperça l'œil avec la flèche dérobée. Des deux survivants, l'un prit la fuite, l'autre le temps de brailler en urinant de terreur. Banalité. Sans cesser d'avancer vers eux, il se pencha et ramassa un caillou qui cueillit le fuyard à la base du crâne et le fit tomber. Il s'approcha du dernier humain encore conscient et regarda mieux. Un enfant ou presque. Bah. Ainsi va la gloire du monde.

« Qui vous a dépêchés ? Une bouche crispée mais ouverte. Épargnez-moi les rodomontades habituelles, je n'ai pas la patience pour elles. Une bouche fermée. Parfait. Qui vous a dépêchés ?
─ Michel ! C'est Michel qui nous a donné le boulot !
─ Michel ? Un sourcil levé.
─ Michel Cholis, à la taverne du Sabre bleu. Essoufflé. Il a dit qu'il fallait vous ramener vivant ou mort.
─ À quel prix ?
─ Trois krös et cinq de mieux à la livraison.
─ jeter des pièces à ses pieds. En voici dix, et les cadavres de vos camarades sont là-bas, vous n'avez qu'à fouiller. Si je vous recroise, je vous tue. »

Il leur tourna les talons et partit. Si leur survie leur tenait à cœur, ils ne devraient pas avoir de geste malheureux et ils eurent la décence de s'enfuir. Enfin, le seul encore debout eut la politesse de ramasser son complice comme il pouvait et de prendre la direction opposée à la sienne. Qu'ils parlassent à Chalus, Cholis, ou non, il avait l'avantage. Ou l'autre se terrait dans sa peur, ou il ne s'attendait à rien et serait surpris. Bonnes leçons, Dublis, plus terrible que les miennes.

Il décida de ne pas rentrer immédiatement. Il n'avait pas extériorisé toute sa colère, marcher de détours en retours lui ferait sans doute du bien. Le ciel scintillait ses étoiles dans l'indifférence et il retrouva le fleuve et le chemin de halage dans la lumière faible. Qu'y avait-il, dans ces étoiles ? Parfois, quand il était oisif et las de s'agiter, la question le saisissait. Il ne le saurait sans doute jamais. Tant pis. Demain, tout à l'heure il rédigerait le rapport à l'attention de Dublis sur l'état des lieux.

Salut Dublis, tout est désespéré, la guerre arrive et Daliol est vraisemblablement mort. Ah, je vais sans doute devoir agir de façon violente. J'espère que Sarsi et toi vous portez au mieux et pense à vous.

Son rire se murmura quelques instants. Dans quel nid de vipères avait-il mis les pieds ? Enfin. Jüdor devait être mis au courant, même si la lettre serait dépassée à son arrivée ; même le plus rapide des messagers, qui tuerait sous lui cheval après cheval de poste en poste mettrait près d'un mois à arriver.

Un jour, il se pencherait sur les moyens que la magie offrait d'envoyer des messages ou de rester en contact de lieu à lieu. Il n'y avait jamais réfléchi intensément et chaque fois qu'il se trouvait éloigné de la maison, l'idée le rattrapait et le hantait. Rien qu'aujourd'hui, il s'en voulait déjà de n'avoir pas poussé la réflexion au-delà de ses prémisses. Il soupira en remontant le fleuve.

Le dîner était dans deux jours. Demain il irait essayer son costume et nul doute que la couturière et sa fille voudraient des nouvelles de Daliol. Ce qu'il aurait à leur apporter dépendrait de ce que raconterait cet humain, à la taverne.

Quel conseiller avait engagé ces mercenaires, en bout de course ? Le chancelier avait souligné sa réputation et n'aurait sans doute pas eu recours à un sorcier aussi peu probant pour le circonvenir. Il referma la porte de l'ambassade. Du reste, un traquenard si tôt après une rencontre somme tout polie ? Et Daliol maintenait qu'il voulait la paix. Ce qui demeurait sûr, c'était qu'à tout prendre, ce piège était une faute politique assez évidente. Quelqu'un était suffisamment anxieux pour faire des erreurs. Il fit quelques ablutions dans un bassin d'eau froide. Demain serait un autre jour.

Le lieutenant Dubuisson se présenta à l'ambassade au matin et parce qu'il avait oublié de prévenir le majordome, trouva porte close et dut patienter que l'humain demandât, avec beaucoup d'obséquiosité, son autorisation pour ouvrir. Cela ne le mit pas dans la meilleure des dispositions mais il fallait faire avec. Il le reçut dans un des salons de l'étage, où il lisait un des carnets chiffrés de Daliol, qui ne lui apprenait pas grand-chose. Il avait, comme pour ses rapports, dissimulé ce qu'il ne voulait être perçu, et caché les informations importantes dans la boîte. Le lieutenant ferait une diversion tout à fait satisfaisante. C'était un humain de grande taille par rapport aux autres, aux cheveux très courts qui commençaient à peine à repousser de la dernière tonte. Il l'examina pendant qu'il réussissait à se tenir parfaitement droit et immobile dans le silence désagréable de la pièce. Eh ben, Dublis, tu l'aimerais bien celui-là. Il transpire la discipline que tu cherches à tout prix à inculquer à tes soldats. Il sourit. L'humain regardait un point fixe situé quelque part derrière lui, à gauche au niveau de son oreille, et gardait une attention prête. Cet entraînement l'étonnerait toujours. Quand il arriva au bout des entrées du carnet qu'il avait notées et qu'il fut sûr qu'il n'en tirerait rien, il fit signe à l'humain de s'asseoir.

« Merci, Monsieur l'Ambassadeur. Aucun mouvement de l'uniforme. Je préfère rester debout.
─ Comme vous voulez. Appelez-moi Celimbrimbor, je vous prie.
─ Monsieur ?
─ Toujours la même pantomime. Nous allons devoir collaborer un temps, il me semble, aussi aimerais-je que vous m'appeliez par mon nom, Celimbrimbor. Vos relations et rapports hiérarchiques n'ont aucun sens pour moi, je ne vois pas l'intérêt de les prolonger.
─ Très bien, Celimbrimbor. Oh. Une sorte de nouveauté. Vous pouvez m'appeler Anthony en ce cas, ou Dubuisson, comme il vous plaira.
─ Je vous en remercie. Un sourire. Enchanté, Anthony. C'est donc le chancelier qui vous envoie.
─ Oui, pour vous apporter toute l'aide possible dans votre enquête sur la disparition du précédent ambassadeur.
─ Toute l'aide possible se mesurant à vous, votre armure et votre arme. Un sourire disparu. Ne vous méprenez pas : j'estime à sa juste valeur ce que vous apportez, et dans son contexte. Un des miens, représentant officiel et ambassadeur de ma cité et de mon peuple, disparaît de votre cité pendant presque une année complète et la capitale de l'empire est incapable de diligenter quoi que ce soit avant mon arrivée. Et quand finalement elle s'intéresse à la question, c'est en envoyant un seul humain. Un sourire aiguisé. N'allez pas croire que je doute de vos compétences ou de vous-même, Anthony. Considérez-moi simplement quelque peu agacé et en colère.
─ Oui, Celimbrimbor. Détendu. J'espère pouvoir remédier à cette mauvaise impression. Cela fait partie, d'ailleurs, de la mission que le chancelier m'a confiée en me dépêchant.
─ Ah, très bien. Curieux. Par ailleurs, dites-moi : les hommes d'armes et de police de l'empire ne dépendent-ils pas du sénéchal, en théorie ?
─ Si, tout à fait mais j'appartiens au régiment privé du chancelier et c'est sous son autorité et par celle-ci que j'agis.
─ Voilà qui est compliqué. Enfin, passons. Souhaitez-vous boire ou manger quelque chose ?
─ Non, je vous remercie.
─ Alors commençons.
─ Avant cela, Celimbrimbor, une remarque. Un sourcil levé. Votre majordome m'a laissé entrer certes, mais j'aurais tout aussi bien pu forcer un passage quelconque, sans difficulté. Considérant la disparition de l'Ambassadeur Ensor, ne penseriez-vous pas opportun d'ajouter à la sécurité de vos terres ? Qu'il ne vous arrive rien de malencontreux.
─ Un rire sincère. Le chancelier vous a-t-il parlé de ce que son secrétaire a appelé « ma réputation » ? Un signe de tête. Ajoutez à celle-ci le fait qu'il n'y a aucun souci à se faire quant à ma sécurité. Je l'assure autrement plus définitivement que Daliol. Un temps. Reprenons. Que savez-vous de sa disparition ?
─ L'Ambassadeur s'est volatilisé alors qu'il se rendait à une rencontre confidentielle avec le chancelier. Celui-ci l'a attendu près d'une heure avant de s'inquiéter. Une main levée. L'Ambassadeur n'était pas connu pour sa ponctualité. Le seigneur de Tiron a envoyé une dizaine de ses hommes à la recherche de l'ambassadeur. Ils ont arpenté, plusieurs fois, le chemin de la chancellerie à l'Ambassade et à rebours. Un bras levé. Ainsi que les autres itinéraires que l'Ambassadeur aurait pu emprunter. Oui ?
─ Des hommes de confiance ?
─Tout à fait.
─ Et minutieux ?
─ Tout à fait. Un silence. Un signe. Ils n'ont rien trouvé et la seule chose remarquable, ou en tout cas qui leur est apparue telle dans les discussions postérieures, est qu'ils ont croisé un nombre inhabituel d'homme de la cordellerie. Bien entendu, la chancellerie a demandé à avoir connaissance des mouvements des cordeliers ce soir-là et c'est à ce point que les choses se gâtent.
─ Que je devine : ou ils ont refusé, ou les rapports ne montrent aucun déplacement.
─ Exactement. Un sourire. Nous avons poursuivi nos enquêtes et réuni des témoignages qui confirmes nos observations. Des rumeurs nous ont fait croire qu'on trouverait un témoin de l'enlèvement de l'Ambassadeur, mais nous avons fait chou-blanc là-dessus. Voilà tout. Les relations entre la chancellerie et la cordellerie sont tendues et nous avons essayé de ne pas les détruire totalement.
─ D'accord. Ensuite ?
─ Comment cela, ensuite ?
─ Eh bien, qu'avez-vous entrepris d'autre ? Examiner des sorties curieuses de la ville, des trajets anormaux au départ de la cordellerie, des va-et-vient étonnants ?
─ Non, et j'en suis désolé. Nous n'avons rien vu de plus et nos ressources ont été redéployées ensuite. Un temps. J'imagine que vous êtes en colère.
─ Au-delà, jeune humain, bien au-delà. Un sourire. Avez-vous interrogé et réinterrogé vos enquêteurs ou enquêtrices ?
─ Ce sont des hommes de confiance, je vous l'ai dit.
─ C'est vrai. Une pause. Laissez-moi hasarder quelques idées, vous me direz ce que vous en pensez. Imaginons un instant que les tensions entre la chancellerie et la cordellerie soient dues à l'opposition entre de Tiron et le cordelier de l'empereur à propos de la guerre à venir. Imaginons que cette guerre à venir, Daliol ait passé le plus clair de son temps à chercher à l'empêcher, vainement. Aucune surprise alors que Daliol et de Tiron cherchent à se rencontrer secrétement. Me trompé-je de beaucoup ?
─ Non, je ne crois pas. Les dents serrées.
─ Et, mystérieusement, au moment où les deux personnes qui veulent empêcher cette guerre se rencontrent, l'une disparaît. Un temps, agacé. Cette rencontre était secrète. Quelqu'un a parlé. De l'ambassade ou de chez vous. Je sais que ce n'est pas l'ambassade, donc c'est chez vous. J'en reviens à. Oui ?
─ Comment pouvez-vous être sûr que personne à l'ambassade n'a parlé.
─ Parce que personne n'était au courant et que Daliol a, dans les faits, et vous les savez comme moi, quitté l'ambassade il y a plus de neuf mois sans y remettre les pieds.
─ Et pour cela vous ne soupçonnez personne ?
─ Oh, si : tout le monde sauf la jardinière. Inutile de me demander pourquoi, je devrais vous répondre et vous ne me croiriez pas ; gagnons du temps. Un ou une des vôtres, peut-être plusieurs, servent au moins deux maîtres, Anthony, peu importe la confiance que vous autres humains aimez mettre sur des piédestaux.
─ Une pause tendue. Nous interrogerons tout le monde alors.
─ Oh, non. Surprise. Cela ne sert à rien : c'est trop tard. Non, non, vous examinerez vos registres pour voir qui aurait quitté vos services et qui serait rentré et ce sont ces personnes que nous irons voir. Et si personne n'a bougé, eh bien nous aviserons. Vous connaissez la preuve du colorant rouge ?
─ Un sourire. Oui. Je vois.
─ Parfait ! Il se trouve que j'ai déjà semé du colorant ici et là et nous avons donc des rendez-vous à honorer dès aujourd'hui. Un regard curieux. Nous allons chercher un certain Michel Cholis, censément à la taverne de l'arme bleue.
─ Le sabre bleu.
─ Ah, oui, exact ! Un sourire. Merci. Cela devrait nous occuper le plus clair de la matinée, sans doute le début d'après-midi.
─ Et si nous ne trouvons pas Cholis ?
─ Oh, nous le trouverons. Un sourire.
─ De Tiron m'avait prévenu.
─ Comment cela ?
─ De votre propension à la violence expéditive.
─ Oh, attendez que je vous raconte ma soirée. Un sourire. Les gens parleront, je vous l'assure. Se lever. Allons-y. »

Avant de quitter l'ambassade, il prévint les cuisines de son absence. Sur le chemin de l'auberge, l'humain et lui ne tentèrent pas d'ouvrir une autre conversation. Ils avaient autre chose en tête. Il se demanda si menacer de brûler chacune des maisons du quartier où Daliol avait été enlevé jusqu'à ce que quelqu'un ou quelqu'une finît par le pointer dans une bonne direction était une bonne idée et Dublis lui répondit que non. La violence déclenche toutes les réponses et pour un peu que tu mettes la pression suffisante, n'importe qui confesserait n'importe quoi. Et la pression ne t'est pas étrangère, pas vrai ?

Qu'est-ce que Dublis avait compris à partir des rapports de Daliol pour l'envoyer lui ? Il secoua la tête : il n'avait pas assez d'esprit pour se préoccuper vraiment de ces choses trop complexes, il préférait la simplicité, quitte à la provoquer lui-même. Ça, et la magie. Ce n'était pas la même chose.

Au repas de demain, il faudrait qu'il prenne le temps d'identifier le cénacle de l'empereur. Daliol n'avait pas discerné à quel camp appartenait le connétable, il n'y arriverait pas plus, et peut-être qu'il formait un camp à lui tout seul, au-delà des bellicistes et des autres ; mais au moins lui se sortirait indemne de la plupart des situations. Voilà longtemps qu'il n'avait pas eu à jouer avec les poisons, le repas en serait sans doute une opportunité. De la simplicité, avant toute chose. Il secoua la tête.

Qu'avait-il compris qui lui échappait ? La situation complète ? Ou avait-il seulement présagé qu'il faudrait fournir un peu d'efforts pour tenir bon ? Cela ne revêtait finalement que peu d'importance : trouver Daliol, le secourir s'il était vivant, s'occuper de ses humaines, quitter la ville et confier cette guerre à quelqu'un d'autre.

Ou alors, l'empêcher ? Non, il ne connaissait qu'un seul moyen de faire cela et il impliquait au moins quatre morts, peut-être cinq selon les allégeances du connétable, qui en entraîneraient d'autres, puis provoqueraient la colère de l'empire qui se tournerait vers Jüdor. La violence n'était définitive que quand elle était totalement exhaustive et il espérait ardemment ne jamais en avoir besoin à ce point. Il n'y avait pas de bonne issue à cette affaire sinon attendre que le conflit passe, comme tous les autres, et cela le désespérait un peu. C'était une leçon, néanmoins, il avait perdu son pari contre Dublis : Jüdor n'avait plus d'emprise sur le monde et ne pouvait pas guider les humains. Non qu'elle l'ait déjà fait mais elle avait toujours prêté une oreille compatissante et fournis des avis éclairés. L'empire des Quat en était un fruit. C'était ça, ton objectif, Dublis ? Que je réalise qu'il faut se désengager ? Mais céder le terrain à qui et pour quel résultat ?

L'avertissement d'Anthony lui parvint trop tard mais il esquiva tout de même le caillou qu'un passant venait de lui lancer. Il haussa les épaules et se tourna vers le petit humain qui ne savait pas trop comment donner suite à son geste et s'était pétrifié sur le chemin. La violence appelle la violence jusqu'à ce que le combat cesse faute de combattants, Celim. Il n'y a pas de gagnant à ce jeu. Ouais, il n'y a pas de gagnant, peut-être, mais combien de temps pourrons-nous endurer ? Une petite foule commençait à s'amasser, l'œil curieux ou mauvais. Il esquissa quelques pas en direction de ce qui n'était encore qu'un enfant, peut-être à peine plus, il avait parfois du mal à comprendre leur maturité, et un cercle se dessinait autour d'eux. Le lieutenant restait proche de lui, la main loin de la poignée de son glaive. Oui, il te plairait celui-là, Dublis. Il faudra que je retienne son nom. Il s'accroupit vers le petit humain, avec avoir parcouru l'assemblée et la rue du regard. Avec un peu de chance, il allait pêcher un un poisson relativement intéressant.

« Dites-moi, moduler la voix, ne pas sourire, pourquoi ?
─Je... C'est... C'est pas moi !
─ Laisse-le, sale monstre ! Ah, voilà. Il ne vous a rien fait, on l'a tous vu ! Des assentiments.
─ Notez, sourire en se redressant, que c'est surtout parce qu'il ne sait pas viser. Quelques rires.
─ Ouais, ben peut-être et bas les pattes le monstre !
─ Eh mais, il n'y a que ses mains à lui qui ont bougé. D'autres rires.
─ Vous alliez le frapper. Un regard à la ronde. On vous a tous vu. Des pas en arrière.
─ Ah bon ?
─ Oui ! Nouveau regard. Pas vrai les gars ?
─ Bah...
─ C'est-à-dire que
─ En fait
─ Ben il avait quand même les mains vachement immobiles.
─ C'est un elfe ! Un monstre ! Un tueur d'enfants !
─ Patienter.
─ Ouais, enfin faut avouer que là, il fait pas grand-chose.
─ Puis on t'a vu filer le caillou au gosse.
─ Ah oui ! C'est vrai ça !
─ Mais non, c'est
─ Extrêmement intéressant ! Un sourire. Donc vous demandez à un enfant de
─ J'ai rien demandé
─ Mais si, on t'a vu !
─ Ouais !
─ tohu-bohu.
─ Bon, eh bien si tout part de vous, je vais vous laisser tranquille, d'accord ?
─ Tu bouges pas, le monstre ! Un silence soudain. Allez quoi ! Les gars, vous avez bien vu !
─ Ouais, on a surtout vu que tu cherches la merde pour rien.
─ Ouais !
─ Mais c'est un elfe ! Plaideur, perdant.
─ Peut-être, mais il a rien fait. Allez. Un départ, puis d'autres.
─ Un salut. Au revoir à vous toutes et tous, alors. »

Il observa la foule se disperser, plus vraiment curieuse du coup monté et le petit avait déguerpi sans demander son reste. L'humain qui l'avait interpellé jetait des regards affolés autour de lui et n'avait pas vu que le lieutenant s'était rapproché. Il sourit. Peut-être auraient-ils des réponses à des questions qu'il n'avait pas encore pensé à poser. Le lieutenant lui adressa un discret geste du menton et il reprit son chemin si discourtoisement interrompu jusqu'à une ruelle plusieurs rues au-delà, où il s'engagea. Quelques minutes après, le lieutenant arrivait, poussant fermement devant lui l'humain de tout à l'heure. D'un sort, il obscurcit la ruelle et en étouffa le son.

« Ne me touchez pas ! Affolé, fausse bravade. J'ameuterai toute la ville s'il le faut !
─ On lui dira. Un sourire. Lieutenant, j'ai occulté et assourdit l'endroit.
─ Pardon ?
─ Une petite déception, pas remarquée. Aucun son ne s'en échappe et elle paraît obscure à quiconque la regarde depuis l'extérieur.
─ Oh.
─ Sorcier !
─ Magicien, je préfère, si cela ne vous fait rien. Un sourire. À qui répondez-vous ?
─ Je vous dirai rien ! Ni à vous ni à lui, traître !
─ Vous avez voulu provoquer un incident contre moi. Je veux savoir pourquoi et qui vous paie pour cela.
─ Répondez à l'ambassadeur ou
─ Ou quoi ? Un rire. Vous croyez que je sais pas qui t'es, toi ? Laquais de ce bâtard de chancelier, touché, véritablement, baiseur de monstres ! Dompieux n'a pas besoin de vous et on vous tu un sort, du silence.
─ Vous n'allez pas mourir, par courtoisie pour l'humain qui m'accompagne. Des regards fous de peur. De ce fait, vous allez souffrir, et terriblement longtemps, parce que je vais devoir faire attention, justement, à ne pas vous tuer. Une pause. Les ouvrages humains sur la question m'ont appris que tout le monde craque paraît-il, qu'il ne s'agit que d'appliquer une douleur suffisante pendant un temps suffisant. Vous n'avez qu'un seul dilemme à répondre : à quelle quantité de douleur supportée estimez-vous votre fidélité à votre employeur ? Le reste, de vous à moi, n'est que littérature. Une deuxième pause. Vous allez donc répondre à ces deux questions : qui êtes-vous, qui vous emploie ? Et d'ici à vos réponses, vous souffrirez. Un sourire. Allons-y. »

L'humain, dès que le sort fut levé, se mit à hurler et il lui asséna un coup de poing dans le plexus qui lui coupa le souffle et la parole. Ils le redressèrent et il reposa ses questions. Et voilà qu'il avait versé dans la danse de la violence, plus ou moins volontairement. Cela comptait-il, qu'on l'eût d'abord agressé et qu'il ne fît que se défendre ? Il soupira. La violence était toujours justifiée, jamais juste. Sarsi avait fin par le convaincre dans la théorie. Dans la pratique, il brisa la main gauche de l'humain qui finit par craquer. C'était un homme du sénéchal qui lui avait dit d'agir. Il l'ajouta à sa liste d'adversaires déclarés. Quelque chose se tramait et de suffisamment d'important pour les pousser, lui et le cordelier, à tenter de le circonvenir avant même de le rencontrer. Ils faisaient des erreurs, ou bien qu'ils fussent pressés ou bien qu'ils débordassent de confiance. Dans tous les cas, cela l'arrangeait et ils sous-estimaient l'adversité qu'ils allaient rencontrer. Le lieutenant assomma l'humain et lui banda la main après en avoir remis les doigts dans le bon sens. Il avait mal mais il n'était pas mort, c'était déjà ça.

Il avait réussi à tourner la foule, il n'aurait peut-être pas cette chance la prochaine fois. L'humain de la ruelle avait été maladroit et pris au dépourvu. Un autre ne bafouillerait peut-être pas. Il chassa ces idées. L'avenir serait ce qu'il en fera, dans une certaine mesure. L'humain n'avait pas donné d'autre raison à son action que l'opportunisme, l'autre qui ne savait pas qu'il les attendait à la taverne devait répondre à quelqu'un d'autre.

Ils allèrent en silence la suite du chemin, le lieutenant marchant imperceptiblement plus loin de lui. Ah. Le chancelier l'avait prévenu, mais peut-être pas de tout. Voyons. La dernière fois qu'il avait fait quelque chose d'un peu remarquable récemment, en-dehors de Jüdor, c'était quand. L'empire existait déjà bien, pourtant ? Ah, voilà ! C'était sur une autre masse continentale. Bon, tant pis. Il avait dévoilé une partie de ses cartes mais l'humain était censément un allié. Au pire, il avait d'autres réserves. Il ne pourrait sans doute plus le prendre par surprise mais la surprise demeurait globalement le refuge des faibles, pas vrai, Dublis ? Non, crétin !

Le sabre bleu était rouge de rouille. Les affres du temps, sans doute. Il lâcha l'enseigne des yeux. La taverne était rangée dans un quartier à peu près central de la ville, qui mélangeait lumière et ombre en quantités inégales et le sabre avait clairement choisi son camp. C'était une auberge identique à toutes les autres qu'il avait vu ailleurs et elle déployait les mêmes apprêts de sentinelles et de gardes dissimulés aux alentours, de messagers qui entraient et sortaient par des passages moins visibles que la porte d'entrée, ou supposés tels du moins. Il devinait, rien qu'à voir l'extérieur, la salle de jeu clandestine ou le bordel informel inaccessible à l'étage, la contrebande accumulée à la cave et les pièces réservées pour les brigands du cru et leur bande. Sans doute en existait-il d'autres, ailleurs, qui abritaient des groupes rivaux, qui tous avaient demi-conscience d'être asservis, de fait, à un conseiller impérial ou un autre. C'était toujours pareil. Tout le temps. Les pouvoirs se contrôlaient et les humains abandonnaient leur liberté. Que faudrait-il faire pour les forcer à être libres ? Le seraient-ils jamais ?

Les conversations cessèrent quelques secondes puis reprirent, plus faiblement, après leur entrée. Ils avaient été reconnus, ou en tout cas identifiés comme inconnus et dangereux. Un certain sentiment de lassitude l'envahit. Fallait-il toujours que tout se joue à l'identique, ou presque ? L'envie de mettre un terme à tout ce qui l'entourait le prit, il lui claque la porte au nez. Identifier les structures et leur récurrence ne donnait pas ce droit. Respire. De toute façon, tout irait bien. Il suffit d'attendre l'étape d'après, qui ne tarderait pas. Ce n'était qu'un jeu, artificiel, dont il prenait dangereusement l'habitude.

Et comme de juste, un gaillard plus grand, plus solide, plus grognon que les autres s'interposa sur leur chemin vers le comptoir, l'air patibulaire et la main déjà fermée sur un gourdin. Il décida de laisser le lieutenant parler, pour voir.

« On vous connaît pas.
─ Nous cherchons
─ On aime pas les gens qu'on connaît pas pathétiquement commun et encore puis quand y cherchent des trucs. Partez. Sinon...
─ Sinon ? curieux. »

Le grand humain se mut avec une vitesse et une précision tout à fait inhabituelle pour ce genre de gabarit et il le nota dans son catalogue des spécificités rigolotes des humains. Ce mouvement fut néanmoins sa perte. Le lieutenant se glissa sous le coup et d'un habile effet de levier utilisa l'amplitude et l'énergie de son adversaire pour l'envoyer au sol. L'instant d'après, son épée dégainée se plantait à quelques cheveux du colosse et le dissuadait de se relever. Bonne technique, fluide. Avec un peu d'entraînement, il ne serait pas ridicule au milieu de tes soldats, Dublis. Cela dit.

« Nous cherchons un certain Michel Cholis. Un regard à la ronde. Et nous souhaiterions éviter des effusions non nécessaires.
─ C'est nous qui décide ce qui est nécessaire ou non ici craché. Rappel ton fouteur d'elfe et tirez-vous d'ici, on vous donnera pas de seconde chance.
─ Inspirer doucement. Lieutenant ? Un grognement anxieux. Vous vous souvenez de ce que le chancelier vous a dit de ma réputation ? Un autre grognement. Nous l'allons vérifier si vous le voulez bien.
─ Ça suffit ! Les gars
─ Messieurs, c'est la deuxième fois que vous ou les vôtres, et je dois vous avouer que cela revient au même à mes yeux, m'agressez ce jour. Aussi suis-je un peu agacé. Voici ma proposition : que ceux qui ne veulent pas être blessés sortent. Que ceux qui ne veulent pas être tués posent leurs armes. Un silence. Ce choix vous restera offert tout au long de ce qui va suivre.
─ Des rires. Ah ouais ? Et qu'est-ce qui va suivre ?
─ Un bref instant de violence. »

Une théorie que Sarsi, Dublis et lui disputaient âprement s'interrogeait sur la rationalité. Sarsi tenait que tout être était doté de raison et que celles-ci, pour tout différentes qu'elles soient pouvaient, sinon être partagées, du moins être communiquées et conciliés au bénéfice de tous et toutes, ce n'était qu'un exercice de patience. Lui avançait que les rationalités pouvaient être irréconciliables à jamais et que, de ce fait, incomprises, enfermaient tous et chacune dans une bulle d'exclusion mutuelle qui n'autorisait au mieux que des compréhensions fausses, parcellaires et dommageables. Dublis soutenait l'idée que ces rationalités pouvaient être étagées et que seules celles au sommet de leur pyramide respective pouvaient discuter. C'était sans doute son argument le plus violent mais il prétendait le défendre uniquement pour le bien de la discussion et, dans les faits, cherchait plutôt des terrains d'entente. Même si les rares fois où il avait réellement eu à défendre la cité, il n'avait pas cherché à comprendre les raisons profondes de ses ennemis ou, plutôt, après avoir bien compris qu'il n'y aurait pas de discussions fructueuses, s'était livré à ce qu'il lui reprochait souvent.

Il prit bien soin, dans les courtes minutes qui s'écoulèrent, d'épargner l'humain qui s'était dénoncé comme chez de groupe, comme il prit bien soin de tenir parole, à la surprise infiniment soulagée de cet humain qui abandonna son couteau à la dernière seconde et qui n'ut que la jambe tordue plutôt qu'arrachée. L'hu─ le lieutenant fit de son mieux pour être efficace et il n'eut pas trop à le protéger, même si le souffle vint lui manquer finalement, comme pour tous les autres humains. Ils n'étaient pas complétement idiots, pas tous en tout cas. Certains firent retraite pour revenir avec des arbalètes chargées, il arrêta les battements de leur cœur d'un sort précis et efficaces. Quand tous finalement s'écartèrent, il s'arrêta aussi et lança nonchalamment le cadavre frais qu'il tenait à bout de bras vers un mur. Ils ahanaient, courbés, fatigués. Il se tenait droit, taché de sang, et sans sourire. Il avait triché, évidemment, mais à peine.

« Il me semble dans votre intérêt de cesser le combat. Je compte huit morts de votre côté, cinq invalides et sept blessés. Un temps, pour leur laisser reprendre le compte. Nous cherchons Michel Cholis. On nous a dit qu'il se trouvait dans cette auberge.
─ C'est moi. Un humain épuisé. Ça suffit. On se rend. Vous savez pas à qui vous avez affaire.
─ Visiblement, vous nous plus. Un sursaut. Nous guideriez-vous vers un endroit plus propice à la discussion ou faudra-t-il aussi vous en persuader ?
─ Non, c'est bon. Un temps. Venez. »

Les humains encore debout s'écartèrent sur son passage et le lieutenant semblait mal à l'aise lui aussi. Ce serait une conversation pour tout à l'heure. Il faudrait qu'il se changeât aussi, ce sang-là sécherait. Ils montèrent l'escalier dans le silence. L'étage n'était pas symétrique au rez-de-chaussée et un rapide examen des lieux lui apprit qu'un humain épanoui de terreur se tenait armée derrière la porte que l'humain leur désigna d'un geste laconique. Son battant s'envola de ses charnières pour venir heurter l'embusqué et lui briser le dos sur l'angle d'un bureau. Il se tourna vers l'humain.

« Après vous, je vous en prie : la voie est libre. Entrer, s'installer. Bien : parlez.
─ Pardon ? Un sursaut de fierté. Vous m'agressez et j'aurais des
─ Des cinq assassins que vous avez envoyé pour m'abattre hier soir, combien sont revenus ?
─ Quoi ? Donc vous
─ Oui, Anthony. C'est ça que j'ai fait de ma soirée. Retour sur l'humain. Alors ?
─ Vous n'avez aucune preuve.
─ Certes oui. Mais j'ai la torture et l'avantage des armes. Un temps. En vérité, je ne vous demande qu'une chose : le nom de celui qui a commandité cette tentative.
─ Je ne sais pas de quoi vous parlez !
─ Ils et elles étaient quatre mon très jeune ami. Cinq, car il faut compter l'infortuné mage aussi. Vous leur avez donné trois krös et promis cinq de plus par personne une fois qu'ils et elles m'auraient tué. Deux se sont partagés ce prix, les autres sont morts. Un temps. Vous aviez vu ce dont j'étais capable. Je veux un nom, rien de plus.
─ Il me tuera !
─ Et de quoi croyez-vous que je vous menace ? Un rictus. Du reste, je suis sûr que le lieutenant ici présent pourrait trouver une solution à cet épineux problème, n'est-ce pas ?
─ Une hésitation. Oui, certainement. Nous pourrions vous mettre en sécurité dans une des résidences de la chancellerie, ou dans une geôle protégée.
─ Rire amer. Mais vous croyez quoi ? Qu'il a pas des hommes partout ?
─ Ah ! Je vous l'avais dit ! Nous avons un regard vous avez des gens à interroger.
─ Ouais. Du dépit. Plus tard. Et c'est en supposant qu'on puisse lui faire confiance. Cholis, alors ?
─ Je... Yeux fermés, une grande inspiration. D'accord, d'accord. Expiration. Il s'agit de Benoît Fouars. Il est venu me trouver dès que votre arrivée lui a été connue. Il fallait vous éliminer au plus vite.
─ Et qui est ce
─ Un clerc de la cordellerie, une ordure, le sicaire d'un secrétaire ou d'un autre.
─ Voilà. Je ne sais rien de plus.
─ Parfait. Tourner les talons. Au-revoir.
─ Mais ? Vous aviez dit que
─ le lieutenant aurait peut-être une solution à votre problème de sécurité, solution que vous avez disqualifiée.
─ Mais !
─ Le lieutenant est libre de faire ce qu'il veut. Passer le chambranle. Pour ma part, vous avez épuisé ma clémence. »

Il descendit les escaliers sereinement et passa le carnage qu'il avait causé sans un regard pour les gémissements ou les pleurs. Deux sur cinq, probablement trois car le moniteur de l'université ne devait pas prêter ses mages sans raison, et un inconnu. Le problème tenait à ce que le sénéchal pourrait prendre prétexte de cette échauffourée pour lui mettre des bâtons dans les roues. Une demande de mise sous écrou et un passage en jugement rapide pourraient s'avérer catastrophique. Ces humains pratiquaient encore la peine de mort et c'était un risque qu'il ne voulait pas courir. Ils s'arrangeaient si facilement avec la vérité. Sans doute à cause de leur mémoire catastrophique et leur rapport au temps. Ils étaient incapables de s'inscrire dans le long terme. Toutefois, il avait à présent des raisons plus tangibles d'agir que les déclarations de Daliol. Il avait escompté demeurer dans l'empire des Quat mais cela ne serait vraisemblablement pas le cas.

« Ah, Anthony, vous êtes descendu. Je
─ S'il vous plaît Celimbrimbor, ne me dites pas que vous allez vous rendre à la cordellerie. Un hoquet. Je ne suis pas sûr de pouvoir supporter un autre massacre.
─ Un regard. Oh, oui. Je comprends. L'odeur fait souvent cet effet. Une pause. Non, je voulais vous proposer de me raccompagner à l'ambassade. J'ai les informations dont j'ai besoin, et même plus. Un temps. Et je souhaiterais vérifier si ma connaissance de votre système est bonne.
─ Attendez. Vous allez les laisser là ?
─ S'ils ne cherchent pas à me causer du tort de nouveau, oui. Curieux. Pourquoi ?
─ Ce type à ses boyaux dans les mains !
─ Oui. Il tenait un couteau particulièrement vicieux avant. Pointer du doigt dans le sang. Tenez, la pointe en hameçon, pour arracher. De l'hébétude. Anthony, si ces événements vous atteignent, il va falloir que vous demandiez à de Tiron de vous relever de votre mission. J'ai clairement évoqué les termes, ils les ont tacitement acceptés.
─ Vous êtes
─ Un monstre ? Inhumain ? Habituel. Si vous voulez. En attendant, ils ont perdu. Vous êtes en vie. Vous auriez pu être tué. Moi aussi. Un mensonge. Allons, s'il vous plaît. »

L'humain le dévisagea un instant avec une colère et une incompréhension qu'il connaissait très bien, celle de ces humains qui ne savent pas le poids d'une parole ou qu'il est possible d'assumer l'intégralité de la responsabilité de ses actions. Et que feras-tu, Celim', si les familles de ces gens viennent te retrouver ? Elles auront le droit d'essayer de me tuer.
Eigor l'avait battu en discussion sur ce point. Le monde dans lequel il vivait n'était constitué que de rapports de force, constants, toujours fluides et toujours rejoués, ou aucune coopération n'était possible sinon, et encore, entre pair, le temps qu'ils ou elles le demeuraient ; et que si c'était ce monde qu'il proposait, alors il fallait en trouver un autre. Et Eigor avait raison, mille fois. Mais comment coopérer avec quelque chose d'incommensurable et qui refuse de vous rejoindre et exige, au contraire, que vous vous abaissiez à sa hauteur ?

Il chassa ces pensées de son esprit pendant que l'humain visiblement ébranlé lui confirmait ce qu'il avait saisi du pouvoir dans l'empire. Le cordelier s'intéressait au budget, le sénéchal ordonnait les armées et la sécurité de la capitale, le chancelier la diplomatie et les forces de police de l'empire, le connétable quant à lui s'assurait de la justice et le moniteur enfin gérait l'université et ses antennes. Enfin, toute cette administration s'appuyait sur des relais locaux, des réseaux de clercs qui, à en croire l'humain, accomplissait leur devoir avec honnêteté, honneur et diligence. Il sourit.

« Donc vous prendrez soin vous-même d'interroger celles et ceux de vos hommes qui sont intervenus lors de la disparition de Daliol, ou voulez-vous que je vous y aide ?
─ Non ! Un sursaut. Non, non, ce ne sera pas nécessaire. Raide. Merci. Un temps. Avez-vous encore besoin de mes services aujourd'hui ?
─ Oh non, Anthony. Le reste de l'après-midi ne verra pas d'autre échauffourée je pense.
─ Alors je vais faire mon rapport au chancelier. Un salut. Au revoir.
─ Bonne fin de journée à vous. »

Il le regarda s'éloigner. Voilà. Désormais, la ville savait clairement qu'il était là et avait aperçu une partie de ce dont il était capable. Sa réputation enflerait encore un peu. Tant pis, il avait l'habitude et, du reste, chez les humains, les ragots et rumeurs ne duraient jamais longtemps. Il s'était un jour trouvé dans un livre d'annales d'un royaume plus à l'Ouest et en avait beaucoup ri, ce d'autant plus que le récit prétendait qu'il avait incendié une vielle entière pour libérer trois esclaves.

Le majordome l'attendait dans le hall. Il n'avait pas pris de décision à son sujet, il n'y avait même pas pensé d'ailleurs, mais il y avait de fortes chances qu'il soit à l'origine de l'embuscade nocturne, si Daliol ne se trompait pas en estimant qu'il répondait au cordelier. Il décida de ne rien faire : cela lui faisait un canal de discussion directe et efficace, il suffisait de faire attention. Par contre, il lui donna, très affable, une partie de ses vêtements en lui demandant de les faire laver aussi tôt que possible et de les déposer aux bains à côté, encore humides. L'humain grimaça en voyant les taches de sang et d'autres liquides mais obéit malgré tout. Les émoluments, d'abord, mais aussi la certitude qu'il n'aurait pas à se salir les mains pour nettoyer tout cela.

Il ne s'attarda pas plus dans la demeure et, après avoir remis ses bottes, se rendit, par le passage dérobé des jardins, aux bains où, cette fois-ci, il se présenta comme client. L'ambassade disposait d'une ligne de crédit ici aussi et il la poursuivit. Les employés eurent la bienséance de ne pas lui faire remarquer sa relative nudité et lui indiquèrent le chemin du vestiaire où il ôta ce qui lui restait de vêtements, les plia proprement sur le banc, ses bottes rangées en-dessous, puis alla se rincer sous une fontaine d'eau froide où il put se nettoyer de la plus grosse partie des ruines de feus ses adversaires. Quelques instants, l'eau à ses pieds se colora et le peu de personnes qui se trouvaient proche de lui se clairsema encore. Il avait l'habitude et plus ces humains le craignaient, plus il serait facile d'agir vite. Satisfait, les cheveux trempés, il passa un couloir qui le mena à un grand bassin d'eau à l'atmosphère presqu'étouffante qui dessinait des volutes dans l'air et il se mit avec joie dans l'eau plus chaude. Il fit quelques pas et s'assit sur une marche, le torse immergé, la tête renversé en arrière sur la margelle de pierre dure. Depuis quand n'avait-il pas pris de véritable bain ? Autant ne pas compter.

Le plafond haut, décoré de mosaïques de baigneuses lestes le fit sourire. Comment ne pas envisager ces humains autrement que sous l'angle de la prédation perpétuelle, Sarsi ? Tu le vois qu'ils ne coopèrent que sous la contrainte ultime de leur environnement ou de celle d'un tyran, que leurs réseaux d'entraide sont toujours temporaires et conditionnés à la quête d'un pouvoir ? Que proposes-tu ? Tu te trompes, tu ne le vois pas, c'est tout. J'ai voyagé, Sarsi, plus que toi. Peut-être, mais tu te contentes de voir ce qui confirme ta pensée. Tu fais toujours ça, Celim', et c'est aussi pour ça qu'on t'aime.

Il se laissa glisser sous l'eau et les figures vaguement érotiques du plafond se brouillèrent et le monde tout autant qu'il le pouvait pour lui et ses habitudes de contrôle. L'eau le portait doucement et il se laissa flotter. Il y avait cinq autres occupants dans le bain, un peu plus loin, en deux groupes, et deux autres étaient entrés tout à l'heure. Les remous le bougèrent, il se laissa porter. Réagir, Celim', était toujours plus facile qu'agir, parce que tu refuses d'être à l'initiative. Elle avait souvent dit cela. Sans doute parce qu'elle avait compris ce que Dublis ne comprendrait jamais. C'est amusant et triste que tu te caches ainsi mon ami, toi qui es si puissant. Il avait ri et l'avait fait tournoyer dans ses bras avant de la rendre à son compagnon qu─ Elle avait raison. Mais qu'est-ce que cela voulait dire ?

Quelques bulles s'échappèrent par ses narines, il les regarda monter jusqu'à la surface et se rappela quand ce petit fait lui avait évité de se noyer. C'était il y a bien longtemps, l'empire des Quat n'existait pas encore et d'autres étaient tombés. Le temps passait, les siens et les siennes demeuraient, les humains changeaient. Ils deviendraient un danger, c'était une certitude que Dublis et lui partageaient. Un jour, peut-être plus si lointain, ils chercheraient à s'étendre plus et à se débarrasser de ce qu'ils percevaient comme mauvais et dangereux. Et lui avait largement contribué à cette notion au cours de ses voyages, il le savait. Était-ce sa faute ? Était-ce sa seule action, son sur impact sur le monde ? Ou encore là une réaction à la violence perpétuelle des humains.

Dans la commotion du courant, de bras puissants vinrent le saisir sous les aisselles et le remontèrent de force à la surface. Il se laissa tirer vers le rebord où on l'installa. C'était un humain, charpenté, aux pectoraux dessinés et aux bras sculptés par un métier de force, qui crachait un peu d'eau et s'essuyait les yeux. C'était un des trois qui discutaient tout à l'heure. Il se redressa doucement et attendit.

« Vous allez bien ? Deux reniflements très inélégants. Je vous ai vu dériver sous l'eau, depuis l'autre côté du bassin, et vous ne bougiez plus ?
─ Oui, je me relaxais. Un sourire. Je vous remercie tout de même de votre inquiétude et de votre action.
─ Bah. Réalisant et embarrassé. N'importe qui l'aurait fait.
─ Et pourtant, vous êtes le seul. Un temps. Celimbrimbor Elanden, ambassadeur de Jüdor à Dompieux. Une main tendue.
─ Barnabé Taray, capitaine de compagnie. Un temps, un poignet serré. J'ai entendu parler de vous, oui.
─ Au service d'un régiment privé ?
─ Non, dans les armées du Sénéchal. Une pensée. Au service de l'empire.
─ Enchanté de vous connaître.
─ De même. Une fin satisfaisante à la conversation, mais. C'est pas commun, comme cicatrice, ça. Pointer les côtes du doigt. Un carreau d'arbalète ?
─ Oui, qui a tapé l'os. Un rire, ne pas tout dire. Heureusement pour moi.
─ Un examen professionnel. Vous en avez vu, du combat.
─ Et très récemment encore. Oui, j'ai longtemps vécu, j'ai de l'expérience.
─ Celle-ci, à l'intérieur de la cuisse ?
─ Une lame barbelée, il y a très longtemps.
─ Un temps appréciateur. Je vous remercie. Une pensée. Accepteriez-vous de passer à ma caserne, rue Sorbec ? Pour une démonstration martiale auprès de mes hommes.
─ Ah bon ?
─ De mon point de vue, on ne survit pas longtemps en ne comptant que sur la chance. Et même alors, c'est un talent à partager. Un rire, un salut. Au revoir, ambassadeur. »

L'humain s'éloigna en pataugeant dans l'eau et retourna à ses discussions. Une démonstration martiale au profit d'hommes qu'il serait peut-être appelé à combattre. Pourquoi pas. L'empire ne s'était pas créé par accident. Apprendre ce que ses troupes étaient capable de faire serait forcément positif. Il se redressa et sortit de l'eau, la peau fripée comme un vieux fruit et quitta le bain chaud pour aller se gratter la peau avec un racloir dans une autre pièce, vide. Il déposa l'instrument dans un seau dans la salle, repassa sous la fontaine et aller se plonger dans le bain froid où il fit quelques longueurs. Il était vide aussi alors il en profita pour s'oublier un peu, malgré sa vigilance toujours vive. Il nagea jusqu'à ce que ses muscles travaillassent trop et que le froid lui transît le corps et seulement alors quitta-t-il le bassin pour aller se frictionner vivement. Un sauna se trouvait quelque part mais il n'y voyait pas d'intérêt et retourna au vestiaire où, fidèle à sa servi─ à sa mission, Celim'. Il choisit et accepte de faire ce qu'il fait comme tu choisis et accepte d'être ici. Va dire ça à sa dépendance économique ─ le majordome était venu déposer ses affaires qui avait subies un nettoyage en même tant que lui. Il les sécha d'un sort rapide et les refroidit avant de les enfiler. Les taches étaient en partie encore là, mais au moins il n'était plus un tableau vivant de curée.

Une fois encore, son trajet jusqu'à la maison de couture se déroula sans encombre malgré les regards parfois hoqueteux des passants et passantes les plus observatrices. La couturière ─ Denise ─ et sa fille le reçurent et la séance d'essayage se passa dans un silence que seules quelques remarques vinrent perturber. L'habit était beau, dans une étoffe légère et agréable. Il craignait que le gilet l'enserrât et l'empêchât de se mouvoir comme il le voulait mais ce n'était pas tout à fait le cas. Avant de partir, il demanda s'il devait passer le lendemain le récupérer, l'humaine lui répondit que sa fille lui livrerait dans le début de l'après-midi.

Il ne confia pas à la couturière son étonnement à les trouver toutes les deux encore là. C'était la troisième fois en trois jours qu'il leur rendait visite, les conseillers de l'empereur devaient avoir compris que quelque chose se tramait ici. Ou alors Daliol l'avait tellement fréquentée pour des apprêts variés qu'ils le pensaient vain comme lui ? Quoi qu'il en fût, cela l'inquiétait suffisamment pour qu'en sortant de la boutique il lançât ses sens à l'assaut du pâté de maison et au-delà pour vérifier s'il ne trouvait pas des attentions peu amènes. Ne rien détecter le laissa plus agacé qu'il ne voulut se l'avouer Ce n'était pas normal. Cette absence de surveillance n'était pas logique, elle n'était pas dans les comportements possibles des humains dans ce genre de situation. Qu'ils pussent encore le surprendre n'était jamais une mauvaise nouvelle mais les circonstances auraient pu être meilleures. Il ne s'attarda pas dans le voisinage de la boutique outre mesure mais lança, toujours en vain, ses filets plus loin.

Quand pourrait-il les mettre à l'abri, et où ? L'ambassade ne servirait pas tant qu'il devrait s'en absenter, il n'existait aucun point de chute elfique sûr dans les environs. Elles ne seraient en sécurité qu'au moment de quitter la ville et l'empire. D'ici là, il faudrait s'en remettre à la chance et à la fortune. Ce qu'il détestait faire. Tant pis. Limiter les risques. Il n'y retournerait que la semaine prochaine pour les vêtements commun qu'elle devait lui préparer, ou elle les livrerait. Tant pis.

Le majordome de l'ambassade devait passer ses absences à épier ses retours ou disposer d'un sens supérieur qui lui permettait de connaître ses approches. À peine avait-il passé le battant qu'il apparaissait dans le hall pour se mettre à son service. Il affecta un air surpris.

« Ah, vous tombez bien Blaise. Je voulais vous remercier.
─ Monsieur ?
─ Pour les vêtements. Un sourire. Voudriez-vous bien me montrer le lavoir, je vous prie. Qu'à l'avenir je puisse me débrouiller seul.
─ Mais, Monsieur ! L'ambassadeur ne
─ nettoie pas son linge ? Et pourquoi pas ?
─ Une inspiration, une expiration puis, malgré tout, de la colère. Parce que l'ambassadeur, Monsieur, représente ! reçoie, gère, négocie ! Vous incarnez Jüdor et la dignité de votre peuple ! Voilà trois jours que vous êtes arrivé ici et qu'avez-vous fait ? Laisser parler. Vous menez et promenez, vous revenez ensanglanté, vous vous vous. Haletant. Vous n'avez même pas pris la peine de convier les partenaires et les proches de l'ambassade à venir vous rencontrer ! Vous avez des responsabilités !
─ Vous avez raison.
─ Hein ?
─ Tout ce que vous venez de dire est vrai. Un temps. Le serait, en tout cas, si mon but n'était pas de retrouver Daliol, comme je l'ai exposé à mon arrivé. Tout le reste est accessoire. Un sourire. Et quitte à parler de responsabilités. Vous êtes bien le seul à avoir accès à mes quartiers, n'est-ce pas ?
─ Oui mais je
─ À qui transmettez-vous les informations de l'ambassade ? Un secrétaire du cordelier ? Un clerc subalterne ?
─ Pardon ?
─ Je sais que vous avez fait passer le contenu de la note dans mon sac il y a deux jours ou hier. Un temps, calme. Je sais aussi que vous n'avez rien à voir dans la disparition de Daliol et je ne vous en tiens pas rigueur. Je veux simplement savoir à qui vous offrez vos informations.
─ Vous ! Vous ! Apoplectique. Comment osez-vous ! Je sers l'ambassade
─ Alors vous servez deux maîtres et cela vous regarde. Un temps. Je vais retrouver Daliol. Vous pouvez m'aider ou non. À vous de voir. Réfléchissez-y pendant la nuit. »

Il tourna les talons, sourd aux explications crachées par le majordome qui n'essaya pas de le suivre. Par ailleurs, il plaça un marqueur discret sur l'humain, au cas où il choisirait la mauvaise allégeance. L'humain dans la taverne avait donné un nom, il espérait que celui-ci donnât le même. Un deuxième indiquerait un autre agent de la cordellerie et non pas une sorte d'opération un peu centralisée et secrète.

Plutôt que de se rendre dans la chambre, il sortit au jardin, s'emmitoufla dans son manteau et s'endormit sous le frêne de Jüdor. Il faisait doux et les siens lui manquaient.

La nuit se passa sans rêve et ce fut l'humidité plus que le soleil qui le réveilla. Il s'étira doucement, sortant des ombres du bosquet pour trouver une parcelle plus lumineuse, moins obscure plutôt, où se débarrasser des toiles de la nuit. Le ciel, là-haut, était toujours inexplicablement bleu. Un jour, il se poserait la question et prendrait le temps d'essayer de la résoudre. Il existait sans doute dans une bibliothèque quelque part des livres qui s'y intéressaient et il trouverait de quoi créer des fondations solides à une solution élégante. Pour l'heure, le ciel demeurait bleu et ce fait le remplissait d'une joie infinie. Tant de mystères demeuraient encore à explorer, tant de possibilités à inventer, que des vies n'y suffiraient pas. En cela aussi les humains étaient utiles : nombreux, pressés, ils construisaient les uns sur les autres des échafaudages de pensées qui étaient autant de temps gagné, autant de raccourcis pris.

Quelques nuages passèrent sans menacer de rien, donnant juste un peu de relief aux cieux. Surprennament, ce matin, il avait faim. Il n'avait pas dîné après avoir abandonné le majordome, si ? Sans doute que non. Enfin. Cela importait peu. Il finit de s'étirer dans la douceur fraîche du matin puis épousseta ses vêtements pour en chasser ce qui restait de terre ou de poussière. Il n'avait rien décidé pour la journée sinon le dîner protocolaire. Rester oisif lui plaisait toujours mais en avait-il vraiment le loisir ? Les reproches du majordome étaient justes. Certes, il n'était pas là pour ça mais fallait-il pour autant ruiner l'ambassade dans une politique de terre brûlée ? En l'état, avec la guerre inéluctable selon Daliol, la question était secondaire. Plutôt, il aurait été pertinent de soutenir et d'influencer les pays voisins pour qu'ils servissent de tampons entre la cité et l'empire. De ce qu'il avait lu des carnets chiffrés, l'entreprise de déstabilisation à laquelle Daliol s'était prêtée avait fait long feu, sans impact réel sinon du ressentiment. Il avait d'autres moyens à sa disposition mais ils étaient suffisamment définitifs pour qu'il ne souhaitât pas y recourir. Cela dit, après tout, Daliol avait déjà attiré l'attention sur Jüdor. Il le vérifierait au dîner. Cela lui permettrait d'évaluer de quelle marge de manœuvre il disposait.

Le majordome ne se présenta pas quand il entra dans l'ambassade. D'habitude il était la première personne qu'il voyait. D'une pensée, il repéra le marqueur qu'il avait déposé hier soir. Il était dans sa chambre, dans les quartiers réservés aux domestiques. Sans doute tergiversait-il encore. Il frappa à la porte de la cuisine et la poussa dans le silence. Le feu dans la grande cheminée flambait déjà, le four avait été démarré peu de temps auparavant d'après son foyer mais rayonnait une chaleur montante. La plaque n'était pas encore horriblement chaude. De l'ail, des oignons et des échalotes pendaient ici et là, des batteries de poêles et de casseroles usées mais propres reposaient un peu partout, avec des chaudrons et des faitouts. La cuisine, pas encore en activité frénétique, montrait un visage d'efficacité et de rigueur qui n'avait rien de surprenant.

La porte qui donnait sur l'extérieur s'ouvrit et un garçon (le garçon à tout faire, Paul) entra, une impressionnante miche de pain sous le bras et un panier rempli d'œufs de l'autre côté. Il sursauta en le voyant mais réussit à ne pas échapper sa charge, qu'il déposa, sans le quitter des yeux, à des endroits précis de la cuisine. Cela fait, il dut murmurer un salut ou quelque chose avant de s'enfuir sans demander son reste.

Il était seul de nouveau. Toren lui avait appris à ne pas fouiller dans la cuisine de quelqu'un d'autre et à ne pas se servir d'outils qui ne lui appartenaient pas quand il était gamin. Néanmoins, il avait très faim et, d'autre part, d'une certaine manière, n'était-ce pas sa cuisine, aussi ? Il était l'ambassadeur, c'était son ambassade.

Tout se défend, pas vrai Sarsi ?

Il s'apprêtait à trancher la question quand une porte sur le mur de la cheminée s'ouvrit et le cuisinier (Damien Fouest) entra. Il le vit et lui adressa un signe de tête.

« Monsieur l'Ambassadeur veut sans doute manger ?
─ Oui, j'ai oublié hier soir. Un grognement. Est-il si tôt ?
─ Tout juste passées six heures. Les mains passées dans un baquet d'eau. Si vous êtes pas pressé, je vais mettre des gâteaux de noix au four, ils seront chauds dans un petit moment. Je peux aussi vous préparer un gruau au miel et aux amandes.
─ Si vous me permettez de patienter dans votre cuisine, j'ai tout le temps.
─ Ouais, et moi le choix, je suppose. Dégager un tabouret et le pousser vers lui. Tant que vous vous mettez pas dans mes pattes.
─ Aucun risque ! Un sourire. Merci.
─ De rien. Du lait, un thé en attendant ?
─ Du thé, avec plaisir. »

L'humain se saisit d'un broc qu'il remplit d'eau à un grand baquet, et la versa dans une bouilloire qu'il suspendit au-dessus du feu dans l'âtre. Pendant qu'il parlait, il avait commencé à disposer des petites boules de pâtes sur une plaque qui maintenant remplie fut enfournée dans des raclements sonores. L'humain s'affairait avec précision, dans une lenteur trompeuse qui n'était que l'autre bout de la vitesse. Bientôt, du four, une odeur agréable s'éleva et la bouilloire laissa entendre un clapotis qui prouvait qu'elle avait rempli son office. L'humain déposa une tasse en terre cuite près de lui et jeta des feuilles de thé qu'il avait tiré d'une boîte dans un autre récipient. Cela fait, il retourna se préoccuper du petit-déjeuner du domestique.

Dans une poêle noire qu'il mit sur le feu, il plaça des tranches de poitrine de porc qui se mirent à chanter en fondant leur graisse. Pendant que ce lard grésillait, il cassa une demi-douzaine d'œufs dans une jatte et se mit à les fouetter vigoureusement jusqu'à obtenir une texture jaune clair et vif et mousseuse. Satisfait, il remisa la jatte sur une autre portion de son plan de travail, enveloppa le manche de la poêle dans un torchon et la sortit du feu pour l'approcher d'une grille dans l'âtre de la cheminée. Il y déposa les tranches et les gouttes de gras qui tombaient sur les flammes les faisaient crépiter sous elles. Il remit la poêle sur le feu, frappa un autre œuf sur le plan de travail, le mit dans la poêle, répéta l'opération jusqu'à obtenir quatre soleils miniatures dans un espace qui blanchissait progressivement. Pendant ce temps-là, il versa dans un broc un peu de lait depuis le bidon principal et décrocha une casserole de son rangement. Il la posa aussi sur le feu et y lâcha une cuiller de saindoux qui fondit rapidement. Un œil sur ses œufs, il versa la mixture battue dans la casserole et remua l'ensemble incessamment une cuiller en bois. Soudain, répondant à une injonction secrète connue de lui seul, il écarta la poêle de la zone chaude de la plaque de fonte. Dans la casserole, il versa un peu du lait qu'il avait mesuré et, bientôt, obtint un mélange un peu baveux qu'il débarrassa dans un cul-de-poule qui traînait par là. Il sortit et revient quelques secondes plus tard avec une poignée de ciboulette qu'il posa sur le plan de travail et cisela. Avec un petit grognement appréciateur, d'un buffet il tira sept assiettes, déposa dans chacune une tranche de poitrine brillante, un œuf au plat ou une quantité d'œufs brouillés, versa un peu de ciboulette par-dessus, ajouta un solide morceau de pain sur le côté puis sonna une cloche sur le mur. Il semblait que le petit-déjeuner fût servi.

Les gens de la maison arrivèrent par un ou par deux et s'installèrent à des places qui semblaient attitrées. Il n'ouvrit la bouche que pour boire, ne bougea que pour remplir sa tasse. Les domestiques l'avaient vu et firent mine de l'ignorer, ce qui rompait avec leur cher protocole. Un des secrétaires (Charles, il croyait) prit une assiette en plus de la sienne et quitta la salle. Les autres, même la jardinière, mangèrent en silence, dans le cliquetis tintant de la vaisselle. Visiblement, il nuisait à l'ambiance, s'il en croyait les œillades pleines de colère qu'ils et elles lui lançaient pas si discrètement. Bien, tout le monde avait pris fait et cause pour le majordome. Au moins, ils et elles parvenaient à s'unir quand les événements le demandaient. Dommage que leur capacité à déterminer quand ils le demandaient réellement fût si nulle. Tu préférerais choisir pour eux, Celim' ? Oh, tu sais bien que non, Sarsi. C'était une façon de parler. Pour un magicien, mon ami, tu fais étonnamment peu de cas de ta parole. Mouché.

Il ne resta plus dans la cuisine que le raclement des cuillers et même cela finalement se tut. Les domestiques se levèrent et quittèrent la salle, toujours sans lui adresser un regard. Élanor sortit en dernier et lui sourit tristement. Il avait encore une alliée dans l'endroit. Peut-être. En avait-il besoin ? Quand cesseras-tu de regarder le monde en amis et ennemis, Celim' ? Quand le monde cessera de n'être que cela.

Il avait toujours aimé les cuisines, au même titre que n'importe quelle salle d'art. Il y avait pour lui dans la réalisation d'une chose un mystère suprêmement intrigant et dont l'observation attisait sa curiosité sans jamais vraiment l'étancher. Il avait observé, fasciné, des forgerons tirer des outils de masse de métal, des paysans de la nourriture d'un champ informe, des maçons et charpentiers du réel d'un plan d'architecte. Ces humains savaient créer. C'était déjà ça.

Le cuisinier ouvrit le four une dernière fois et, se servant de son torchon comme d'une mitaine, sortit la plaque. L'odeur remplit tout à coup l'espace et il en oublia un instant de respirer. L'humain déposa la plaque et débarrassa les gâteaux sur une grille sur le plan de travail. Il lui fit signe de se rapprocher et posa devant lui deux tranches de pain et les bocaux de confiture dont les domestiques avaient profité tantôt. Il posa sa tasse de thé et la théière presque vide à côté.

« Voilà. C'est encore chaud, faites attention.
─ Merci. S'attabler. Et vous ? Et le garçon ?
─ Déjà pris y a un moment. Un relâchement. Z'êtes pas le premier debout, Ambassadeur.
─ Pourrais-je vous demander de m'appeler Celimbrimbor ?
─ Vous pourriez toujours essayer. Un rire. Bon, allez. Permettez que je nettoie tout ça pendant qu'on discute.
─ Ah, oui. Voulez-vous que je me pousse ?
─ Non, c'est bon. Je passerai le chiffon plus tard. Se retrousser les manches. La vieille Renée, chez qui j'ai commencé à apprendre à cuisiner, elle disait que si on nettoyait pas derrière soi, alors on ne cuisinait pas, on se contentait de salir des plats. Un rire. J'en ai grattée, de la casserole, ça oui. La plonger dans l'eau et frotter. Comment sont les gâteaux ?
─ Délicieux, quoiqu'un peu sec, si vous me demandez réellement mon avis.
─ J'poserai pas la question, sinon. Un temps. Sec, vous dites ? Une pensée entre deux frottements. Peut-être que je devrais mettre plus de gras. C'est pas facile à jauger du premier coup. Enfin, si ça vous plaît, c'est déjà ça de pris.
─ Et les confitures sont délicieuses.
─ Oui, c'est vrai. La vaisselle dans l'eau, un peu de silence.
─ Les déjeuners sont toujours aussi silencieux ?

Edité par Celimbrimbor le 22/09/26 à 17:37

Celimbrimbor | 22/09/26 17:41

─ Un long soupire. Non. Le couteau sorti de l'eau. Pas vraiment.
─ Ah ?
─ Se tourner. Bon, écoutez. Tout le monde sait ce que vous avez dit à Blaise hier soir. Et c'était pas bien.
─ Repousser l'assiette de gâteaux pour éviter de tous les engloutir. Pas bien ?
─ Ouais. Attendez, laissez-moi une seconde. »

Le cuisinier se reconcentra sur sa vaisselle et son ménage, nettoyant suffisamment ce qu'il avait sali et laissant ses ustensiles à sécher. Content, il vint s'asseoir en face de lui.

« Merci. Un temps, s'essuyer les mains sur le tablier. Voilà. Vous avez raison : tout le monde ici transmet des informations sur l'ambassade à quelqu'un. Un sourcil levé. Inutile de le dissimuler : moi aussi, même le garçon, tout le monde. Une respiration. Sauf que. Une hésitation.
─ Oui, je suis curieux d'entendre la justification à ce qui constitue de fait une trahison des intérêts de Jüdor. Un sourire. Dites-moi.
─ Vous êtes en colère. Opiner du chef. Ouais. On n'a pas le choix.
─ Cligner des yeux. Pardon ? On a toujours le choix.
─ Non. Par exemple, si j'arrêtais de rapporter des informations, on tuerait une partie de ma famille. Le gamin est orphelin, ils le menacent directement et, dès qu'il tiendra à quelqu'un, ils changeront de cible. Un temps. Pareil pour le majordome. Pour tout le monde, en fait.
─ Pardon ?
─ Oui.
─ C'est impossible.
─ Non.
─ Mais.
─ Écoutez, je vous le dis parce que les autres ne le feront pas et que vous avez l'air moins subtil que votre prédécesseur et pas l'air décidé à le comprendre par vous-même. Touché. On a pas le choix, que vous me croyez ou non n'y changera rien. Un temps. Par contre, on n'est pas totalement idiots non plus. On s'arrange entre nous pour que nos discours soient suffisamment identiques et différents pour qu'on se fasse pas tabasser, et on essaie de ne pas dire les trucs vraiment importants. Un temps. On fait ce qu'on peut. Y a un an, les pressions sont devenues plus fortes. Peut-être que m'sieur Ensor l'a compris : il s'est mis à dire moins de chose. Un sourire. Il était fin, lui. Grogner. Vous y voyez plus clair, maintenant ?
─ Vous risquez quoi, à me le dire ?
─ Oh, pas grand-chose. Une tristesse bonhomme et profonde. D'abord parce qu'il ne me reste plus grand-monde à perdre, ensuite parce qu'à moins que vous alliez hurler partout que je vous ai tout dit, ben personne ne sera au courant.
─ Oh.
─ Oui.
─ Merci. Un temps. Vous me décillez les yeux, et c'est appréciable. Un temps. Mais j'ai toujours besoin de savoir à qui vous parlez. Un long soupire agacé. Pas forcément maintenant, mais il le faudra. Une pause. Il va falloir que. S'arrêter, se lever. Quand vous croiserez les autres, dites-leur que je souhaiterais les voir dans la matinée. Un hochement de tête. Je vous remercie. »

Il n'avait pas pensé à cela et se traita de tous les noms en passant dans le hall. Après tout, il le ferait bien si cela s'avérait nécessaire à sauver les siens, non ? Non. Voilà précisément pourquoi cela lui avait échappé. Dublis l'aurait compris tout de suite. Il fallait qu'il fît des progrès, il n'était pas aussi habile que Daliol. Il sourit. Il avait d'autres atouts.

La bibliothèque débordait de fraîcheur et la lumière qui passait les fenêtres n'était que celle indirecte du matin. Il s'allongea dans un des canapés, le regard notant pour la première fois les motifs floraux des moulures au plafond. Neuf personnes travaillaient à l'ambassade directement. Les carnets de Daliol lui avait appris qu'une quinzaine d'autres en tiraient leur subsistance majoritaire par des contrats passés avec elle. En leur supposant deux attachements en moyenne et en estimant que ces attachements n'en possédaient qu'un autre par ailleurs, mettons un autre et demi, alors il arrivait à un peu plus de soixante-dix. Un sourire amer vint flotter sur ses lèvres. Je ne peux pas protéger autant de personnes sans les regrouper et cela est impossible. Il ricana. Pas de limites à mon pouvoir, hein ? Ben voilà, tiens.
Il échappa un grognement. Son talent à considérer les problèmes par l'autre bout du bâton n'était pas réputé et plutôt à raison. Il n'avait aucune idée de comment faire pour résoudre la situation sinon en continuant comme avant et cela l'agaçait terriblement. La première solution qui lui venait en tête était d'obtenir tous les noms des commanditaires et de leur faire suffisamment peur pour qu'ils cessassent mais cela ne ferait que contribuer au cercle de prédation. Bien sûr, il pouvait facilement endosser le rôle de prédateur ultime mais cela terminerait mal. Quant à faire comme Daliol et filtrer les informations diffusées, l'expérience montrait que l'opération ne tournerait pas forcément à son avantage. Fédérer contre lui, plutôt, et proposer un seul responsable et une seule cible ? Non plus, ces humains étaient assez pervers pour se venger sur des gens qui n'avaient rien, ou seulement de loin, à voir avec les événements. Ah. Tant pis. Il ne pouvait pas protéger autant de monde ainsi éparpillé, il ferait avec. On frappa sur le chambranle et il leva les yeux. C'était la jardinière.

Il s'assit plus dignement et lui permit d'entrer. La discussion fut polie, comme elle le fut avec l'ensemble du domestique, à qui il présenta des excuses quant à son attitude qui dénotait son ignorance de la situation plus qu'une envie de nuire. Il expliqua qu'il ne chercherait plus à modifier les arrangements qu'ils et elles avaient pu passer pour survivre mais, et il le décida sur le moment parce qu'il ne pouvait pas ne pas être fidèle à ce qu'il était, rappela à toutes et tous qu'il aurait à terme besoin de savoir des noms et que l'ambassade constituait une partie de Jüdor et que tout ce qui se trouvait sur son sol était sous sa protection directe. Cela ne servit sans doute à rien, et leur échappa peut-être, mais il avait pu répéter le message. En cas d'urgence, peut-être que cela leur reviendrait en mémoire.
Puis vint le tour du majordome. Il n'avait visiblement pas dormi et oscillait entre la colère et le désespoir et la rage et la peur. Un mélange qu'il avait déjà vu et qu'il avait appris à déjouer. Avec beaucoup de douceur, il répondit aux peurs et à la colère de l'humain, endossant ce qu'il avait de responsabilités, lui laissant assumer celles qu'il pouvait porter et qui lui revenaient. Il ajouta également qu'après le dîner de ce soir, il serait confirmé officiellement dans ses fonctions et qu'alors l'ambassade retrouverait un peu de son lustre et de son activité. L'humain le quitta pas tout à fait décoléré mais au moins n'était-il plus furieux. On prend ce qu'on prend, Dublis, et je n'ai sans doute pas joué cette partie de la meilleure façon. Tant pis.

Quand le majordome partit, il ne lui laissa même pas le temps de s'étirer avant de revenir et d'annoncer une visiteuse de la maison Neville. Il indiqua qu'elle pouvait entrer et l'enfant se présenta avec un paquet. Comme la veille, elle ne dit pas grand-chose. Il la remercia pour ses peines, lui affirma qu'elle serait toujours la bienvenue dans les murs de l'ambassade et lui proposa de visiter les jardins si elle voulait. Elle refusa mais il avait déjà ouvert la porte vitrée qui donnait sur l'extérieur et appelé Élanore pour qu'elle lui en fît faire le tour. Polie, elle ne protesta pas et il la regarda déambuler. L'arbre la reconnaîtrait et elle saurait le trouver.

Pendant qu'elle explorait les bosquets, le garçon lui apporta un plateau sur lequel se tenait une salade de légumes variés, une théière fumante et du pain. Il le remercia avec chaleur. Ces entretiens avaient duré le plus clair de la matinée et largement débordé sur l'après-midi, ; il était encore affamé. Les efforts de la veille n'avaient pas été outranciers mais il fallait bien trouver de l'énergie quelque part. Il dévorait ce qui restait de main quand la visiteuse revint. Il sourit. Voilà. Elle avait vu l'arbre et quelque chose qu'elle ne saisissait pas elle-même s'était produit. Cela rendrait le départ plus simple quand le temps serait échu. Il la salua après avoir difficilement déglutit sa bouchée de nourriture et le majordome la raccompagna jusqu'à la porte. Inutile de la marquer, dans l'éventualité improbable mais tout de même où un sorcier de l'université chercherait attentivement.

Il ramena le plateau et la vaisselle en cuisine mais quand il s'avança vers le baquet d'eau où il avait vu le cuisinier s'affairer ce matin un grognement sans équivoque s'éleva et il préféra sortir. Voilà. La journée était finie jusqu'au dîner. Il monta dans ses quartiers, s'assit confortablement dans un fauteuil et ferma les yeux. Il fallait fourbir ses armes pour le repas. Sa respiration s'apaisa, ses pensées se clairsemèrent et se concentrèrent, il se mit à passer en revue ses tours et ses astuces et les cas d'urgence. Pendant qu'il méditait dans l'après-midi, un léger sourire flottait sur ses lèvres. Tout irait bien.
Il inspecta, mobilisa et prépara tout son arsenal, quitte à finir le repas épuisé. Il y aurait des surprises, vraisemblablement violentes, et s'il ne pouvait pas les prévenir toutes, il pouvait au moins se barder de moyens d'y répondre. Pendant sa méditation, il considéra la possibilité de se laisser abattre et capturer pour arriver au plus vite dans les geôles, voire la prison forteresse de Oult mais l'idée le rebuta par les incertitudes qu'elle comportait. Il respira doucement puis ouvrit les yeux. Inutile de tergiverser plus que cela. Il était près, autant qu'il pouvait l'être, et serait capable de réagir aux assauts qu'ils lui lanceraient. Ce serait encore de la réaction, Sarsi, je sais, mais je n'ai rien d'autre sous la main.

Sur un portant dans la pénombre, le costume d'apparat l'attendait. Il se déplia du fauteuil, se dévêtit, déposa ses vêtements en ordre sur le lit, se débarbouilla dans un baquet d'eau froide, s'essuya et contempla l'habit. La mode devait être à la couleur, décidemment. Il enfila les chausses jaunes puis la chemise bleue et un court pantalon rouille. Le gilet était dans les mêmes teintes et la cape retournait vers le bleu. La couturière lui avait donné un couvre-chef qu'il examina un moment avant de l'abandonner là. Il enfila ses bottes et s'aperçut de leur état au même moment. Demander à l'humain majordome de les nettoyer ? On s'habitue à la servitude, Celim' ? Non, tu as raison. Cette décision prise, il se demanda ce qui manquait à sa panoplie criarde pour être complète, en sus du chapeau. La couturière lui avait proposé un baudrier et un fourreau pour une arme de parade mais il avait refusé. Les leçons de Dublis, toujours : quand on s'équipe d'une arme, c'est qu'on sait et qu'on va s'en servir. L'intimidation cesse toujours quelque part et il y faut être prêt. Il pourrait peut-être couper un bâton dans une branche de frêne ? Non. Il irait les mains vides et laisseraient les imaginations des autres convives supposer ce qu'il dissimulait de dangers.

Par contre, il prit sa besace qui ne serait jamais autant à l'abri qu'à ses côtés. Demain, il remplirait son carnet de ses notes de voyages, il l'avait négligé trop longtemps. Il descendit de ses quartiers. Après les fenêtres des bibliothèques, le soir commençait à tomber. Une voiture viendrait le chercher, lui apprit le majordome qui se matérialisa à ses côtés quand il fut descendu. Il n'avait plus qu'à attendre et ne voudrait-il pas qu'on prenne soin de ses chaussures en attendant ? Non ?

Dans la lumière tombante il sortit au jardin et se porta sous le frêne. L'arbre frémit à son approche ou sous la brise et il aspira à pleins poumons. Il devait se montrer à la hauteur de Jüdor, de Dublis, de Sarsi. Il n'avait pas le choix. Jusqu'ici, rien n'avait eu de réelle importance mais le repas de tout à l'heure serait déterminant. Il inspira de nouveau. L'existence de la cité et des siens ne dépendait pas si marginalement que cela de sa prestation du soir. La bascule des royaumes dans une guerre d'ampleur ne manquerait pas d'avoir des répercussions sur Jüdor, plus ou moins graves. Il expira. Ce n'était d'un dîner avec des humains qui se penseraient malins et s'amuseraient de menaces voilées ou ouvertes. Il n'avait pas tous les éléments pour jouer serré, il improviserait. Il inspira. C'était une habitude.

Il se retourna avant que le majordome s'arrêtât complètement. Il était alerte. Reposé. Prêt, peut-être, même. L'humain le précéda jusqu'au porche devant lequel une petite voiture couverte tirée par un cheval s'arrêtait. Elle portait les armoiries de l'empire. Les apprêts du pouvoir. Amusants humains, toujours. Il s'installa sur la banquette peu confortable et le véhicule se mit en marche. La façon qu'ils avaient de domestiquer, ainsi qu'ils disaient, la nature, le stupéfiait et l'attristait beaucoup dans le même temps. Ces humains déployaient une ingéniosité immense pour pallier leurs failles et limitations mais ne réussissaient jamais à être parfaitement honnêtes avec eux-mêmes et refusaient majoritairement de voir ce que ce qu'ils nommaient domestication partageait avec la servitude la plus abjecte, l'illusion mortifère de pouvoir se rendre maîtres et possesseurs absolus de leur environnement dans tout ces aspects. Auraient-ils pu s'emparer de la chaleur du soleil qu'ils n'auraient pas hésité un instant, au prix même de leur vie. Enfin. Il fallait bien qu'ils se trouvassent des armes pour survivre. Il cessa de penser pour se concentrer sur la route. Celle-ci, il ne l'avait pas empruntée auparavant mais elle figurait dans sa mémoire des cartes. À partir de la place de la paix, une avenue somptueuse se dirigeait vers le palais impérial, édifice récent par rapport à la ville et qui avait été établi au-delà des limites du bourg principal, au bord d'un petit lac qu'un pont traversait.

C'était ce que les humains appelaient un chef-d'œuvre d'architecture, orné, ouvragé, décoré, qui suintait la puissance et le pouvoir. Il ne fut pas déçu quand il l'aperçut. La voiture n'avait pas été dépêchée aussi proche du soir par hasard. Le soleil couchant éclairait l'édifice par l'arrière et le rendait aveuglant, tout en le colorant de rouge et de jaune flamboyant qui devaient renvoyer à l'or fondu ou à la lave mais qui faisaient surtout un incendie désagréable à regarder. Un sourire se dessina sur ses lèvres. Il devinait déjà les piliers et leur chapiteau complexe, les colonnades des porches, les frontons et les frises. Néanmoins, il n'était pas prêt pour les statues. L'empire avait considéré pertinent de décorer l'avenue qui menait du lac jusqu'à l'entrée principale du palais de bouts ou de figures qui représentaient sans doute son histoire, sans doute adressées à des gens qui ne savaient pas lire et que voulaient qu'on leur rappelât combien ils étaient inférieurs à ceux qui vivaient dans la lourde bâtisse au loin. Se dessinait ainsi une galerie bigarrée où les ornements de colonnes tronquées n'étaient pas de la même main, où il lisait le changement de goût et de mode. Une sorte de musée des horreurs à ciel ouvert où l'abjecte, comme ce cheval monstrueux éventré par une lance, côtoyait le ridicule, notamment cette série de buste où l'artiste avait fait fi de l'anatomie s'il ou elle l'avait jamais comprise.

La secousse à l'arrêt de la voiture le sortit de sa torpeur inattentive. Elle s'était immobilisée à quelque distance de la porte, presque à mi-chemin des grilles. Le pouvoir, quel qu'il fût, voulait qu'il contemplât sa richesse et désespérât. Il descendit et remercia le cocher qui opina du chef avant de repartir et de le laisser seul dans l'allée de terre battues poussiéreuse. L'absence d'un humain ou d'un autre pour le réceptionner et le guider était évidemment délibérée. Il ne prit pas la peine d'attendre et se dirigea vers la lumière de la porte. Elle s'ouvrit bientôt et en sortit un personnage en livrée qui eut la politesse de paraître un peu contrit. Il se répandit en excuses qu'il n'écouta pas vraiment, comme il ne nota qu'avec distraction les ors et le décor. Oui, l'empire était riche, il avait compris. Montrez-moi quelque chose à laquelle je ne m'attende pas, plutôt. Comme ces trente-sept soldats en armes dans une salle proche de ce qui semble être celle de réception. Vous craignez ?

Le serviteur ouvrit une porte et s'écarta pour le laisser passer. Il y avait quelque chose d'assez amusant à voir ces humains opérer contrairement à leurs habitudes serviles pour obéir à celui ou celle qui leur avait dit qu'ils devaient se montrer impolis, voire insultant. Il sourit encore, corrigea sa posture pour déployer toute sa hauteur et adopta l'attitude qu'il savait impressionner les humains. Le hoquet presque perceptible sur serviteur lui confirma l'efficacité de tout ceci. Il entra dans ce qui était visiblement une salle de réception où personne ne dînerait jamais. Le pouvoir, c'est de l'espace, bla bla bla Dublis, je sais ! Il avança à pas mesurés et sûrs vers le quarteron de petits humains qui tâchaient au mieux de l'ignorer le plus ostensiblement possible, ce qui l'amusa terriblement. Ils déployaient tant d'efforts qu'ils gâchaient eux-mêmes sans le savoir, par une œillade supposément discrète, une remarque censément à voix basse sur la tenue, mais surtout, ils et elles s'étaient resserrées à son entrée, et imperceptiblement, à l'exception d'un seul d'entre eux, à la tenue plus martiale que les autres, avaient cédé du terrain. Vous craignez, n'est-ce pas ?

Pour rendre la chose plus divertissante encore, il cessa soudain de laisser les talons de ses bottes claquer sur les dalles lisses et brillantes que la fumée des bougies éclairait encore. Son allure changea également et il ne fit plus aucun bruit, ni sur le sol ni de vêtements ni de rien, une leçon qu'il avait reçue de Hoen à l'académie dans ses jeunes années, comme tous les autres elfes de son âge. L'attroupement sursauta ou presque de concert et abandonna, la seconde nécessaire pour vérifier qu'il ne se fût pas volatilisé, toute prétention d'ignorance. Vous ne craignez pas assez.

Le personnage le plus lourdement décoré du groupe fit un geste sec du bras. Derrière lui, la porte qu'il avait franchi pour entrer s'ouvrit de nouveau il entendit le crépitement frénétique de soulier sur le dallage qui couraient vers lui. Un humain haletant se porta à sa hauteur et lui intima, sans un mot, de s'arrêter, avant de reprendre son souffle.

« Sa Majesté Impériale Deveraun, troisième du nom, Empereur de l'Empire des Quat, Souverain des Marches de Ton, Grand Meneur des régions du Cren, Grand Ordonnateur des Armées, Souverain des Savoirs, Roi des Temples, Invincible et Adoré, Berger de son Peuple et Gardien de ses Destinées ! Voici Elindrador Peronnelle, Ambassadeur de la cité elfique de Jüdor ! »

Il réussit à ne pas éclater de rire devant cette litanie absurde. Le stratagème censé l'agacé l'amusa tout autant. Il remercia le héraut terrifié d'un signe de tête et le laissa repartir presqu'aussi vite qu'il était venu. Ah, le pouvoir. Il sourit de nouveau et reprit son chemin vers l'ensemble des humains qui s'étaient finalement tournés vers lui. Il avait correctement identifié l'empereur mais ne s'amusa pas à jouer aux devinettes avec les autres. Après quelques pas encore, il s'arrêta à distance respectable des conversations qui étaient tombées à plat.

« Ambassadeur Peronnelle, soye─
─ Veuillez bien excuser votre héraut, empereur Deveraun, il a commis une petite erreur sur mon nom, sans doute l'aura-t-on mal informé. Ne laisser à personne le temps de répondre. Les humains ont toujours des difficultés sur ce point. Je m'appelle Celimbrimbor Elanden, comme dans ''cimes'' et ''peines''. Il est de notre coutume de m'appeler Celimbrimbor.
─ L'Empereur parle, ambassadeur Elanden !
─ Croyez bien qu'il ne s'agissait pour moi que d'éviter au souverain des savoirs de commettre une erreur parce qu'il a été mal conseillé. »

L'humain en robe ouvragée à l'infini de broderies au fil d'or qui se perdaient en arabesques se tourna vers l'empereur.

« C'est très aimable, ambassadeur Elanden. Un temps. Nous savons que votre peuple déroge à de nombreuses coutumes naturelles, un hochement de tête de l'humain en robe brodée, mais nous vous saurions gré de bien vouloir les honorer en notre présence, comme il sied.
─ Ah ? Une curiosité sincère. Et qu'entendez-vous par ce que vous dites être des coutumes naturelles ? Si j'ai fauté, c'est par ignorance. Éclairez-moi ?
─ Que sa majesté me permette de répondre. Un geste gracieux, des regards figés. Voyez-vous, ambassadeur, la nature a placé les espèces selon leur rang : les gros mangent les petits, les puissants protègent et dominent les faibles. C'est un résumé simpliste mais qui tient lieu, et je suis sûr que vous en serez d'accord, qui tient lieu de de règle ou d'ordre. Un temps pour regarder les autres. Or, cet argument naturel est répliqué chez les hommes et les espèces approchantes : l'autorité est là, qui doit naturellement être respectée. Sa majesté l'Empereur, que son nom rayonne, est à l'humain ce que l'ours est à la montagne, ou le tigre à la forêt, ou le loup à la steppe. Un sourire. Vous en conviendrez, j'en suis sûr : s'il est Empereur, c'est parce qu'il le doit. De là logiquement découle que tout ce qui n'est pas du même rang que l'Empereur, que son nom rayonne, doit nécessairement s'incliner devant lui et lui rendre hommage.
─ Oh. Un temps. Cependant, si
─ En vérité, crispé, ceci est indiscutable, ambassadeur. Une troisième personne, celle en costume martial. Même un elfe doit être capable de comprendre cela.
─ Certes, excusez-moi, je
─ Nous ne vous excuserons plus très longtemps, ambassadeur. L'empereur. Vous mettez notre patience à rude épreuve, et quand nous nous agaçons, le monde tremble. »

Il les regarda tout à tour, leur sourire replets de satisfaction, et envisagea de mettre un terme à la discussion, ici et maintenant. L'intérêt de la cité l'en dissuada. Il inspira lentement.

« La cité libre de Jüdor, par ma voix, vous adresse ses respects, empereur Deveraun trois.
─ Il est de coutume
─ D'interrompre un ambassadeur plénipotentiaire quand il parle, sans même s'être préalablement présenté ? Serait-ce là une autre règle naturelle dont je suis ignorant ? Un sourire doux. Voyez, si je pousse à fond la logique que vous avez si précisément exposée tout à l'heure, il se trouve que Jüdor est une cité indépendante et puissante au même titre que les royaumes avec lesquels votre empire commerce. À l'inverse d'une majorité d'entre eux, même, Jüdor n'est pas vassale des Quat. J'oserais presque aller jusqu'à dire que l'empire et Jüdor sont égales, mais peut-être que vos conseillers ne seront pas d'accord.
─ C'est une insulte que le costume martial.
─ Il ne s'agit pas d'une insulte, Sénéchal Azak. Le chancelier. L'ambassadeur nous rappelle très aimablement le statut des relations qui unissent nos deux contrées, ainsi que les échanges commerciaux si fructueux qui les lient et qu'il ne serait peut-être pas opportun de révoquer maintenant trois regard sur la robe ouvragée, un non de la tête. Que penserait sa majesté que nous poursuivions ces discussions dans la salle à manger où la table est dressée ?
─ Excellente idée. Un mouvement. Allons-y. »

Bon. Ils avaient survécu à l'ouverture de la partie et il avait conservé son calme. Comment faisait Sarsi pour s'amuser en de pareilles compagnies ? Il détestait ces doubles discours qui dissimulaient hameçons et piques, où chaque mot se faisait chausse-trappe redoutable. Ce n'était pas pour rien qu'il n'avait effectué qu'un seul cycle comme prime à Jüdor. Il y avait appris qu'il était trop frustre pour ces jeux. Au moins, il avait réussi à identifier le sénéchal et c'était toujours ça de pris. L'humain à la robe devait manipuler les autres, il faudrait qu'il devinât lequel il était. Quelqu'un se rapprocha de lui pendant qu'il passait d'une salle à l'autre.

« Guillaume Tarb, ambassadeur Elanden. Un sourire poli. Connétable de l'Empire.
─ Enchanté de faire votre connaissance, connétable Tarb. Vous pouvez m'appeler Celimbrimbor.
─ Ah, oui. J'ai entendu parler de cette habitude des vôtres. Un temps. Nous allons être voisins de table, ambassadeur.
─ Vraiment ?
─ Oui. Le moniteur sera en face de moi et vous aurez une chaise vide en symétrie. Un temps. J'ai pensé qu'il serait poli de vous prévenir. »

L'humain se tut quand ils entrèrent dans la salle à manger. La table était installée perpendiculairement au plan de la pièce et une estrade au fond exhibait des musiciens qui commencèrent à jouer dès que l'empereur entra. Il comprit pourquoi il n'aurait pas de vis-à-vis au repas : il avait été installé, si les informations que le connétable venait de lui donner n'étaient pas erronées, en bout de table, à quatre places de l'empereur, qui trônait au milieu. Il supposa que le connétable devait être en disgrâce pour se trouver aussi loin. Ou alors s'agissait-il d'une surveillance renforcée.

La salle était grande sans être démesurée mais cherchait à exprimer sa splendeur autrement que par l'espace. Partout, ce n'était que débauche de dorures, d'or, de glaces et de miroir. Le sol lui-même était en marqueterie dont les motifs réalisaient des prouesses d'habiletés, des arabesques, des volutes en spirales, des harmonies en dissonance. Quant au plafond, il baissa les yeux à peine après les avoir levés. Grands cieux, que ces peintures étaient laides ! Dans les caissons, on avait installé des toiles d'inspirations variées et aucune n'était bienvenue. Qui aurait voulu manger en-dessous d'une scène de curée ? Ces humains n'avaient pas encore accompli tout le trajet jusqu'à la fausse simplicité ou peut-être plutôt qu'ils ne le voulaient pas, effrayés qu'on ne reconnût plus leur puissance. Un serviteur s'approcha de lui pour reculer sa chaise. Il le remercia et fit comme tout le monde, à savoir attendre à côté du dossier, le regard tourné vers l'humain en chef qui pavanait de place en place avec un mot pour chacun et chacune. Seize convives. Le chancelier était accompagné de son secrétaire et d'une humaine. Le connétable semblait discuter avec quelqu'un. Il laissa son regard glisser sur le moniteur en face à sa droite.

Il n'arrivait jamais à, lire l'âge de ces êtres finis et celui-ci devait mouiller dans ce qu'ils considéraient comme la maturité. Comme tous ceux présents autour de la table il ne portait pas de barbe, si souvent associée avec ces sorciers qui prétendaient n'avoir pas le temps de se raser. Cela l'inquiéta un peu car la pureté corporelle, quand elle était ouvertement revendiquée et glorifiée, n'était jamais bon signe. Le moniteur avait les yeux fuyants qui se dérobaient chaque fois qu'il croisait son regard direct. Il portait des vêtements plus riches que ceux de la plupart des autres convives à l'exception de l'empereur mais semblait étonnamment peu à l'aise avec. Il faudrait, s'il arrivait à faire preuve d'un peu de subtilité, qu'il se renseignât sur la position du moniteur dans la chaîne des conseillers de l'empereur. Cela dit, à présent il savait que l'humain à la robe était le cordelier. C'était toujours ça de pris. Il regarda le moniteur sous un autre prisme. Ah, voilà pourquoi il avait l'air distrait : il s'occupait à conjurer un sort de protection particulièrement peu inventif et ne réussissait pas à faire deux choses à la fois. Il glissa dans les trames du sortilège un peu de sa propre magie afin de pouvoir le faire voler en éclats le moment échu. L'autre ne décela rien. Il sourit.

L'empereur arriva enfin à son fauteuil, qu'un humain vient sortir de la table pour lui. Il éprouvait toujours une forme d'intérêt curieux à voir combien ces humains qui se voulaient puissants déployaient d'impatience. Comme si leur temps était si rare qu'ils ne pussent l'utiliser pour tirer une chaise ou cuisiner un plat quelconque. Savaient-ils bien qu'ils mourraient et qu'ils ne resteraient d'eux au mieux qu'un souvenir ? L'empereur s'était lancé dans un discours de circonstances dont les protestations de bienvenue étaient évidemment fausses mais il inclina la tête en réponse avec sympathie pour le récit. Il crut un temps qu'il allait l'inviter à dire quelques mots mais il n'en fut rien. Tout le monde s'assit finalement et commença un ballet de domestiques qui vinrent installer sur la table tant et plus de plats.

Poliment, il indiqua à l'humain qui venait remplir son verre avec un liquide qui ressemblait à du vin qu'il ne boirait que de l'eau. Des discussions naquirent un peu partout et il se concentra sur le vide en laissant aller ses sens. Les soldats qu'il avait repérés n'avaient pas bougé. Rien n'approchait ou ne se dissimulait proche du palais. Les dix gardes qui se trouvaient dans la salle essayaient d'être discrets et, ce faisant, se trouvaient trop loin pour intervenir proprement si quelque chose d'aventureux venait à se produire à table. D'ailleurs, tout le monde sauf lui y semblait armé. Il repéra même, dans le corset d'une dame à droite du sénéchal, une lame, qui plongeait de la gorge au nombril. Une autre femme, assise à gauche du moniteur, se détourna de sa conversation avec le chancelier d'un magnifique coup d'éventail et se pencha vers lui.

« Comment trouvez-vous Dompieux, Monsieur l'Ambassadeur Elanden ?
─ Appelez-moi Celimbrimbor, je vous en prie. Un sourire. Madame ?
─ Fantonc, Mathilde. Épouse du moniteur selon les carnets, très riche marchande, habile. Alors, comment trouvez-vous la ville ? Est-elle à votre goût ?
─ Certes non. Un regard interloqué. Mais je n'aime pas les cités, Mathilde. Je ne me plais vraiment que dans la nature et, et croyez bien qu'il s'agit là d'un témoignage fervent de la force de Dompieux, existe-t-il quelque chose qui soit plus éloignée de la nature que votre glorieuse cité ?
─ Ah ! Un rire. Quelle plaisanterie, vous m'avez effrayée, un instant. En effet, vous avez raison. N'est-ce pas, Geoffray ? Aucune ville du monde ne peut en remontrer à Dompieux.
─ Eh bien, pour ce qui est d'aujourd'hui, je ne peux que te donner raison, Mathilde. Le moniteur Mais pour les temps anciens que nous ne connaissons pas ? Peut-être que l'ambassadeur pourra nous en dire plus.
─ Vous me prêtez un savoir que je ne possède pas, moniteur.
─ Appelez-moi Geoffray, je vous en prie, Celimbrimbor. Ah donc ? Et aucun regard vers le cordelier.
─ À la vérité, je n'ai pas voyagé tant que cela et je suis persuadé que les rayonnages de vos bibliothèques à l'université remontent plus loin que mes souvenirs.
─ Vous flattez !
─ Absolument pas, au contraire. Un sourcil levé. Voyez-vous, ce sont des peuples humains qui ont inventé l'écriture, pas les elfes. Nous en avons fait usage rapidement, oui, mais ce sont les vôtres qui ont d'abord consigné les choses dans des livres. Comment la mémoire d'un seul pourrait surpasser tout cela ? Un sourire. Et ce d'autant plus que j'ai appris l'ampleur de vos fonds et que je n'en ai pas connu commune mesure. Une demie vérité.
─ Il est vrai que l'université de Dompieux a accumulé quelques ouvrages. Faussement modeste, visiblement ravi.
─ Geoffray, soyons sérieux. Un rire. La réputation de votre université rayonne par-delà l'empire une vérité. Même les miens en ont entendu parler un mensonge.
─ Tout cela est bien agréable, Celimbrimbor, mais vous n'avez toujours pas répondu à ma question.
─ Oh, vous avez raison Mathilde ! Saurez-vous m'en excuser ? Un sourire généreux par-dessus l'éventail. Eh bien, je n'ai pas visité toute votre cité mais ce que j'en ai vu est somptueux. Les quartiers de l'ambassade, notamment, mais aussi le quartier central. Que dire de plus ?
─ Qu'en est-il des faubourgs, Celimbrimbor ? Le connétable à sa droite. J'ai entendu dire que vous y aviez été faire un tour.
─ C'est vrai, dès mon arrivée. J'aime me perdre dans les environnements que je découvre. Cela me permet de me faire une idée de l'endroit où je suis. Me laisser dériver au hasard est un plaisir et répond à une curiosité que je crains ne jamais vraiment assouvir.
─ C'est une idée. Une bouchée de quelque chose. J'espère, ambassadeur, que tout le monde ne fait pas les mêmes frais de votre curiosité.
─ Un clignement d'yeux. Qu
─ Oh, Guillaume, qu'entendez-vous par là ? Un battement d'éventail impérieux. Ne soyez pas si évasif !
─ Ce n'est rien, Madame. Un sourire. Un incident survenu hier. Et avant-hier.
─ Ah ! Qu'avez-vous fait, Celimbrimbor ? Racontez-nous !
─ Piégé. Pas si fin que Daliol, hein ? Je me suis retrouvé dans une auberge qui m'a accueilli de façon tranchante. Un sourire. Mais le connétable pourrait nous en dire plus, je suppose ?
─ S'il y avait plus à raconter, peut-être. Une serviette tamponnée au coin des lèvres. En tout cas le Sénéchal ne m'a rien dit de plus, et il est généralement bien informé. Du reste ces gens étaient connus de mes bureaux. Il est possible que vous ayez rendu service à la ville, ambassadeur.
─ Vraiment ?
─ Allez savoir. Nous en discuterons bientôt, je suppose. Un regard franc et simple. Vous serez tantôt convié à rendre une visite à mes tribunaux, cela nous permettra d'échanger plus avant.
─ Guillaume, je déteste quand vous jouez les secrets !
─ Voyez-vous Mathilde, j'ai finalement appris de vos leçons.
─ Touché.
─ Madame. »

Il détestait chaque seconde du repas et l'échange qui venait de se dérouler ne lui annonçait rien d'intéressant. Ces gens jouaient de subtilité et de finesse depuis des années, sans doute depuis leur naissance. L'épouse du moniteur l'avait, à en croire les carnets de Daliol et ses rapports, littéralement façonné et créé. L'humain ne manquait pas de talent, sinon il n'aurait jamais réussi à lancer le moindre sortilège, mais l'intelligence politique gisait derrière l'éventail qui dissimulait un sourire en barbillons. Que veux-tu que je fasse contre ça, Dublis ? Laisse-moi tout brûler et on s'arrangera des cendres ! Le moniteur vida son verre et se tourna vers lui de nouveau.

« Et, au-delà de votre curiosité, Celimbrimbor, qu'est-ce qui vous amène à Dompieux ?
─ Eh bien, une affaire à résoudre.
─ La disparition de l'ambassadeur Ensor. Un fruit piqué. Vous devriez sortir de votre université de temps en temps, Geoffray.
─ La disparition ? Un coup d'éventail pour dissimuler l'impair. Dites-nous en plus !
─Ne vous en sentez pas contraint, ambassadeur. Vexé. Je ne voudrais pas que votre récit vous mette dans l'embarras en ennuyant les autres convives à portée d'oreilles.
─ Oh, Moniteur Hauvil, vous savez à quel point j'apprécie de vous taquiner. Une protestation de paix sous un regard noir depuis l'éventail. Je n'ai pas eu votre succès dans les études, pardonnez, encore, toujours, ce petit trait de jalousie mesquine de ma part : je ne pensais pas à mal.
─ Oui, mais
─ Écoutons l'ambassadeur, Geoffray, veux-tu ?
─ Défait, un regard abandonné.
─ Eh bien, il se trouve, comme le disait le connétable à l'instant, que mon prédécesseur a disparu sans plus donner de nouvelles.
─ C'est vrai que Daliol n'a pas participé à une rencontre depuis des mois. Lui qui était si brillamment habillé, et si fin.
─ Oui, je n'ai entendu que du bien à son sujet. Un temps. Et Jüdor, finalement inquiète, m'a missionné pour résoudre cette disparition.
─ Comme c'est intrigant ! Un rire. Mais alors, vous ne venez ici que pour être une bête de travail.
─ C'est mon triste sort, oui. Un temps. Non, évidemment. Je vais aussi visiter ce que l'empire et sa capitale ont à offrir. Le connétable vient de m'inviter mais je ne désespère pas de mettre les pieds dans les couloirs de l'université.
─ Vraiment ? Tu entends, Geoffray ?
─ Cela pourrait être possible, ambassadeur, en effet.
─ Ah oui ?
─ Oui, certainement. Une pensée, rapide. Accepteriez-vous en échange de proposer une conférence dans nos murs ? Quelque chose qui durerait une heure et demi, deux heures, sur un sujet de votre choix ?
─ Avec plai »

L'attaque survint à ce moment précis de la conversation et ses préparatifs payèrent. Les assauts magiques à son encontre se heurtèrent à ses barrières et il put poursuivre la discussion sans rien montrer. Il prit même la peine de vérifier qu'il était la seule cible et n'avait à protéger personne, par principe. Cela fait, il remonta le sortilège inefficace jusqu'à un quartier de la ville qu'il n'identifia pas, quelque part de l'autre côté du fleuve. Sept sorciers étaient mobilisés contre lui : ils moururent tous, victimes de leurs défenses dérisoires. Pour ne pas s'épuiser inutilement, il les fit tomber du même sort qui embrasa l'air de la maison. On n'y retrouverait que des cendres. Dans la salle, le dîner continuait, ignorant de ce qui venait de se jouer. Le moniteur l'avait invité et il visiterait l'université dans le courant de la semaine prochaine. Était-ce là le même homme, un peu falot, qui avait affamé ses terres pour assurer la guerre ? Il se reconcentra lentement sur les discussions autour de lui et rattrapa ce qu'il était en train de dire au connétable.

« pas que la nature se forme plutôt sur une coopération sous-jacente où chaque élément participe à un système plus vaste à son niveau, à sa façon ?
─ Même si vous avez raison, ambassadeur, si les lois naturelles n'étaient pas celles dont nous nous faisons la fiction, quelle importance ? Que les lois fussent bonnes, que les lois fussent mauvaises ; il faut bien qu'il y ait des lois. Mon travail est de les voir appliquées aussi justement que possible. Je laisse aux étudiants de Geoffray le soin de débattre.
─ Notoirement coupant les subventions de cercles qui déplaisent à vos interprétations.
─ Ils abritaient des discours séditieux fin et las nous en avons déjà discuté, ce n'est pas l'endroit.
─ Vous êtes bien prompt à décider de ce qui peut se disputer ou non, connétable, et où. Fermer bruyamment l'éventail. Ne trouvez-vous pas cela lassant, à force ?
─ C'est un travail conjoint avec la chancellerie, Mathilde. Une gorgée de vin. Cela permet de garder l'Empire intact d'une certaine manière. Imaginez que des voix s'élèvent qui seraient contraire à la doctrine naturelle. Un regard. Cela contrarierait vos projets, n'est-ce pas ?
─ Vous me prêtez des intentions qui ne sont pas les nôtres, allons.
─ Mettons cela, alors. Et je ne dirais rien sur vos récents investissements.
─ Guillaume ! »

Le silence, relatif, s'imposa dans la mastication et la gêne. Il devrait creuser ces intérêts particuliers de la famille Fantonc mais y avait aussi à imaginer que ce fût un piège tendu par le connétable. Il prit un verre d'eau et maudit son manque de finesse. Sarsi aurait bien mieux remplit ce rôle-là et lui se serait contenté d'être un protecteur silencieux, inquiétant, dans l'ombre. Mais tu comprends que je refuse de la perdre, Celim'. Passe-moi au moins ce caprice. Et moi, Dublis, tu peux me perdre, alors ? Mais non, allons : nous savons tous les deux que tu ne risques rien.

Et même si c'est vrai.

Il cligna des yeux. Ce n'est pas le moment. Ce ne serait jamais le moment. Ce n'était pas le moment. Autour de lui, enfin surtout à sa droite, plus loin à sa droite, le chancelier, le cordelier et l'empereur semblaient en grande discussions. Le sénéchal, en face de de Tiron, buvait allégrement depuis le début du repas et son visage avait pris une délicate couleur pourpre violacé qui prédisait une défaillance corporelle à venir, que son nez confirmait.

« Geoffray ? Une surprise. Pardon. Si je peux vous demander. Qui est le vis-à-vis du secrétaire de la chancellerie, là-bas ? Je suppose qu'il s'agit de quelqu'un d'important mais son identité m'échappe.
─ Qui ? Un regard. Ah, lui. C'est l'exécuteur des basses-œuvres de la cordellerie. Attendez que je me rappelle de son
─ Tutut mon ami ! Un rire cristallin. Ce n'est pas protocolaire et pourquoi embarrasser l'ambassadeur de détails ? n'est-ce vous pas déjà submergé, Celimbrimbor ? Étranger en terre étrangère, tout doit vous paraître étrange, si vous me passez le polyptote.
─ Vous avez raison, Mathilde. Une flatterie. Tout ici m'est étonnant et curieux. Un barbillon. Et vous autres humains vous ressemblez tant que vous distinguer est épuisant.
─ Pardon ?
─ Eh bien, oui, et le pire de tout est que c'est un effort vain : à peine a-t-on le temps de vous connaître que vous vous affaissez puis disparaissez dans le néant. Je disais tout à l'heure que des peuples humains avaient inventé l'écriture, c'est assez compréhensible en vérité. C'est une manière, qui vous est propre, et qu'à titre personnel je trouve tout à fait magnifique, de vous inscrire dans l'immortalité. Un temps, pour laisser la piquer s'enfoncer. Vos vies nous sont incommensurables. Voilà aussi sans doute pourquoi nous nous tenons éloignés de vos diplomaties et de vos règnes : ce que vous appelez temps long nous est un battement de cœur. »

Au fur et à mesure qu'il parlait, les humains s'étaient progressivement tendus, du moniteur avec des réactions semblables aux siennes, au sénéchal qui rougeoyait de colère incomprise, jusqu'à atteindre l'empereur qui suspendit son geste et interrompit une cuiller à mi-chemin de sa bouche. Le cordelier lui jetait un regard dévorant de fureur et de jalousie et de haine, le chancelier levait les yeux vers le plafond.

« Ah, voilà une leçon que nous ne sommes pas près d'oublier, ambassadeur. Le connétable, aimable. Souvenons-nous que nous allons mourir. Tâchons de rendre notre passage en ce monde aussi juste que possible. Ou aussi mémorable. N'est-ce pas votre projet à tous, Étienne ?
─ Laissez, Sénéchal. Le cordelier. Plutôt que de répondre, j'aurais une question pour vous, ambassadeur. Un temps. Si vous ne créez rien, si, comme vous le dites, vous comptez sur votre mémoire plutôt que sur les livres, qui se souviendra de vous quand vous aurez disparu jusqu'au dernier ? Un hoquet partagé.
─ Damian, c'est
─ Mathilde, je vous prie de bien vouloir laisser notre hôte répondre. Je n'ai pas eu l'heure de profiter de sa conversation jusqu'à présent.
─ Tout à fait, cordelier. J'étais un peu éloignée et
─ Vous étiez à votre place.
─ Si vous le dites. J'étais un peu loin pour participer à vos discussions. Un temps. L'événement que vous décrivez me paraît si affreux que je ne peux l'imaginer une bouche ouverte pour protester toutefois la logique commande la chose suivante : si tout mon peuple venait à disparaître, pour quelque raison que ce soit, alors ce serait comme si nous n'avions jamais existé. Ne demeureraient que des traces de seconde main, incidentes, qui ne diraient de nous que ce qu'on a choisi de dire. Mon peuple deviendrait l'ombre d'un soupire de souvenir, tout au plus, peut-être caché quelque part dans les légendes où il est déjà parfois entré. Une pause. Voyez-vous, cependant, cordelier, l'extermination totale et parfaite d'un peuple entier me semble une chose si terrible que je n'ose y croire. Un sourire narquois. je vous remercie pourtant une surprise de m'avoir appris que ce point de vue m'était purement propre et que je ne devais pas le considérer partagé.
─ Vous voyez, Guillaume : il n'est pas si compliqué de donner une leçon à un elfe. Un rire satisfait. Je n'aurais jamais cru de vous que vous vous intéressiez tant à ces, gens, dirons-nous.
─ Pour reprendre les mots de notre hôte, sans doute à cause d'une curiosité souveraine et insatiable. Rien qu'un homme de chiffres tel que vous puisse comprendre, je le crains, Damian.
─ Vous vous oubliez, Guillaume.
─ Sa majesté souhaiterait terminer le repas sans souffrir de vos querelles, messieurs. S'il vous plaît.
─ Arnault a raison. Connétable, Cordelier, profitez du dîner. Nous discuterons tout à l'heure. »

Il y aurait donc un après à cet interminable repas ? Ils étaient attablés depuis plus d'une heure et il fatiguait. Par chance, l'avertissement du chancelier, relayé par l'empereur, semblait avoir calmé l'ardeur des conversations et celles qui reprirent s'en tirent au banal et au badin. Il participa à chaque fois que l'assemblée et la politesse le sollicitaient et remarqua qu'ils le laissaient de plus en plus en solitaire. Les fouets du cordelier étaient efficaces. Il s'intéressa à lui d'un peu plus près mais ne décela aucune forme de magie ni aucun artefact de pouvoir. Il en profita pour noter que le sort du moniteur s'affaiblissait et s'en retira discrètement avant de se retrouver à le soutenir contre son gré. Il attendit.

Il ne l'avait jamais envisagé ainsi. Étranger en terre étrangère. Elle avait raison, à plus d'un titre. N'y avait-il aucun terrain d'entente ? Ah, il suffit de voir comment tu les envisages, Celimbrimbor : comme des choses curieuses à observer. Nous le faisons tous et toutes, même moi. Peut-être pas Sarsi, mais je n'en suis pas sûr. C'est le prix que la différence d'existence nous fait payer. Je ne suis pas sûr que nous soyons réconciliables. Peut-être me trompé-je, peut-être que non. J'espère, et comme Dublis, je fais en sorte que nous n'ayons jamais à le vérifier. Peux-tu en dire autant ?

Visiblement non, Eigor. Visiblement non. À mon corps défendant.

Le signal de la fin du repas fut donné par l'empereur qui disposa ses couverts sur le côté et se leva après qu'un serviteur eut tiré son fauteuil. Les musiciens, qui avaient fourni un arrière-plan assez quelconque au dîner, cessèrent aussitôt de jouer et il fut le seul à les applaudir discrètement, ce qui fit sourire l'humaine à gauche du moniteur, Mathilde. Ils et elles se levèrent toutes et l'empereur se retira pendant que tout le monde tenait une courbette. Puis ce fut au tour du chancelier, suivi de très près par le cordelier, qui sortirent. Le sénéchal, le connétable et le moniteur les suivirent. Ne demeurèrent alors autour de la table que Mathilde, le secrétaire du chancelier, celui anonyme du cordelier, les compagnes des notables et lui. Il hésita à prendre le chemin qu'il avait emprunté pour arriver mais savait qu'ils le faisaient attendre exprès : ses sens lui montraient le cordelier donner des consignes à un serviteur dans une pièce deux couloirs plus loin, tandis qu'une horloge, rare instrument, tictaquait son rythme de pendule. Cet humain était un danger. Il ne survivrait pas à son séjour à Dompieux. Il prit la décision, debout oisif à côté de sa chaise dans le silence des derniers cancans qui s'échangeaient par coutume. Le cordelier disparaîtrait.

Une porte s'ouvrit, une troisième, différente de celles qu'avaient emprunté l'empereur puis les dignitaires, et un humain s'avança pour dire que l'ambassadeur serait maintenant reçu en petit comité au salon de causerie pour y pouvoir discuter avec l'Empereur et ses conseillers. Il salua les dernières personnes autour de la table qui ne cachèrent pas tout à fait leur soulagement à enfin pouvoir quitter ce jeu d'insultes, et se rendit où on l'appelait.

C'était un salon d'apparat qu'une cheminée chauffait un peu trop confortablement. Tout y avait été pensé pour mettre en avant l'empereur, quel qu'il fut. Il ne fit pas attention aux ornementations et à leur outrance, c'était devenu habituel en plus d'assez laid à son goût. Par contre, il nota l'ordonnancement des humains. L'empereur trônait, avec à sa gauche le chancelier. À sa droite, le sénéchal et le moniteur se tenait après le cordelier, tandis que le connétable paraissait isolé, un peu à l'écart mais pas au centre. Un serviteur lui désigna un siège et lui proposa à boire. Il refusa poliment et s'assit. La question ne vint pas de l'empereur.

« Ambassadeur Elanden, nous vous avons convoqué pour connaître les intentions de Jüdor.
─ À quel propos, cordelier ? Il faudrait être plus
─ Il suffit. Le sénéchal. Nous savons que votre prédécesseur vous a communiqué nos projets, arrêtez de nous prendre pour des imbécile, sale créature.
─ Sénéchal je
─ Taisez-vous. Le cordelier. Vous ne parlerez que pour répondre. Sinon. Une panique soudaine.
─ Sinon quoi, cordelier ? garder son calme, ne pas céder aux provocations.
─ Sinon la discussion tournera malheureusement court, n'est-ce pas Damian ? Le connétable. Ce qui ne serait dans l'intérêt de personne dans cette pièce. Je propose que le chancelier dénoue les tensions, explique la situation et mène les débats. Une main levée. Peut-être alors arriverons-nous à quelque chose. D'accord ? »

Le chancelier et le moniteur levèrent la main, suivis du sénéchal et finalement le cordelier céda et ajouta son bras au vote. Dans son geste, il montra rapidement le chaton d'une bague qu'il portait vers l'intérieur de la main qu'il était persuadé d'avoir déjà vu, ce qui l'inquiéta davantage. L'empereur inclina la tête vers de Tiron.

« Celimbrimbor, soyez tout d'abord conscient que ce qui va vous être dit ici ne doit en sortir sous aucun prétexte et ne doit être partagé qu'avec votre souverain
─ Si tant est que votre sous race
─ Étienne. Le connétable. Continuez, Arnault.
─ Merci Guillaume. Un temps. L'empire va, dans une chronologie plus ou moins ouverte, entrer dans une guerre de défense territoriale. Il a besoin de connaître la position de votre cité à ce sujet. Un regard vers le sénéchal. Plus précisément, nous voulons savoir si Jüdor laissera le franc passage aux troupes de l'empire Abod.
─ Une réalisation choquée. Vous allez agresser les Sartes. Absourdi. Ce n'est pas une guerre de défense que vous
─ C'est ce que nous vous disons, ambassadeur. Pardon Arnault, mais les interruptions imbéciles de cette pathétique créature m'agacent.
─ Tâchez de faire preuve de retenue cependant, Étienne. Jüdor est un allié.
─ Pour l'instant, Arnault, pour l'instant.
─ Certes, Damian, certes. Un regard. Alors, Celimbrimbor, votre réponse ?
─ Ce n'est pas quelque chose que je puisse seul décider.
─ Ne disiez-vous pas être plénipotentiaire ?
─ Une patience infinie, pour Jüdor. Si, et c'est bien le cas, cordelier. Un sourire. Cependant, pour cela, étant donnée l'ampleur de ce que vous projetez, il me faut l'accord de la cité pour répondre. Je dois donc en référer à Jüdor.
─ Un calcul. En prenant une monture et un cavalier frais à toutes les postes de l'Empire, il faut deux semaines pour atteindre les frontières. Mettons une et demi, deux de plus selon les circonstances, pour rallier votre cité. Bien. Un cavalier attendra votre courrier demain matin devant l'ambassade. Vous serez vous-même retenu en otage jusqu'à son retour avec la réponse de votre ville, sous surveillance et avec interdiction de quitter la ville. Est-ce clair, ambassadeur ?
─ Il me semble que
─ Je vous ai posé une question simple, ambassadeur, j'entends recevoir une réponse.
─ Calme, ne pas les tuer tous. Qu'adviendrait-il si je refusais ?
─ Nous serions contraints de prendre des mesures à votre encontre. La crainte sourde.
─ À la hauteur des précédents ? Un geste du connétable. Bien. Je me plie, pour l'heure, à votre demande. Ne croyez pas cependant pouvoir m'empêcher de circuler librement. Plutôt, acceptez ma parole que je ne quitterai pas l'empire avant le retour de votre message.
─ Ce n'est pas
─ Au contraire, Damian. C'est une proposition tout à fait raisonnable et acceptable. Un rictus dans le silence. Sa majesté, que son nom rayonne, avait-elle d'autres questions pour l'ambassadeur ?
─ Merci pour votre équanimité, Guillaume. Affable et aviné. Ambassadeur Elanden, nous vous prions de bien vouloir nous croire quand nous exprimons notre tristesse à nous trouver réduit à ce genre de manœuvres. Ce n'est pas de gaité de cœur que nous agissons ainsi toutefois nous avons des raisons de croire que l'ambassadeur que vous remplacez avait intrigué en notre défaveur. Nous préférerions être sûr qu'il ne s'agit-là que d'actions isolées, tout en vous souhaitant toutes les réussites dans vos investigations pour le retrouver, quand bien même il nous semble que cela est peine perdue. Un temps. Vous pouvez vous retirer à présent. »

Il avait perdu cette bataille. Il le savait. Ils le savaient. Le moniteur lui fit un signe alors qu'il sortait, il ne chercha pas à comprendre. Il s'était préparé à tout mais pas assez, pas à ça. Imbécile. Dans le couloir, personne ne l'attendait alors il joua le rôle qu'ils attendaient de lui, sans vraiment d'effort et se mit à déambuler, défait, lentement, errant. Il atteignait la porte de la salle à manger quand un bruit de pas rapides le fit se retourner sur le moniteur.

« Ambassadeur. Essoufflé. Celimbrimbor, pardon. Une respiration. Pardonnez-moi. Un souffle. Dans ces conditions nouvelles, acceptez-vous tout de même ce dont nous avons discuté au repas ? Un regard presque implorant, un levier à user. Cette visite mercredi prochain ?
─ Oh, mais bien sûr, Geoffray ! Un rire chaleureux et faux. Et maintenant que me voici assigné à résidence, vous vous doutez bien qu'il va falloir m'occuper.
─ Vous serez toujours le bienvenu à l'université ! Sincère. Je vous prie de me croire.
─ Ne vous en faites pas. Une pensée. Dites-moi Geoffray. J'ai cru voir une bague à la main gauche du cordelier, dont la gemme intaillée m'a beaucoup plu. Sauriez-vous me dire ce qu'elle est ?
─ Oh, ça. Du dépit. C'est la marque d'appartenance à un cercle privé.
─ Vraiment ?
─ Oui. Le sénéchal et le connétable en sont. Mathilde aussi. Presque une jalousie d'enfant. Les cavaliers de l'aube du matin, ou les chevaliers, je ne sais plus. Ils se font appeler un nom qui ressemble à ça.
─ Impossible d'en trouver une identique alors ?
─ Sauf à intégrer le cénacle. De l'amertume. Je vous déconseille de leur demander cependant. Ils sont peu amènes à ce sujet.
─ Eh bien, tant pis. Un sourire. Oh, me dirigeriez-vous vers la sortie ? »

L'humain eut la sympathie de l'accompagner jusqu'à la porte d'entrée avant qu'un appel de sa compagne ne le fît rebrousser chemin. Les chevaliers du crépuscule du matin. Il sortit, un cocher l'attendait. Daliol s'était trompé sur toute la ligne. Il s'installa sur la banquette de la voiture. Ce n'était une guerre d'expansion que ces humains préparaient. Elle se mit en branle. Ils voulaient embraser le continent pour se débarrasser de la cité, prise entre l'enclume Qart et le marteau Abod. Il soupira, le regard dans le vide. Faire preuve de clémence à leur égard avait finalement été une erreur. L'air était frais sur le pont. Dublis, je crains que tu aies eu raison de me missionner plutôt que Sarsi. Des cahots sur l'avenue. Tout n'est pas perdu mais pas loin et ils ont plus d'une manche d'avance. Enfin. Je ne rentre pas bredouille. Est-ce cela que tu cherchais à me faire comprendre ? Cette patience stratégique dont tu parles tout le temps. Il grimaça en passant la porte de la ville. Vu d'ici, cela ressemble beaucoup à une défaite.

Celimbrimbor | 22/09/26 17:42

[La suite, un jour + vous remarquerez que la mise en forme change : j'avais tout nettoyé pour avoir une mise en forme uniforme mais le forum ne prend qu'un certain nombre de caractères, d'où trois postes au lieu d'un seul, et j'ai eu vraiment la flemme pour les deux derniers. Peace.]

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