Forum - [La quête des légendes, Special Reissue Edition 10/21] Interlude 2 : Un rapide état de l'art.

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Celimbrimbor | 28/01/20 16:01

« Il serait impoli de commencer cette intervention sans d'abord remercier les personnes qui l'ont rendue possible. Ainsi adresserais-je mes plus chaleureux remerciements à Catherine Aborde, qui m'a convaincu de venir ici, à Jacques Cambon qui a déployé des trésors de persuasion pour convaincre l'empereur que ma venue n'était ni une menace ni un acte d'agression, ainsi qu'à Émile Franck qui se charge brillamment, entre autres, de la logistique depuis mon arrivée, ce qui n'est pas une mince affaire. Au-delà de ces rôles finalement bien triviaux, c'est surtout dans leur statut d'organisateur de ce cycle de conférences qu'il faut les féliciter, qu'il me soit ainsi offert de le faire à l'instant. Il est rare, de nos jours, qu'une université, peu importe son prestige ou celui de l'État qui la soutient, organise quoi que ce soit d'intéressant concernant la magie, aussi est-ce là une occasion précieuse.

Par conséquent, et pour honorer le sérieux d'une telle entreprise, je souhaiterais me permettre quelques prolégomènes, de nécessité et d'importance diverses, mais sans lesquels tout mon propos serait, au mieux écrit dans l'eau. Le premier est de vous demander de bien vouloir remarquer la série de sept bougies allumées et installées sur les candélabres derrière moi. Ne les perdez jamais trop de vue. Vous comprendrez pourquoi exactement en tant et en heure, ne vous inquiétez pas. Ensuite, il serait important que vous abandonniez vos préconceptions pour recevoir ce que je vous dirai avec l'esprit le plus ouvert possible. Je sais que certains d'entre vous me considèrent comme un imposteur, voire comme un étranger à abattre, dont aucune parole n'est acceptable. La différence d'espèce est difficile à accepter, je l'entends bien, surtout à une époque où les miens ont presque disparu ou se sont réfugiés dans des caches interdites et font figures, à vos yeux, de mythes impossibles. De mon côté, il m'est difficile de ne pas vous imaginer déjà morts et enterrés, et j'éprouve d'horribles tourment à affronter l'intime certitude que ce que je vous dirai ne sera que soufflé dans la tempête. Pourtant, je mets tout ceci de côté et souhaiterais que vous en fassiez de même. D'autant plus que toute mon intervention est plus fondée sur l'expérience pluri-centenaire de mes travaux que sur des ouvrages rédigés par certains de vos lettrés. Ceci pour une raison simple : la somme de connaissance que vos penseurs, même les plus rigoureux, ont pu accumuler en ce qui concerne la magie est, globalement, erronée. Il ne s'agit pas, croyez-m'en, d'un jugement hâtif ou abscons fondé sur du mépris, mais d'une évaluation mesurée et pesée à l'aune d'une analyse rigoureuse. Et quand bien même les prémisses étaient bonnes, ce qui est rare, vos penseurs ont rarement disposé du temps nécessaire pour les pousser au bout correctement. De surcroît, les différentes guerres que vos royaumes humains ont pu mener les uns contre les autres ces six cent dernières années, malgré d'admirables efforts de conservation, parfois, ont anéanti bon nombre d'ouvrages pertinents qui vous auraient empêché de tourner en rond pendant des siècles.

Aussi, les travaux présentés ici sont les miens et miens seuls, de même que leurs résultats, qui ne doivent évidemment pas être pris pour définitifs. Ils sont, tout au mieux, les étapes d'un processus plus long. Rien de plus, mais rien de moins non plus, que des tremplins, des points de départ vers de nouvelles idées, comme des raccourcis pour aller plus loin, en somme, étant entendu que je ne vous les présenterai pas comme une vérité et que le désaccord est singulièrement encouragé. Ces précautions prises, il ne reste plus qu'à véritablement commencer, et par une question simple : de quoi parlons-nous quand nous parlons de magie ?

Pour les prêtres d'Arosthax, il y a huit siècles, il s'agissait de sacrifice de bétail, grand et petit, censé apporter pluie, remède ou cataclysme. Et c'était efficace : dix bœufs gras, dont le sang et les entrailles avaient été recueillies, réussissaient, au terme d'un rituel dont je vous passerai les détails, à assurer à la cité deux jours de temps clément au sein de leur plus féroce saison. Pour les moines d'Encola, c'était l'absence de parole et la prière silencieuse qui permettaient à leur saint abbé de libérer les pouvoir du mot. Pour l'université de Soua, à cent lieues d'ici, c'est avant tout affaire de maîtrise d'énergies puissantes, mystérieuses et dangereuses. Enfin, pour achever cette série, les haut-clercs de l'empire Ostat considéraient que la magie relevait du sang et en faisaient une consommation ardente. Ce panorama brasse environ mille deux cents ans d'histoire, nous permettant de réaliser immédiatement la nature absolument plurielle de la forme de la magie, mais aussi tout aussi immédiatement de constater son efficacité, quelle que soit la forme.

Bien entendu, je pourrai vous abreuver d'une foultitude d'autres exemples, tout autant pertinents, mais ceux-ci suffiront en ce sens qu'ils sont suffisamment documentés pour ne pas être bâtis sur ma parole seule et que Soua, comme je l'ai dit plus tôt, est suffisamment proche pour que certains étudiants et professeurs soient ici aujourd'hui. Vous pourrez ainsi facilement vérifier mes dires si vous en ressentez le besoin, et je vous encourage à le susciter vivement. La croyance aveugle a produit de nombreuses erreurs, dont l'empire Ostat n'est qu'une itération parmi d'autres, pas même la plus récente.

Au-delà des deux premiers constats que nous avons pu dégager de ces exemples, il en est un troisième qui me semble plus important encore, qu'il nous faudra garder en mémoire pour après. Sous sa forme institutionnalisée, c'est-à-dire pleinement intégrée à la superstructure (État, église, empire, cité, peu importe) qui la sous-tend, la magie est toujours une affaire de même, un même aisé, qui se reproduit, se coopte, et qui sert de garant comme de gardien du pouvoir. En somme, dans une société patriarcale il s'agira d'hommes, appartenant aux couches dominantes de la population tandis que, dans une société matriarcale, il s'agira de femmes, tout autant privilégiées par la société. Que ce groupe faillisse ou dévie, et toute la structure englobante se retourne contre eux. C'est ce qui se produisit avec les moines d'Encola taxés d'hérésie puis exterminé par l'église majeure dont ils dépendaient. Ostat nous montre une autre conséquence, avec le peuple qui changea de structure quand celle-ci cessa de lui garantir la survie et se débarrassa des clercs. Aujourd'hui, l'université de Soua est très surveillée par le pouvoir politique, et s'assure de ne pas troubler l'ordre établi : peu de ses étudiants n'appartiennent pas à la noblesse, par exemple, et elle n'est pas mixte et ne le sera vraisemblablement jamais.

Cette observation cherchait simplement à attirer votre attention sur le rôle social qui devrait être le nôtre en tant que mages. Nous sommes, que nous le voulions ou non, des joueurs prépondérants dans une lutte entre dominants et dominés et chacune de nos décisions, en définitive, possède des conséquences dans ce combat, encore une fois, indépendamment de notre volonté. C'est quelque chose qu'il faut garder en tête du moment qu'on cherche à exercer son pouvoir de façon. En définitive, nous sommes sommés de choisir un camp. Qu'un individu s'éveille à la magie (nous emploierons cette expression pour l'instant, bien qu'elle soit incorrecte) et ne rentre pas dans le rang, dans l'ordre en vigueur où il se trouve, il devient aussitôt un paria, qu'on appellera, selon les temps, un fou, un sorcier, une sorcière, un ensorceleur, peu importe. Et puis si ceux-ci réussissent, par caractère, à tenir contre les autres, et à rester droit dans leurs convictions propres, alors on les extermine. Seuls quelques-uns, suffisamment puissants pour résister aux autres conjurés ensemble contre eux, peuvent décider de s'extraire du jeu et se mettre à l'écart. Ceci vous permettra peut-être de comprendre un peu mieux pourquoi ma venue ici est un événement à ne pas négliger et pourquoi Jacques a dû déployer autant de diplomatie pour éviter une crise cardiaque à l'empereur du cru. Nous reviendrons, tout à l'heure, sur cet absolu désir d'ordre qui semble inhérent à la magie.

Donc, trois caractéristiques à retenir : multiplicité de forme, unicité d'efficace, outil de domination.
Je voudrais, pour enfoncer le clou davantage, que nous procédions ensemble à une petite expérience. Voyez, je dis « flamme » et soudain, une flamme danse dans la paume de ma main puis disparaît à mon envie. C'est un tour simple, que vous tous ici devriez être capables de réaliser. Aussi l'allons-nous faire. Chacun à notre manière, moi en disant « flamme », vous de la façon que vous jugerez la meilleure, nous allons susciter une flamme et la laisser flotter un instant. Ne vous en faites pas, cher Jacques, je m'assure évidemment que de fâcheux rien ne puisse se produire. Ce qui me permet d'ajouter, notamment à l'attention des plus joueurs d'entre vous, que le jeu n'en vaut pas la chandelle et que je ne suis pas connu pour ma magnanimité. Si le message est bien passé ? Merci. Voyons, vous dix, voulez-vous bien descendre au centre de l'amphithéâtre et réaliser le tour au vu de tous ? Parfait.
Bien, allons-y. Encore une fois, je dis « flamme » et vous connaissez la suite. Là. Bien. J'ai dit un mot. Vous deux avez écrit sur un papier et le papier a brûlé pour donner une flamme qui a demeuré un instant. Vous quatre, vous avez décrit à peu près les mêmes gestes dans l'espace, paumes ouvertes, dans le même temps. Vous, jeune fille, avez procédé de même, mais avec des gestes différents et une baguette. Vous, Émile, vous avez pris une pierre en main gauche et une flamme a surgi en main droite, alors qu'il ne reste maintenant plus rien dans votre main gauche. Vous, vous avez prié, n'est-ce pas ? Oui, j'avis bien entendu. Enfin, vous, vous vous êtes piqué le poignet pour faire couler votre sang. Soyez prudent avec cela, d'ailleurs. Et moi, donc, comme je le disais, j'ai dit « flamme ». Je vous remercie bien, vous pouvez retourner vous asseoir si vous le désirer. Voilà, nous avons tous suscité une flamme, à notre manière mais, en réalité, qu'avons-nous fait ?

Si nous découpons ce qui s'est produit, nous pouvons observer un premier moment, que j'appellerais concentration ; par le geste, le mot, l'écrire, qu'importe. Nos esprits, à cet instant, sont préoccupés seulement de susciter la flamme. À l'opposé du processus, quand j'ai dit « flamme », la voici. Nous avons le résultat de cette concentration : une flamme suscitée et donc un effet de nos esprits sur la réalité tangible. Notre esprit, notre concentration a eu un effet sur le monde réel. Notre fantasme, « flamme », est devenu réel : flamme. Et ce, sans recours au tangible : ni briquet, ni pierre, ni allumette, ni rien.

Ou presque. Nous sommes passés un peu vite sur ce qui se passe entre notre concentration et le résultat. Qu'est devenu le papier ? Où est passé le sang ? Et les mots ? Qu'ont-ils coûté ? Comment vous sentez-vous après vos prières ? Notre concentration n'est pas gratuite.

Tout à l'heure, je vous ai demandé de prêter attention aux bougies allumées derrière moi et, je suppose qu'elles vous étaient sorties de l'esprit. Les voici donc et vous devriez constater sans mal que quelque chose ne va pas : six d'entre elles sont éteintes. Toutes les flammes que j'ai suscitées venaient de ces bougies. Ce que j'entends par là : quand je dis « flamme », une bougie s'éteint, la flamme se déplace et voilà. C'est un tour pendable qui vise une et seule chose : l'économie de moyen. Chaque œuvre de magie que nous effectuons nous coûte et, tous, instinctivement ou non, trouvons des contrepoids à ce coût, à cet effort.

Nous voici alors avec trois étapes simples : concentration, relâchement d'un effort et effet. C'est en cela que consistera, provisoirement, la réponse à ma question initiale : lorsque nous parlons de magie, nous parlons précisément de cela, d'une concentration suivie d'un relâchement d'un effort suivi d'un impact dans le monde réel. Il me semblerait donc complètement irréaliste d'évoquer tel ou tel type de magie, de mettre en balance telle ou telle pratique. De la même façon que le langage, la magie renvoie à des formes multiples pour un résultat identique. ? Nous retrouvons alors, en théorie expliquée, ce que l'expérience nous avait permis de soupçonner.

Bon, et après ? Savoir ce que nous voulons dire n'est qu'une première étape à une véritable exploration de la magie. La question la plus brûlante qui s'offrirait à nous immédiatement serait désormais : pourquoi la magie ?, en ce sens qu'elle subsumerait inconsciemment le comment qui la sous-tend. C'est ici que je ferai intervenir de nouveau la notion du rôle social de la magie. S'il est une chose que les historiens ont pu montrer dans leurs analyses des sociétés, c'est qu'à chaque fois que la magie apparaît constitutive d'une civilisation, elle est d'abord un facteur de connaissances et de danger, avant d'œuvrer à la stabilité complète de la société qui la soutient, pour finalement ou la consumer et s'éteindre en jeu de pouvoirs, ou se faire consumer par elle avant qu'elle ne s'effrite et ne disparaisse.

Ceci ne devrait pas nous surprendre pour une raison simple : la magie est l'action d'un individu sur le monde tangible qui l'entoure, action qui a pour but de le modifier d'une manière qui lui agrée. D'où une formation d'école ou de chapelle, chacune prétendant être meilleure que l'autre, chacune défendant une vision du monde bien particulière, irréductible à tout autre. Le désir hégémonique de ces groupes s'extraie d'abord d'une lutte pour la survie avant de devenir une exploration constante pour découvrir de nouveaux adeptes à rallier ou à écraser. Dans la sphère de l'État, la consommation finale des écoles de magie serait logiquement l'émancipation d'une partie des populations non pratiquantes qui, dans leur représentation, estiment n'avoir plus besoin de la magie pour leur bien-être.

Voici pourquoi j'attirai tout à l'heure votre attention sur qui pratique la magie dans un contexte donné. Chaque école et chapelle reproduit du même car le même est garant de la stabilité. Ce qui n'est pas comme soi est une menace profonde qu'il faut éradiquer ou asservir. Les royaumes magiques ne furent pas connus pour leur bienveillance à l'égard des gens incapables de faire œuvre de magie. Il s'agissait d'une lutte pour la survie et le pouvoir systématiquement perdue. Bien sûr, il est évident que même sans magie les gens arrivent très bien à s'anéantir, l'histoire l'ayant, encore une fois prouvé.

Cependant j'imagine aisément que vous n'êtes pas venus assister ici à une explication de la place de la magie et des magiciens dans les structures et sociétés du monde. Il me semblait tout simplement important de souligner encore ce rôle social des individus doués de magie. Leur responsabilité par rapport aux autres est grande, non pas dans un reliquat malodorant de paternalisme facile, mais par probité pure. C'est une leçon que je serai bien incapable de faire, ne l'ayant moi-même pas toujours ni tout à fait intégrée. Mais il fallait que cela soit dit sur un autre mode que celui de la menace.

Pourquoi la magie, et comment ? Avant d'ouvrir la digression précédente, telles sont les questions que j'ai mises de côté. La petite expérience pratique de tout à l'heure nous a montré l'étonnante diversité de forme sans jamais réellement nous expliquer comment tout cela fonctionnait. Notre théorie explication fut de réduire les pratiques à des invariants partout retrouvables : concentration, coût et effet. Le coût, l'effort devrait nous interpeller. Il y a effort à fournir mais il peut être fourni de façons diverses. Il est pourtant un aspect qui ne varie pas et il s'agit de la proportionnalité de l'effet avec l'effort. Lorsque je vous ai montré la flamme, vous avez tous, de façon plus ou moins consciente, mesuré votre effort par rapport à l'effet attendu. Et si nous prenons le temps d'examiner chacun de vos efforts, nous nous apercevrions qu'ils sont sensiblement les mêmes. Il y a tout à la fois équivalence dans vos résultats et dans vos coûts, vos méthodes, vos efforts. Ce qui réduit une bonne fois pour toutes à néant la question de savoir quelle magie est meilleure que l'autre : aucune.

Vous m'objecterez des formes variées. Telle personne a usé de tant de centilitres de sang, telle autre d'une feuille de papier, telle autre de trois gestes, ou encore de prières. Nous arriverons tantôt à l'exemple du mot, mais mesurons d'abord les autres. Vous n'êtes pas sans savoir que le sang est absolument nécessaire à la vie : il irrigue les organes en nutriments nécessaires et transporte les déchets produits par ces organes jusqu'à évacuation. Une perte de sang se traduit par un essoufflement, une accélération du cœur et, finalement, par la mort. Je postulerai alors l'idée suivante : la quantité de sang donnée pour cette flamme serait équivalente à l'effort nécessaire pour la faire advenir sans magie. C'est un peu tiré par les cheveux mais continuons, voulez-vous. En ce qui concerne la feuille de papier et l'encre, je postulerai l'idée que l'effort investit dans la recherche du papier et sa création, de même qu'en ce qui concerne l'encre, reviendrait à celle nécessaire pour démarrer une telle flamme par des moyens naturels. Vous vouez où je veux en venir : il en irait de même pour les gens, avec l'apprentissage rigoureux de ceux-ci et de ce qui les sous-tend.

Il me semble, et c'est ce qu'indiquent mes travaux, que chaque tour soit fondé sur une notion d'équivalence où l'effet attendu sera payé par un effort classique, aux yeux de celui qui accomplit le tour. Voici pourquoi il est plus facile de susciter une petite flamme que d'enflammer un bâtiment entier. Ou pourquoi soulever une lourde pierre par des moyens magiques est plus complexe qu'il n'y paraît. Et surtout, voici pourquoi toutes les écoles de magie fonctionnent grâces à des équivalences plutôt que des ressources propres, c'est-à-dire le magicien lui-même. Vous connaissez tous des histoires de sorciers pressés qui lancèrent un sort sans préparation adéquates et se consumèrent avec. Ce qu'ils cherchaient à accomplir était si grand que la vie qu'il leur restait n'y aurait pas suffit ou, pour moins nous embarquer dans des délires mystiques qui sont le contraire de ce que nous essayons de faire ici, ils n'avaient plus les capacités physiques d'accomplir ce qu'ils voulaient accomplir, d'où leur mort. D'où les avertissements que vous avez reçu de vos collèges et maîtresses et maîtres respectifs. La magie, pour tout pratique qu'elle semble, n'est qu'un outil extrêmement rigoureux et tout simplement plus rapide que les autres, mais pas moins difficile à manier. Les sacrifices requis sont tout simplement différents, plus discrets, dirons-nous. Seraient, d'ailleurs. Il s'agit-là d'une hypothèse, qu'il faut encore vérifier, étayer.

Venons-en finalement à l'exemple réservé : le mot. Si ce que j'ai expliqué ici est juste, cela signifierait vraisemblablement que l'effort que j'ai mis dans l'apprentissage du mot est suffisamment élevé pour atteindre celle nécessaire à l'allumage d'une bougie ce qui, avouons-le, serait passablement absurde. Il n'en est rien, bien entendu, l'explication se trouve dans ce que je vous ai dit tout à l'heure : je me suis contenté de déplacer les flammes des bougies derrière moi jusqu'à la paume de ma main. En somme : j'ai triché. Plutôt que de respecter la consigne, j'ai trouvé un moyen plus économique.

Là n'est pas l'important. En fait, ce qui compte dans ce tour c'est que les bougies soient désormais toutes éteintes. Sept fois, une flamme est apparue dans ma paume, sept bougies se sont éteintes. Je n'ai pas, de rien, crée de feu. De la même manière que vous n'avez pas, à partir de rien, fait advenir de feu. Voilà le véritable problème qui nous attend au cœur de la magie telle que nous la connaissons et pratiquons aujourd'hui : elle ne crée rien. Ou plutôt, elle ne crée rien sans dépense équivalente. Elle n'apporterait rien de neuf, c'est-à-dire, rien qui ne saurait autrement être fait grâce à une contrepartie donnée. De la façon, la recherche d'équilibre des écoles de magie trouverait correspondance au sein même du mécanisme magique.

Voici le point où on aboutit mes recherches. Encore une fois, je ne prétends pas à la vérité. Il ne s'agit ni plus ni moins du chemin que j'ai suivi, raconté en raccourci. Cela ne veut pas dire que la magie n'existe pas, celle entend simplement qu'il faut la requalifier. Elle ne serait pas cette énergie mystérieuse issue des dieux ou d'ailleurs, non plus qu'un talent particulier, mais plutôt un outil dont tout le monde, éduqué correctement, pourrait se servir. Ce qui me permet de revenir, avant de conclure cette intervention, à l'idée de personnes éveillées, ou non, à la magie. Il n'est rien de tel. De la même façon que la lecture ou la chasse ne sont pas innées, la magie s'apprend. Plus ou moins difficilement, mais elle s'apprend, et par tout le monde.

Je nourris l'intime espérance qu'un jour, plutôt que se servir de stabilisateur forcené et violent, la magie sera accessible à tous, que tous les citoyennes et citoyens d'un même État s'en serviront librement. Alors pourrons-nous peut-être ensemble répondre à force de discussion à la question qui nous hante tous et que je me suis bien gardé d'approcher : pourquoi la magie ?

En attendant, nous explorerons encore des territoires inconnus, nous arpenterons les chemins de tous les savoirs. Peut-être même nous apercevrons-nous que ce que nous appelons magie n'en est finalement pas, simplement un tour de passe-passe. Après tout, la véritable magie consisterait sans doute à introduire quelque chose de neuf, d'inconnu, d'absente, dans la réalité. À créer, entendu au sens plein du verbe. Et pour l'instant, nous ne serions peut-être que des enfants jouant avec des outils primitifs. Qui sait ? Et puis il est un dernier vertige que la magie peut nous faire ressentir S'il s'agit d'un outil limité, comme tous les outils à notre disposition, à une stricte équivalence, qu'a-t-il fallu échanger pour que nous existions ?

Voilà, j'en ai fini. Il ne me reste plus qu'à vous remercier chaleureusement de votre attention. Je m'efforcerai de répondre de mon mieux à toutes les questions que cette intervention pourrait susciter chez vous. Merci. »

C. Elanden, « Un rapide état de l'art »,
Magie Fondamentale, acte du colloque de l'Académie de Trouny,
Presse de l'Empire Oti.

Edité par Celimbrimbor le 28/01/20 à 16:02

Celimbrimbor | 28/01/20 16:04

L'original : [Lien HTTP]

Merci de lire ces aventures, si vous les lisez.
Peace.

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