Forum - L'apprenti du magicien.

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Celimbrimbor | 11/09/25 14:56

« Et c'est quoi la différence ?
─ Je suis Celimbrimbor Elanden et
─ Ton nom fait trembler le monde, ouais, ouais, ouais. »
Ah, tenez ? Il est là, lui ?

Il y avait quelque chose de fascinant à les suivre dans les rues parce qu'ils agissaient comme personne de l'association n'aurait pensé le faire. Bien loin d'une marche dissimulée et cachée, ils plastronnaient presque, se montrant, chaleureux et aimables avec tous les badauds qui croisaient leur chemin, frappant à certaines portes pour saluer des gens qui ne sortaient pas sous la pluie, ayant une plaisanterie, un bon mot rassurant pour tous, une discussion, serrant paisiblement les mains tendues, discutant quelques secondes, quelques minutes. Aux yeux des gens, ils représentaient l'espoir. Même sous la pluie, malgré la peur, si Lily et Arnaud étaient dans la rue, séduisants et souriants, alors l'espoir était permis quelque part, même un peu. Ce regard, il l'avait parfois vu, vers Balafre, dans la section, très rarement.

Clorinde ne les avait pas choisis par hasard visiblement. Ils inspiraient la confiance au premier regard, ils rassuraient, ils connaissaient. Ils étaient ce que Balafre appelait de ses vœux pour la cité. Il avait fallu qu'ils fussent chez Valdo. Éric soupira doucement. L'ironie était toujours la même, les meilleurs pousses apparaissaient sur les pires terrains et Balafre avait loupé ces trois-là. Ce qu'ils auraient pu accomplir dans sa section. Cela faisait peut-être partie d'une histoire plus vaste, d'un plan mieux réfléchi. Sans doute que non. C'était dommage. Il ne restait qu'à espérer qu'il ne leur arrivât rien de grave et qu'ils pussent continuer leur œuvre.
Ce qui devrait être possible. Un sourire fin vint flotter sur ses lèvres. Malgré tout leur empressement social, malgré tous les arrêts, toutes les discussions, ils ne l'avaient jamais lâché. À aucun moment leur surveillance douce ne s'était relâchée et, même s'il avait déployé tout son talent, il n'aurait pu leur fausser compagnie sans qu'ils ne s'en aperçussent. Non pas qu'il eut envie d'essayer mais le détail l'avait frappé. Comme l'avait frappé la façon qu'ils avaient de toujours, d'une manière ou d'une autre, l'encercler, de ne jamais, finalement, le laisser libre de ses déplacements tout en lui donnant l'impression qu'il pouvait aller où il voulait s'il le voulait. Cela non plus, ce n'était pas banal. Ils étaient dangereux. Lily en aurait remontré à Sandra sans difficulté et Arnaud lui faisait penser à Jonas d'une certaine façon, dans sa manière de parler. Ils étaient dangereux, oui. Restait à évaluer à quel point.

Lily éternua et Arnaud mit poliment un terme à sa conversation. La pluie continuait de tambouriner à leurs casques et si la nuit était encore loin, le temps fraîchissait. Lily opina discrètement. Il valait mieux arriver à l'immeuble avant chien et loup. Arnaud se mit en tête du groupe et elle ferma la marche.

« Elle ne place aucune confiance en toi, tu t'en rends bien compte ?
─ Pardon ?
─ Nous non plus, du reste. Un temps. Ni en ton histoire, d'ailleurs.
─ Et après ? Une pause. Vous allez essayer de m'abattre dans un coin et de faire passer ça sur le compte d'un sicaire de Valdo ?
─ Un rire cristallin, maîtrisé. Bien sûr que non, allons.
─ Sache seulement que si tu prends un instant de trop à choisir ton camp, nous n'hésiterons pas.
─ C'est sympa de prévenir. Rire. Nous verrons, n'est-ce pas ? »

Pas de réponse et la détente n'était sans doute pas la meilleure stratégie à adopter. Et cet enfoiré de Balafre qui ne lui avait jamais appris à lire les gens comme il savait le faire. « Cultive ton jardin, développe tes qualités, cherche pas à courir derrière des trucs que tu sauras jamais faire, ce serait une perte de temps. » Foutu mentor.

Ils le repérèrent tous les trois en même temps, sur un toit à leur droite. Il aurait puni n'importe quel homme de sa section pour une erreur aussi grossière, puis il se rappela que la confiance menait souvent à la négligence, autant en profiter. Arnaud ralentit imperceptiblement le pas, il serait sur son pied d'appel à l'entrée d'Allô, quant à Lily elle s'était rapproché de lui sur les trois derniers pas avec discrétion. Ainsi, ils voulaient savoir s'il choisirait son camp.

Sans y penser, Éric se glissa dans sa marche blanche, transparente et il entendit Lily manquer une respiration quand elle faillit le dépasser sans s'en rendre compte. Si les protocoles de surveillance de Valdo n'avaient pas changé depuis cinq ans, ils seraient quatre à sortir de l'ombre. La sentinelle, de son côté, descendrait du toit sous peu et amènerait avec elle les molosses qu'elle trouverait. En tout, ils devraient faire face à une dizaine d'opposants. Leurs chances étaient plutôt bonnes, sauf si dans le tas se trouvaient des proches de Valdo. Éric pouvait se débarrasser d'un Ajax ou d'un Malory mais pas aux prises avec cinq autres en même temps. Il faudrait que Lily et Arnaud fussent aussi bons qu'ils en donnaient l'impression.

Lily fit le premier mouvement en couvrant d'un bond impressionnant c'était ça, courir ? la distance jusqu'à l'entrée d'Allô et un gargouillis désagréable se fit entendre, suivi d'un choc sourd tandis qu'Arnaud la dépassait en courant pour s'opposer au reste des soudards du chemin. Éric continua sa marche sur les quatre mètres. Elle était partie d'un pas derrière lui, bon sang, c'était

Il tendit la jambe, par réflexe, sur la gauche et la sentinelle se prit le croche-pied. Les gens de Valdo n'avait jamais su regarder correctement, sourit-il en se redressant de sa fente, tournant sur son pied d'appui pour décocher un direct du droit dans la face du premier suiveur de la sentinelle. Il sentit avec satisfaction sa paume écraser un nez, entendit un gémissement prometteur et fit un pas supplémentaire pour faire glisser le coup qui lui était destiné sur son bras gauche et cueillir son adversaire sous le menton, sur la pomme d'Adam et faire résonner le même bruit qu'avait provoqué Lily, un pas encore pour se retrouver sur son bon pied, aller chercher la poignée de son épée une épée, ça, allons et dégainer dans le pivot parce qu'il n'y avait plus personne devant, lancer le pied droit dans la course, un autre pas, pied d'appel, bondir et littéralement planter l'épée dans le dos du quatrième homme qui n'avait pas encore atteint l'entrée du chemin. Éric s'arrêta. La sentinelle retrouvait ses esprits, celui au nez cassé pleurait de douleur. Devant
Devant, la situation finissait de se régler : Arnaud frappait un homme contre un mur pour l'étourdir tandis que Lily attachait les quatre blessés au sol avec des liens qu'elle tirait de sa tunique. Ils avaient eu de la chance, aucun de ces pécores ne savait réellement se battre. Éric ramassa la sentinelle et l'amena avec lui. Lily regarda derrière lui d'un œil critique.

« Ouais, tu te défends. Un temps. Lâche-le là. Et ramène l'autre aussi.
─ Sans le tuer. Un sourire. Dans la Ronde, nous ne tuons pas. Un temps. Sauf quand on attente à notre vie.
─ Vous allez payer, connards ! Toute la section va vous tomber dessus !
─ Ta gueule. Un coup. La section, c'est nous, la Ronde, pas Valdo.
─ Vous croyez ça ? Un crachat répugnant. Vous valez pas mieux que nous !
─ Y a du vrai dans ce que tu dis. Un temps. Y a du vrai.
─ Pose-le là, il va nous aider. Un grognement. Tu vois ton pote au nez cassé ? Bien. Tu nous connais aussi, non ?
─ Ouais ! Vous êtes les deux fils de chienne qui courent derrière Clorinde comme des mouches derrière le cul d'une vache ! Les deux diables de la section !
─ Bien. Un sourire. On va te poser quelques questions, simples. Un temps. On veut des réponses simples.
─ Allez crever !
─ Ils disent tous cela. Un craquement, un hurlement. Il lui reste neuf doigts, deux yeux. Tu comprends ?
─ Connards de merde !
─ Huit doigts. Un temps. As-tu eu pu prévenir quiconque ?
─ Bordel ! Tu crois qu'je vais dégoiser parce que ton pote lui brise les doigts, petite pute ? Réveille-toi, connasse ! Ça marche pas comme ça ! »

Éric se désintéressa de la scène, il avait suffisamment mené d'interrogatoires un peu musclés pour connaître la suite des événements. Il fit un signe à Arnaud qui opina du chef et s'éloigna vers l'entrée du chemin. Ils avaient de la chance : l'averse jouait en leur faveur. Le tonnerre des gouttes sur le sol, les murs et les carreaux dissimulait les cris, le rideau de pluie les cachait des yeux indiscrets. Il reporta le regard vers les toits des immeubles en transportant les corps vers le chemin. Normalement une ronde de Valdo devrait passer sur le toit prendre des nouvelles de la sentinelle mais

Mais il pleuvait, ils étaient en plein territoire intérieur de la section où Valdo régnait en maître presque absolu, et la confiance menait à la négligence. Ils seraient tranquilles un moment, jusqu'à ce qu'on vînt relever la sentinelle. Vue l'heure, ils avaient encore du temps devant eux. Il s'émerveilla qu'on eût pu les assaillir ainsi en plein jour. Certes, l'orage assombrissait tout et il semblait presque faire nuit mais tout de même. Il remarqua seulement alors que la rue était vide. Valdo était là depuis Alderyn, voire avant, disait la légende. Il avait eu le temps de dresser sa section. Éric pesta. Le temps que Balafre n'aurait jamais.

« Personne à signaler. Et on le relèvera pas avant un moment je pense. On est tranquille.
─ Que dalle ! On sait déjà que vous êtes là ! On Un choc sourd.
─ Il nous a indiqué la terrasse de l'immeuble. Une pause. Ça va ?
─ Ouais, j'ai rien. C'était des plantons sans intérêt. Un temps. Vous ?
─ Ça va. Allez. On bouge. »

Lily se releva et prit la tête de la marche. Éric remarqua seulement qu'elle n'avait pas dégainé son épée de toute l'anicroche et se demanda où elle cachait ses couteaux, dagues ou poignards. Quant à Arnaud, il semblait préférer les poings. Ils étaient dangereux, oui. C'était une certitude à présent.

Comme de juste, la porte de l'immeuble était fermée à clef mais la serrure ne posa pas de problème à Éric. Il leur barra cependant l'entrée.

« Gaffe. Valdo est pas un elfe pour rien, on raconte qu'il est un peu sorcier et qu'il protège
─ Ils sont tous aussi crédules que toi, dans l'association ?
─ Comment ?
─ Le département de magie de l'université ne laisse personne exercer en-dehors de son contrôle. Ils ont tout un tas d'instruments pour déceler tout contrevenant. Valdo est pas un sorcier. Juste un albinos.
─ Oh. »

C'était toujours une information de prise. Il s'effaça pour les laisser passer. Ils montèrent les premiers degrés en silence, dépassèrent le premier palier puis le second. La porte de la terrasse était fermée, Lily la poussa et passa à l'extérieur. Le patio était relativement protégé de la pluie par les toits environnants qui le surplombaient mais le sol était quand même trempé, la vieille table en paille tressée se délitait et semblait prête à disparaître sous le poids de toute cette eau. Arnaud soupira.

« Et on est censés chercher quoi, ici ? Un mégot de cigarette manufacturée dans le pot d'un arbuste ?
─ Faut vraiment que t'arrêtes de lire ces romans à la noix, toi.
─ On sait jamais, merde. Un temps. Allez, juste pour rire.
─ Franchement ? Une pause. Bon, pendant qu'il fait l'inventaire de ses pots, on cherche quoi ?
─ J'en sais rien. Une pause menaçante. Non, vraiment, je n'en sais rien, on ignore tout de son rendez-vous, le sujet ou la personne. Un temps. Le mieux, ce serait de trouver des témoins ou quelque chose dans ce genre.
─ T'es sérieux. Un soupir, de belles dents. L'immeuble appartient à Valdo, tu peux être sûr que personne n'a rien vu, ne dira rien et nous dénoncera en prime.
─ Lily ?
─ Ouais ?
─ Si je te dis qu'il y a effectivement un mégot de cigarette manufacturée dans un cendrier, tu acceptes mon invitation à dîner, ou pas ?
─ Tu plaisantes ?
─ Pour un dîner avec toi ? Rire. Jamais.
─ Ils fument ?
─ Valdo ne touche à rien, Ajax et Malory non plus, à ma connaissance. »

Ils se pressèrent autour d'Arnaud qui, dans la pénombre entre deux doigts tenaient triomphalement le ridicule petit mégot de cigarette. Lily secoua la tête et Éric peinait à ne pas rire.

« Même. On ne sait pas qui a fumé ce mégot. Il
─ On va voir alors.
─ Pardon ? »

Il n'avait même pas attendu de réponse et était retourné dans la cage d'escalier qui débordait d'eau à présent. Ils avaient perdu trop de temps et un guetteur, un badaud mal intentionné, n'importe qui aurait pu rameuter un reste de la clique de Valdo. Éric défonça une porte d'un violent coup de pied. Il ne se serait jamais permis cela avec Balafre mais il n'était pas là et, après tout, ici, il n'était pas le bras droit du plus grand chef de section depuis Alderyn, il était Louis, simple rondard. Il souriait en attrapant le pauvre homme caché derrière un paravent miteux.

« Ma question va être très simple Un moment terrifié : quand est-ce que Valdo est venu pour la dernière fois ?
─ Je
─ Un coup dans le mur, qui trembla. Quand ?
─ Y a trois nuits ! Y a trois nuits ! J'vous jure !
─ Avec qui ?
─ J'en sais rien, j'e Le mur de plâtre encore tremblant Ses deux grands machins et un troisième type !
─ Et ?
─ Et c'est tout ! Une lueur panique dans le regard. Laissez mon mur en paix ! Il avait un manteau vert, c'est tout ! Je sais rien d'plus ! »

Il lâcha l'épave et sortit retrouver les deux autres.

« Voilà. Un temps. Maintenant on sait.
─ C'était pas
─ C'était rapide et sans douleur. Et me faites pas croire que ça contrevient à des principes. On peut largement briser une ou deux portes après avoir brisé des doigts.
─ Mouais.
─ On est pressé. On a l'information. On bouge ?
─ Il a raison, Arnaud aussi mal que cela me fasse. On se tire. »

Ils refermèrent la porte du patio et descendirent les escaliers aussi sereins qu'ils les avaient montés, à ceci près que Lily tenait une dague courte à grande garde en main gauche et une longue lame en main droite et qu'Arnaud avait dégainé son épée. Éric haussa les épaules. La rondarde ouvrit le ventail et sortit dans l'obscurité, suivie de près par Éric puis Arnaud. Ils déchantèrent.

« On va la jouer courte les débiles. Mourez. »

Malory n'avait pas fini sa phrase que la dizaine d'hommes de main se jeta en avant. Éric les imita immédiatement. S'il faisait tomber le bras gauche, les autres se calmeraient. Il fut arrêté dans sa course par trois hommes mais deux ombres le dépassèrent. Lily expédia deux soudards dans un seul mouvement tandis qu'Arnaud culbutait Malory de l'épaule.

Malory était un colosse, habile et brutal. Il dominait Arnaud d'une bonne tête et ne broncha pas sous la percussion, reculant à peine d'un demi-mètre sur le pavé mouillé. D'un coup précis, il désarma le rondard et chercha à lui porter une gauche dans le foie qui plia l'homme de la ronde en deux. Le géant sourit en prenant son temps pour donner une baffe sur la nuque offerte. Il frappa fort et durement et Éric un instant imagina Arnaud tomber. À la place, il vit le regard du rondard se durcir davantage. Malory était un colosse. Arnaud était la revanche d'une suite trop longue de rondards tombés. Il serra les dents, ne laissa pas échapper un son, accepta les coups de boutoir répétés pour retrouver son assise correcte perdue dans le choc initial parce que c'était ça qui primait d'abord pour porter un coup efficace, l'ancrage dans le sol la force venait du sol alors minutieusement doucement il remit ses pieds en place et il se mit en garde ensuite endurant encore les coups de cet enfant de putain vérolé parce qu'il fallait partir correctement pour pouvoir porter une frappe efficace et d'à travers sa garde il examina enfin son adversaire pour trouver et voilà là ça y était le menton était offert comme tous les grands enfoirés de crétins de tout ce putain d'univers le menton était offert alors il se ramassa un tout petit peu et

Éric ne vit pas le coup qui abattit Malory, il se débarrassait de son dernier adversaire pour aller porter secours à Arnaud qui n'allait pas endurer beaucoup plus longtemps le barrage de force de son vis-à-vis. Il esquiva un assaut et, quand il releva les yeux du cadavre, Malory était au sol et Arnaud lui décochait un violent coup de talon sur le crâne.

Toute la ruelle, malgré la pluie, entendit un bruit mat. Lily dépassa ses adversaires stupéfaits pour rejoindre Arnaud avant un second, Éric en fit de même, allant à reculons, menaçant les soudards. L'espace d'un moment suspendu, personne ne bougea. Les hommes de Valdo n'hésitaient pas vraiment. Et puis Arnaud se retourna vers eux :

« Messieurs : nous allons la jouer courte, nous aussi. Ahaner. Nous vous arrêtons tous les six pour assaut sur agents de la ronde dans l'exercice de leurs fonctions. »

Lily fit un pas en avant, Éric aussi, les bandits reculèrent. Il fallait leur donner une sortie honorable. Éric tourna les yeux vers Lily qui secoua la tête, pas pour eux. Elle eut son sourire terrible, se pencha un peu et souffla dans le sifflet réglementaire accroché à son épaule. Une fois, deux longues encore et une dernière fois. Éric avança encore d'un pas vers leurs opposants. Et puis un nouveau sifflet retentit, derrière, à droite, puis un autre et un troisième encore et un nouveau. La Ronde arrivait.

Celimbrimbor | 21/09/25 09:49

« J'aurais défendu les nôtres. Sauvé nos cités.
─ En massacrant tous les autres ?
─ S'il l'avait fallu. »
Un multivers dans un bar.

Un cahot de la route, la voiture sursauta et Balafre ouvrit les yeux dans la pénombre. Il faisait nuit sous la capote et le vent et la pluie battaient sur les parois. Il tapa du poing contre la planche derrière lui et une petite trappe s'ouvrit :

« Sommes-nous encore loin ?
─ Non, monsieur ! Cinq minutes, pas plus ! »

Le cocher referma et se concentra de nouveau sur sa route, hurlant quelque ordre à ses chevaux pour hâter le pas. Ils seraient bientôt arrivés et ce n'était pas du luxe. La pluie l'avait presque dissuadé de tenter le coup mais que l'espion prît le risque de visiter un chef de section n'était pas à mettre de côté sans réfléchir. Et puis il lui fallait bien une distraction pour éviter de se briser la tête sur ce fichu nom sur un fichu bout de papier. L'intervention avait été la bienvenue, même si les retrouvailles entre Bothan et lui auraient pu mieux se passer. Il soupira et regretta de n'avoir pas couru ou pris un cheval jusqu'au manoir.

Il n'aimait pas être assis car l'impression d'inaction qui se dégageait de cette position lui donnait le sentiment de n'être pas utile, de ne pas peser sur les choses et leur cours. Mais il serait arrivé trempé, n'aurait pas été présentable et se serait sans doute vu refuser l'entrée par un serviteur quelconque. Il aurait, après, été un peu malvenu de s'introduire ou par force ou par subtilité dans la demeure. Alors il avait loué les services d'un fiacre pour se protéger de la pluie en espérant qu'elle cesserait un jour ou l'autre.

Le rideau de la fenêtre laissa passer un rai de lumière, puis un autre et Balafre l'ouvrit pour apercevoir les premières lueurs du manoir. Le cocher ne s'était pas moqué de lui et ils arrivaient enfin. L'envie de se dégourdir les jambes le tourmentait depuis qu'il s'était réveillé du somme. Au moins, le trajet lui avait permis un peu de repos et il en avait besoin. Surtout pour affronter cet autre monde qu'il ne fréquentait plus vraiment, s'il l'avait jamais fait.

Les bonnes gens vivaient ailleurs, à la fois dans un en-dehors de la cité, surtout quand il faisait aussi chaud et que les rues se mettaient à puer un peu trop pour leurs narines délicates, mais aussi en-dehors des venelles sombres, de l'association et de ses préoccupations ou de celles du peuple moins chanceux. Ils s'intéressaient avant tout à ce que pouvait rapporter quelque chose. Si un investissement allait se révéler payant, à quel terme, et combien de temps il fallait le soutenir pour arriver jusque là. Ils n'hésitaient jamais à trancher dans le vif quand ils le devaient, selon eux, mais abhorraient la violence. Pourtant, il ne les avait jamais entendus rechigner à se débarrasser d'un atout devenu gênant ou d'un bougre sans utilité.

Non, ce qu'ils n'aimaient pas, c'était la violence qu'ils trouvaient vulgaire, celle qui tâchait les chaussures et salissait les jabots. La vulgarité. Un sourire apparut sur ses lèvres alors que le cocher descendait pour glisser l'escabeau et lui ouvrir la portière. La vulgarité n'était qu'un code de plus, sans importance, qu'il suffisait de maîtriser pour se voir offrir un franc passage dans ce monde d'apparats et d'apparence. Un simple déplacement de norme, pour juger de ce qui était acceptable et de ce qui ne l'était pas. En somme, un simple instrument de pouvoir, tout à fait semblable aux pièces d'argent qu'il glissait dans la main de son cocher, pour forcer les gens à tenir le rang qu'ils leur assignaient.

Un serviteur tint un parapluie au-dessus de sa tête le temps qu'il montât les marches du perron avant qu'un autre ne vînt lui ouvrir la porte du vestibule où il passa sans un mot. Les deux resteraient dehors, toute la nuit, pour parer à l'éventualité improbable qu'un invité arrivât tardivement. Après tout, il venait de prouver leur utilité. Il tendit son manteau et défroissa sa mise. Elle revint, les yeux baissés :

« Qui dois-je annoncer, Monsieur ?
─ Monsieur Camille Riqelm, jeune fille. Un temps. Après vous, je vous prie. »

Et comme tous les serviteurs de tout temps, un rien dans le ton, dans l'attitude, cette affectation d'un pouvoir usurpé, la fit flancher et y croire. Elle ne leva pas les yeux, ou si peu, et alla ouvrir le double battant.

Le vestibule donnait sur le hall du bâtiment principal du manoir, duquel partaient une aile Nord sur la droite et une aile Sud sur la gauche tandis qu'à l'Ouest le bâtiment se prolongeait pour s'ouvrir sur une serre d'intérieur qui donnait sur les jardins et les bois. Du moins, si les plans ne mentaient pas.

Pour l'heure, le hall était rempli d'identiques personnes, femmes, hommes, enfants, tard-venus, parvenus, intrus, qui respectaient tous, plus ou moins, la mode du moment. Pour les hommes, les temps demandaient des couleurs, vives et nombreuses. Les pantalons étaient à braguette à boutons contredisant le ton de l'étoffe principale et Balafre en trouva même dont l'envers différait de l'avant. En s'habillant de façon neutre, il tranchait forcément mais cela ne le gênait pas. Il pouvait ainsi attirer quelques regards et leur décocher un sourire radieux.

Personne ne le connaissait et les premières rumeurs n'allaient pas tarder à circuler sur son compte jusqu'à, peut-être, forcer la maîtresse de maison à s'intéresser à lui. Pour l'instant, il se mouvait sans heurt entre les vestes chamarrées et les chaussures précieuses à escarboucles exagérées. Cette année, la saison était aux robes courtes qui dévoilaient les pieds sans coller trop les jambes. Elles remontaient et couvraient le buste mais laissaient les épaules nues. Pour se conformer à leur sacro-saint rejet de la vulgarité, des morceaux de mousseline de soie, ou de laine pour les moins en vue, venaient trouver nid-là, abritant une gorge du froid, soulignant le délicat trait d'un bras, laissant parfois voir un dos nu précieusement caché. L'art de la dissimulation précieuse expliquée aux débutants : toujours masquer pour mieux montrer. Balafre interrompit un serviteur qui portait un plateau chargé et s'empara d'un verre, profitant du mouvement tournant pour repérer quelqu'un dont il connaissait tout et qui ne sût rien sur lui.

Il se dirigea ainsi vers l'homme dans les tons verts et rouges qui semblait avoir saisi les grandes tendances vestimentaires de la saison sans vraiment réaliser comment les appliquer.

« Jean ! Quelle heureuse surprise de te voir ici !
─ Je
─ Depuis combien de temps n'as-tu pas mis les pieds à l'université ?
─ Mais
─ Tu ne devrais pas nous abandonner ainsi ! Un temps, pour rire. Tu sais que Jacques et Étienne commencent à se disputer ?
─ Ah bon ?
─ Oui. Toujours le même truc. Sans toi pour régler leurs petits différends, ils n'arrêtent pas d'exagérer le moindre incident.
─ Décidément. Une pause. C'est vrai que cela fait un mois que je n'y suis pas allé mais
─ Tu étais en campagne, nous le savons, ne t'en fais pas. Sourire. D'ailleurs, comment étaient les montagnes cet été ?
─ Belles, toujours. Un temps. Il a fait un temps superbe, à un ou deux orages près et nous avons passé un excellent mois là-bas. Ne devais-tu pas nous rendre visite, à ce sujet ?
─ Si, évidemment ! J'ai été retenu par des affaires pressantes en ville. Une retenue, pour l'effet. Et sur la côte.
─ Oh. Tu continues tes, ah, affaires ?
─ Oui. Je t'en parlerai à l'occasion, elles sont absolument rentables.
─ Mais ?
─ Mais un peu risquées. Un sourire. Enfin, nous en reparlerons : je n'ai pas été présenter mes respects à la maîtresse de maison. Saurais-tu me dire où je pourrais la trouver ?
─ Dans un petit salon de l'aile Sud, ou dans la salle de danse. Nosra est arrivée et elles ont déjà commencé à échanger leurs politesses d'usage.
─ Ah ! Un rire. Il ne faut surtout pas que je rate cela. Merci ! »

Balafre inclina très légèrement la tête et tourna les talons tandis que son interlocuteur reprenait sa discussion et se demandait encore qui l'avait arrêtée. Il passa sous l'arche et espéra trouver Anisina seule quelque part tout en réfléchissant à des stratégies pour l'isoler. Elle, comme Agathe, ne pouvait pas se promener sans une escorte imbécile de pique-assiettes et de sicaires plus ou moins honnêtes qui cherchaient une ascension rapide. Il faudrait se défaire d'eux pour avoir une discussion sérieuse avec elle, sinon il serait venu ici pour rien.

Ce qui signifiait d'abord la trouver. Balafre lui faisait confiance pour ne pas passer inaperçue. Après tout, elle était des plus puissants, les codes ne s'appliquaient pas vraiment à elle. Plutôt : elle formait ses codes et malheur à ceux qui voulaient l'imiter sans avoir les moyens de leurs ambitions. Il déposa son verre sur un plateau de passage et suivit la musique pour trouver la salle de bal.

Le parquet brillant crissait sous les chaussures des danseurs les plus médiocres mais, fort heureusement, la bonne société n'en comptait que peu et, dès la danse finie, Balafre les voyait éconduits et repoussés sur les dehors : les impairs se payaient vite et une intrigue pouvait mal tourner à cause d'un simple faux pas. Les débutants se repéraient facilement, grappes timorées qui affectaient le mépris et l'orgueil pour dissimuler leur incompétence. Les débutantes aussi, du reste, parce qu'elles étaient assiégées de vieux barbons que la bagatelle intéressait.

Balafre s'approcha d'une danseuse sans cavalier et s'inclina avec toute la politesse nécessaire.

« Madame m'accorderait-elle la prochaine danse ?
─ Et pourquoi pas. Un sourire. Elle l'échangerait contre votre nom, monsieur.
─ Camille Riqelm, madame, et vous voici avantagée sur moi.
─ Et il en restera ainsi. Une main tendue, saisie délicatement. Peut-être vous dirai-je mon nom, Camille, après la danse, pourvu que vous me plaisiez assez.
─ Vous m'en voyez navré, madame. Un temps de silence dans la musique, une main sur une hanche.
─ Pourquoi donc ? Le premier pas. Ne me dites pas que vous ne voulez pas me plaire, Camille, j'en serai choquée.
─ Il s'agit plus d'une question de pouvoir, madame. Les pas félins. Je suis appelé ici pour affaires.
─ Tutut ! On ne saurait parler affaires au bal, Camille, que faites-vous des manières ?
─ Mes affaires, madame Astrané, sont de celles qui se traitent selon la nécessité et devant lesquelles les manières s'effacent.
─ Oh. Un front plissé. Et comment ?
─ Pardonnez-moi, j'ai dû regarder vos pieds. Un rire. Sauriez-vous me dire où se trouve Anisina Nosra, je vous prie ?
─ Finissons notre danse. »

Astrid Astrané était une bonne danseuse et la grâce féline de Balafre donnait de belles réponses à ses mouvements. Ils finirent la maritime et dansèrent sur une pastorale avant que Balafre ne la quittât au moment où l'orchestre entamait un répertoire de danses classiques, mais seulement avec la fausse promesse de revenir danser un peu après. Elle lui avait indiqué une bibliothèque un peu plus loin et il traversa les rangs des danseurs rapidement, glanant ci ou là quelques rumeurs qu'il remisa pour plus tard.

Il entendit un éclat de voix en entrant dans le petit salon bleu et deux hommes aux costumes d'une laideur affligeante sortirent de la bibliothèque en jurant. Ils levèrent la tête en le voyant. Balafre leur adressa un sourire affable en les regardant sortir. Dans l'ouverture de la bibliothèque, il distinguait une femme en robe de soirée trompette mauve au corsage décalé et lâche, assise sur un fauteuil, l'air pensif.

« Vous déchaînez les passions, madame Nosra.
─ Qu'est-ce que c'est ?
─ Camille Riqelm, madame.
─ Oh. Un temps. Que voulez-vous ?
─ Vous parler, à votre demande.
─ Allons bon. Je n'attends pers Une pause. Vraiment ?
─ Vraiment.
─ Prouvez-le. »

Balafre sourit en fermant la porte de la petite bibliothèque isolée. Il leva la mèche d'une lampe qui trainait sur un guéridon. Puis il entreprit d'enlever sa veste, son veston, sa chemise et son jabot et montra son dos à Anisina Nosra.

Elle manqua une respiration.

Celimbrimbor | 30/09/25 07:28

« Et t'aurais réduit à néant tout tes enseignements.
─ J'aurais sauvé les nôtres.
─ Pour combien de temps ? »
En bar de multivers

Un instant, pendant qu'il se rhabillait, elle se demanda comment il avait passé l'entrée sans invitation : les serviteurs d'Agathe étaient souvent d'excellents repoussoirs à indésirable. Peut-être par subjugation ? Les rumeurs étaient nombreuses sur lui, quant à sa taille, son apparence physique, sa propension à manger des petits. En vérité, elles semblaient évidemment toutes infondées. Non, elle percevait très bien ce qui pouvait fasciner les petites gens chez lui : sa stature, son port, tous les dehors du pouvoir. Après tout, elle avait elle-même appris à les déployer pour obtenir ce qu'elle désirait. Même s'il circulait dans une sphère différente, les mécanismes ne devaient pas être si dissemblables.

Quand il eut fini, elle lui indiqua un fauteuil, en face du sien ou presque et il s'assit, libérant le bouton de sa veste qu'il venait de refermer, par convenance. Un long moment s'écoula sans qu'aucun des deux ne dît un mot et, en une occasion, Anisina dut lever la main pour qu'un visiteur égaré refermât la porte et les laissât en paix. Ils se jaugeaient, cherchaient à s'évaluer l'un autre, vérifiaient les on-dits qui portaient sur eux. Finalement, elle brisa le silence.

« Comment dois-je vous appeler ?
─ Camille Riqelm, madame Nosra, c'est mon vrai nom.
─ Oh. Enchantée, donc, monsieur Riqelm. Un temps. Heureuse que vous ayez répondu aussi diligemment, nous avons à parler.
─ Opry ?
─ Bien, vous êtes au courant.
─ J'ai été vérifier dans les coffres de la mairie. Un sourcil levé. J'ai des entrées que d'autres n'ont pas.
─ Évidemment. Et alors ?
─ Elle n'a pas été retrouvée. Ou, si elle l'a été, elle n'a pas été remise à sa place.
─ La mairie ne l'aurait pas remisée ailleurs. Un temps. Ce n'est pas dans leurs habitudes de penser. Et ils n'ont opéré aucun mouvement dans leurs coffres chez nous.
─ Et ailleurs ?
─ J'ai fait le tour des banquiers de la cité et des côtes : rien. Un sourire. Non, ils n'auraient pas pris le risque de me mentir. Ils savent que la seule raison qui me retient de racheter leurs petites banques est que j'aime jouer avec eux.
─ Et cela suffit à les effrayer ?
─ De la même façon que votre réputation suffit à tenir Valdo éloigné, plus ou moins.
─ Touché. Une pause. Vous permettez que je fume ?
─ Non. La fumée dérange Agathe et je ne voudrais pas l'offenser dans sa propre demeure.
─ Oh. Ranger le paquet. Dommage.
─ C'est tout ?
─ Non, j'ai pu lire le registre des consultations.
─ Ah, intéressant. Je n'ai pas eu le temps d'y avoir accès. Des informations pertinentes ?
─ Dans le laps de temps qui nous intéresse, seules deux personnes sont passées dans la salle. Un certain Rorarn Berthe et Asaf Wells.
─ Le responsable et un inconnu. Une pause. Dans le laps de temps qui nous intéresse, avez-vous dit. Comment l'avez-vous pu calculer ?
─ Parce que j'ai une bonne idée de quand la clef a été volée.
─ Développez.
─ Nous avons retrouvé un chasse-poche mort il y a quatre jours. Comme il transportait quelque chose, on a enquêté un peu. Il se trouve qu'il transportait la clef. Une pause. Soit il l'avait volée le jour même, soit la veille. Donc on se retrouve avec cinq jours au mieux.
─ Seulement si nous supposons que votre chasse-poche a dérobé le voleur peu après son méfait.
─ Le carnet le confirme : avant les deux que j'ai nommées, les visites remontent à plus de quinze jours.
─ Hum. Un temps. Bien. Donc la clef a été dérobée au pire il y a six jours, volée de nouveau par votre chasse-poche il y a cinq ou quatre, puis reprise il y a quatre.
─ Oui. Un souvenir. On ne peut être plus précis : les visites de Wells s'entrecroisent avec celles de Berthe, impossible d'éliminer l'un ou l'autre.
─ La clef a donc quitté la cité au plus tôt il y a quatre jours.
─ Voilà. »

Anisina respira lentement. Quatre jours. trois jours de voyage jusqu'à Opry, un pour convaincre les gens, deux jusqu'à l'arsenal et après, Prastro était offerte. Il était déjà trop tard, alors.

« Que pouvons-nous faire d'ici le bal de l'université ?
─ De mon côté, je peux provoquer une assemblée de l'association. Un temps. Du reste, une doit avoir lieu sous peu, il sera simple de l'avancer. Cependant, je ne serai pas maître de son résultat.
─ Valdo, n'est-ce pas ? Un hochement de tête. Il était déjà là quand j'étais enfant. Un rire. Et mon père l'évoquait aussi. Enfin. Et cette assemblée, que peut-elle faire ?
─ Décider de la marche à suivre, répondre à vos propositions, opérer un début de résistance, au mieux.
─ Êtes-vous certain de votre influence ?
─ Non. Un sourire las. Mais l'égalité joue en ma faveur, j'ai pu le vérifier il y a peu.
─ Ravissant.
─ Je n'ai rien de mieux à proposer en un temps aussi court. Une pause. Et vous ?
─ Les ressources nécessaires à l'établissement d'un réseau clandestin de ravitaillement, la création de poches sûres, l'appoint des mercenaires Nosra en cas de besoin, le soutien financier pour mettre en place des systèmes d'évacuation de la population aussi tôt que possible.
─ La ronde ?
─Associez-la si vous le désirez, je n'ai aucune confiance en son efficacité.
─ La mairie ?
─ Aurait dû réagir depuis longtemps, ne serait-ce que pour lever les contingents citoyens et rappeler les maisons à leur devoir.
─ Vous comptez sur nos habitudes de discrétion.
─ Vous vous dissimulez et organisez l'ombre depuis longtemps. Vous ferez un socle parfait pour tout mouvement de résistance, sur lequel nous viendrons enter diverses personnes au fur et à mesure.
─ Vous avez évalué le coût ?
─ Négligeable. Un sourire. La population doit tenir, voilà tout ce qui compte à mes yeux.
─ Qu'y gagne l'association ?
─ Un peu des respectabilité ? Un sourire amusé. Et de l'or. Je vous le répète : ce qui compte, ce sont les gens.
─ Ouais, c'est un peu faible pour vendre à tout le monde. Un temps. Mais faisable.
─ Bien. Une pause, se lever. Bien, allons, donc. Nous avons d'autres choses à discuter encore, mais il manque une personne. Suivez-moi. »

Elle ouvrit la porte sans s'assurer qu'il le suivait. Il la suivrait parce qu'il n'avait pas le choix. En vérité, une simple égalité n'était pas convaincante et elle mesurait encore l'intérêt de promettre monts et merveilles à l'association pour ne rien obtenir. La réputation de Balafre était flatteuse et il était connu pour être roué et doué mais si lui-même avouait que la question serait délicate. Il fallait qu'il rencontrât Agathe, évidemment, pour obtenir plus de poids. Et puis elle connaissait bien la mairie et peut-être reconnaîtrait-elle ce Rorarn Berthe qu'il avait évoqué.

Un instant, elle envisagea, en marchant gracieusement dans le couloir, qu'Asaf Wells pût être responsable du vol puis chassa l'idée négligemment. Il était au bal, ce pauvre Asaf et elle comprenait à présent son air un peu amaigri. La mairie ne l'avait lâché qu'une fois sûre qu'il n'y était pour rien.

Sans couper la danse, elle traversa la salle de bal, le flot des danseurs s'écartant sur son passage sans manquer un pas. Anisina ne remarquait même plus ce genre de phénomène car ils étaient l'apparat du pouvoir et si elle n'y avait jamais pris goût, elle s'y était habituée par la force des choses. Ils arrivèrent de nouveau dans le grand hall d'entrée où un serviteur lui indiqua que Madame d'Asquith était à l'étage. Elle monta les escaliers principaux, ignorant les appels de certaines gens qui voulaient lui parler urgemment et que Balafre repoussait paisiblement quand ils s'accrochaient un peu.

Elle n'avait pas rencontré grand monde de l'association dans sa vie et chaque fois cela avait provoqué chez elle un dépit profond. Encore une fois, elle se dit que dans le monde civil, avec les chances adéquates, les membres de l'association auraient promis de grands profits. Elle haussa les épaules et frappa au bureau privé d'Agathe. Il s'agissait de la seule pièce de la ville, ou presque, où Anisina attendait une réponse pour entrer. Il fallait, entre gens de bonnes manières et de pouvoir égal, respecter quelques convenances, après tout. Elle sourit en passant le pas.

« D'Asquith. Ton sec. J'ai à vous parler.
─ Cela implique-t-il que je doive vous entendre, Nosra ?
─ M'écouter seulement. Entendre suppose un peu de cerveau entre deux oreilles.
─ Pour votre babil, ce n'est pas vraiment nécessaire.
─ Mon babil a plus de valeur que vos bavardages du moment.
─ N'est-ce pas ? Acerbe. Nous décidons pourtant de l'avenir d'une partie de vos possessions côtières.
─ Amusant. Un regard vers les interlocuteurs. Voyons... Ils doivent vous offrir une flotte de vingt cotres en échange du rachat de quelques-uns de mes ligneurs et doris, je suppose.
─ Sorc
─ Silence, Renaud. Froide. Vous venez de perdre la partie. Poursuivez, Nosra.
─ Ils m'ont fait la même offre tout à l'heure : le rachat de votre flotte d'Agda contre une vingtaine de navires à mon service pendant deux ans, terme auquel ils en récupéraient l'usage.
─ Les braves gens. Glaciale. Sortez.
─ Mais nous voulions
─ Sortez, vous a-t-on dit. »

Son ton ne cédait rien à la froideur de celui d'Agathe mais les deux perdants hésitèrent un instant. Anisina connaissait très bien ces regards, ces hésitations des hommes déçus, éconduits. Ils étaient deux, relativement jeunes, la porte était fermée et il y avait beaucoup de bruit dans le hall. Elle vit les rouages de leurs pauvres esprits tourner, évaluer les chances que Balafre, l'inconnu dans leur problème, restât immobile. Ces situations, elles en avaient connu beaucoup trop, quand le premier mâle venu s'imaginait pouvoir profiter de sa force pour affirmer sa domination. Que pouvait-il, après tout, craindre d'une femme ? Que pouvaient-ils craindre, après tout, de deux vieilles femmes assoupies par leur prétendu pouvoir ? Très jeune, elle avait été terrifiée. Jeune, elle avait eu peur. Après, il n'était plus resté que de la lassitude. Elle fit un pas de côté, vers une étagère de bibliothèque.

Charles fit un pas dans la direction d'Agathe, les mains tremblantes qui commençaient à se lever. Renaud lui pivota vers Anisina un mauvais sourire aux lèvres. Voilà. Elle secoua la tête. Ils avaient encore fait le mauvais choix. Un regard en direction d'Agathe lui confirma qu'il n'y aurait pas de sortie honorable.

« Allons, mesdames, vous allez, enfin, disons, nous pouvons, allons, il y a toujours moyen de, après tout, discuter, calmement, n'est-ce pas, po

Anisina frappa la tempe de Renaud avec le presse papier qu'elle avait saisit tandis qu'Agathe donnait un coup de genou dans l'entrejambe de Charles, avant d'en décocher un second dans son menton. Dans le même temps, quand ils tombèrent au sol, elles s'assurèrent qu'ils ne se relèveraient pas en leur mettant un coup de pied dans la tête. Les deux femmes remirent leur robe en place puis Agathe ouvrit la porte pour appeler deux serviteurs qui se chargèrent d'évacuer les deux importuns. Quand ils furent partis, et seulement alors, elles se permirent de reprendre leur respiration et de s'asseoir.

« Qui est-ce ?
─ Camille Riqelm, dit Balafre. Un temps, un salut. Un des notables de l'association.
─ En ma maison. Un sourire. Sur ton invitation ?
─ Tu sais bien pourquoi.
─ Évidemment. Un soupire. Enchantée, monsieur Riqelm, de vous recevoir.
─ Madame d'Asquith. Une révérence. Jolis coups.
─ Et c'est un connaisseur qui le dit, je suppose ? Sourire. Merci. Alors ?
─ J'ai de nouveaux éléments, que monsieur Riqelm a bien voulu apporter. Une pause. Camille ?
─ Merci. Une respiration. La clef a été dérobée en mairie voilà six jours, au pire. Un des nôtres l'a prise au voleur puis l'a perdue de nouveau, il y a quatre jours. Depuis, aucune nouvelle de celle-ci et aucun mouvement nulle part.
─ Quatre jours ? Si elle est sortie de la ville à ce moment-là
─ Le bal de l'université.
─ Grands diables. Un temps. Je n'ai eu l'information que ce matin, Anisina, je t'ai écrit aussitôt.
─ Nous avons peut-être un début de réponse par rapport à l'absence de réaction de la mairie. Une pause. Est-ce que le nom de Rorarn Berthe te dit quelque chose.
─ Non. Une pause. Non, du tout. Vers Balafre. Votre homme a-t-il pu vous dire quoique ce soit de plus ?
─ Il est mort, madame.
─ Ah. Une respiration. Navrée. Vous avez consulté le registre, pour trouver ce nom, n'est-ce pas ?
─ Oui. Il y figure aux côtés de celui d'Asaf Wells.
─ Asaf, ce cher médiocre. Un temps. Il a été interrogé et menacé, je comprends son air effrayé. Ce n'est pas lui. Donc, c'est l'autre. Rorarn Berthe, tu as dit ?
─ Oui. Mes contacts à la mairie ne sont pas les tiens, je me demandais si tu savais qui est cet homme.
─ C'est un faux nom. Un temps. Personne n'y correspond sur l'organigramme de la mairie, laisse-moi vérifier. Un clignement d'yeux. Non, personne. Comment épelez-vous le nom, monsieur Riqelm ?
─ Berthe, comme le prénom, et R, O, R, A, R, N. Un temps. Pourquoi ?
─ Les anagrammes. Un sourire, vite disparu. Herbert Arron. Premier adjoint au maire. Un temps, les yeux clos. Introuvable depuis quatre jours. Aucune mention dans aucune gazette ni journal interne. Les yeux rouverts. Il a été couvert.
─ Comment cela ?
─ Voyons, monsieur Riqelm. Sourire. L'absence de dépêche portant sur la disparition du second responsable de la cité ou le fait qu'Agathe n'ait pas fait mention de fouilles ou de recherches lancées à son encontre. Me trompé-je ?
─ Du tout. Il ne s'est rien passé. Un temps. J'ignorerai moi-même sa disparition si le mari de Joséphine n'était pas son secrétaire.
─ Cela voudrait dire que
─ La ville a été vendue, oui. As-tu annulé tes rendez-vous ?
─ Dès la réception de ton message. Un temps. Bien, je vais demander à Ferdinant de monter.
─ Hèle Benoît au passage, s'il te plaît. »

Balafre resta interdit un instant puis fit mine d'emboîter le pas à Anisina.

« Où allez-vous ?
─ Eh bien, ma présence n'est plus nécessaire, je suppose ?
─ Bien au contraire. Un temps. Asseyez-vous, fumez tant qu'Anisina est dehors et prenez des forces. Un temps. Nous avons une ville à sauver. »

Celimbrimbor | 08/10/25 08:41

« Combien de temps avant qu'ils reviennent ? Plus nombreux ? Plus forts ?
─ J'aurais été...
─ Arrête. Cela n'aurait pas eu de fin. Et un des deux camps aurait disparu. »
Un multivers près d'un bar.

Elle préférait tout de même cela à rester assise à tenir salon avec les quelques duègnes qui ne pouvaient décemment danser. Aussi, quand sa mère avait dépêché Benoît pour lui faire dire qu'elle avait à faire, Clorinde avait souri à ses interlocutrices et s'était lancée dans la danse.

La danse. Tout l'intérêt du bal. Le pouvoir qu'avait la musique d'attirer, de repousser, de faire et de défaire les gens. Les sens cachés sous un pas, sous son décalage, sous sa justesse, sous sa rigueur, sous sa légèreté. Les positions des mains sur les corps qui traduisaient un amour naissant, mourant, épanoui, fugace, durable, faux, maniaque, joué. Les ports de tête qui trahissaient le pouvoir ou sa volonté. D'une certaine manière, la danse lui rappelait la rue. Il fallait faire attention à tout, en même temps, pour un résultat souvent inconnu, invisible et minime. De façon identique, la musique variait, tourneboulait, s'accélérait, chutait, s'émerveillait ou s'attristait sans prévenir et, comme il était impossible de connaître chaque pavé, chaque réaction, il était impossible de connaître chaque partition pour l'anticiper. Au mieux, il fallait réagir et suivre et accomplir le meilleur choix, sinon le bon. Et Clorinde adorait cela.

Non seulement mais en plus elle y excellait. Des années d'habitudes sociales et de pratiques, de conseils avisés, d'échecs et de réussites l'avaient faite maîtresse du jeu. Il n'était pas un code qu'elle ne connût, pas une mode qu'elle ne devançât, pas une fantaisie dont elle ne fût l'origine. Et quand, dans un hasard improbable, elle se trouvait devant de l'inconnu, elle le faisait sien en un tour de main ou le disqualifiait avec délice. Car la danse était le moment parfait où la pragmatique et la rêveuse s'entendaient, travaillaient de concert avec une immanquable justesse. Tandis que la rêveuse accomplissait des pas étonnants et charmants, rendait chacun de ses mouvements d'une grâce infinie, la pragmatique observait, notait, répondait, faisait preuve d'une ironie et d'une répartie mordante. Cependant même que la rêveuse inventait une nouvelle manière élégante et subtile de danser telle ou telle danse, la pragmatique défaisait une rumeur d'un port de tête, en créait une autre d'un clignement de cil.

Ainsi, Clorinde dansa. Indifféremment, la rêveuse passait d'une pastorale à une marine puis de nouveau à une pastorale ou à une sylvestre. Contrairement à sa mère, qui aimait garder un certain contrôle de l'orchestre, mademoiselle d'Asquith le laissait jouer à sa guise. Elle ne ressentait aucun besoin de tricher, de truquer les cartes à son avantage ce que, admirable joueuse, sa mère appelait le privilège des prodiges. Alors Clorinde profita du moment avec le même abandon maîtrisé qui la menait quand elle parcourait les ruelles de la cité. Elle changeait de partenaire sans y penser, les manipulant aisément pour qu'ils se trouvassent exactement où les affaires des d'Asquith les souhaitaient, la rêveuse répondait chastement aux avances maladroites des jeunes premiers, la pragmatique châtiait vertement les avances un peu plus rudes et toutes les deux chassaient les importuns et importunes trop audacieux d'une sublime rage.

Il fallait bien que cela cessât cependant et l'entrée d'André dans la salle de bal fut sa sortie. Elle s'inclina galamment devant son dernier cavalier ─ qu'elle haïssait ce mot, qui faisait d'elle une jument ─ devant son dernier partenaire, lui offrit un compliment sans intérêt et se laissa glisser vers les bords des danseurs. Un regard sur l'horloge lui apprit qu'elle dansait depuis près de trois heures. Cela ne ressemblait pas à sa mère d'abandonner le terrain aussi longtemps. Elle prit un rafraîchissement sur une desserte et se déporta vers le majordome qui l'attendait dans l'ouverture d'un chambranle.

« Mademoiselle d'Asquith, un homme à nos portes demande à vous parler.
─ À cette heure ? Curieuse. A-t-il donné son nom ?
─ Non, mademoiselle. Par contre, il porte un uniforme de la Ronde.
─ Très bien, je vous suis, André. »

Dans les couloirs, des invités paissaient paisiblement, la soirée plus proche de sa fin que de son commencement, les langues plus lestes et légères. Clorinde esquivait les interpellations par un sourire radieux ou un commentaire serein et bientôt ils arrivèrent dans une antichambre du vestibule. Dans la silhouette ahanant étendue sur le sol elle reconnut Hector.

« Noémie, Jaques, aidez-moi à le relever.
─ Votre robe, mademoiselle, il est trempé.
─ Peu importe. Allez. Il faut le faire marcher. »

Ils soulevèrent le rondard et Clorinde lui fit passer un bras sur son épaule. André ouvrit une porte en vérifiant qu'aucun invité n'était à vue et les fit passer. Les pas d'Hector étaient lourds et il respirait mal. Il cherchait à parler et la pragmatique le fit taire. Il fallait d'abord qu'il récupérât et ils marchèrent en rond, le tenant droit.

Son épuisement indiquait une chose sûre, il avait couru jusqu'au manoir.

« André, qu'on me prépare Bulphégor et Agathon, et qu'on me descende mes habits de course et un manteau de pluie. Un regard vers Hector. Vous le mettrez dans une chambre avec des vêtements secs et un grand feu.
─ Bien, mademoiselle. Une pause. Une besace avec de quoi manger, également ?
─ Oui. Vers Hector. Que s'est-il passé ?
─ Lily et Arnaud. Une respiration sifflante. Ils ont arrêté Malory. On craint pour l'hôtel. Suis venu aussi vite que possible.
─ Quand êtes-vous parti ?
─ Peu après vingt-deux heures. Un temps. C'est la dernière heure que j'ai entendu sonner, Commandant.
─ Très bien. Un sourire. Reposez-vous, tout ira bien. »

Il fallait aller vite, alors, l'information avait quatre heures ou quelque chose du genre. En quatre heures, Valdo aurait largement eu le temps d'assiéger l'hôtel mais la rêveuse pointa du doigt Hector. Il avait passé les portes, il avait passé les sentinelles. L'elfe avait du retard. Restait à savoir combien. Clorinde laissa Hector entre Jaques et Noëmie pour passer dans le vestibule privé de la famille où André l'attendait avec les affaires demandées. Un instant, elle regretta sa robe puis se déshabilla.

« Vous préviendrez mère : des affaires de toute urgence. Le pantalon. Et qu'elle ne s'inquiète pas, je ferai parvenir un message par l'agence centrale de la cité. La chemise sur le haut de corps. Les chevaux sont-ils prêts ?
─ Oui, mademoiselle. J'ai demandé les selles légères.
─ Bonne la botte droite idée la botte gauche. Bien. La cape de pluie. Et moi aussi, à présent.
─ Votre insigne, mademoiselle.
─ Ah, oui. Un sourire. Merci, André. Surtout, dites à mère que tout ira bien.
─ Ne vous en faites pas. Ouvrir la porte, sortir. Soyez prudente, simplement, mademoiselle.
─ Comme toujours. Vous me connaissez. Une bise à André et monter sur Bulphégor, frémissant. Ah, si mère ne ressort pas de son bureau, annoncez à l'orchestre qu'il est temps d'en finir.
─ Très bien, mademoiselle. »

Le majordome resta un moment sous son parapluie à regarder sa future maîtresse partir dans la pluie. Il sourit puis retourna à l'intérieur quand elle dépassa les vantaux.

Hector avait accompli un petit exploit, en mettant à peine quatre heures pour couvrir les gros quarante kilomètres entre le manoir et la ville, il faudrait qu'elle crevât les chevaux sous elle pour le battre. Il avait toujours été très athlétique et loyal, deux qualités plutôt agréables dans un hôtel comme le sien.

Bulphégor était un animal puissant qu'elle avait commencé à dompter au milieu de son adolescence. Ils se connaissaient bien et il réagissait à la moindre sollicitation sans broncher. Il sentait la presse de sa cavalière et s'y conformait avec plaisir. Il y avait longtemps qu'elle ne l'avait pas fait courir ainsi et il hennissait de plaisir. Quand il sentirait qu'elle ne le lâcherait pas, il commencerait peut-être à se plaindre. Agathon prendrait le relai.

Clorinde se concentra sur le petit trot de sa monture pour ne pas la tromper sur le chemin mauvais qui reliait le manoir à la route. Il aurait été dommage de tout perdre avant même le début de l'aventure et la voie était catastrophique. La couverture de nuages s'était estompée au cours de la soirée et l'orage avait passé, mais il pleuvait encore et la lumière de la lune restait faible. Autour d'elle, les formes divaguaient faiblement, gardaient quelques contours trompeurs et s'amusaient à se flouter tant et plus. Elle n'avait pas pris d'armes et André ne lui en avait pas fourni. Le temps aidant, les bandes de brigands ne devraient pas sortir cependant si d'aventure elle en rencontrait une, les voleurs seraient déterminés à ne pas rentrer trempés et bredouilles. Tant pis, la salle d'armes ne lui aurait fourni que des lames d'apparat, fragiles et inutiles. Et puis elle avait l'avantage de connaître la route par cœur. Dans le pire des cas, elle ferait donner Agathon.

D'abord, il s'était appelé Fantor, du nom d'une divinité des côtes, pacifique et belle, qui, dans la légende, servait de serviteur aux dieux plus grands. Jusqu'au jour où il avait rué et mis à terre un palefrenier qui le maltraitait. Le maître des écuries avait demandé qu'il fût abattu mais Clorinde s'y était opposé, l'avait fait parquer dans un enclos et une stalle à part et s'en était occupée seule. Le palefrenier avait voulu se venger, évidemment, elle l'avait trouvé et l'avait châtié comme de droit. Ainsi, Fantor était devenu Agathon, le demi dieu guerrier à la colère puissante mais aveugle. Oui, elle ferait donner Agathon. Les brigands en seraient quitte pour une jolie frayeur.
Lily et Arnaud avaient arrêté Malory. Elle n'arrivait pas à en revenir. Sans doute lors de leur examen de l'immeuble. Sans le tuer. Clorinde imagina Arnaud ou Lily, sans doute Lily, se confronter au géant un peu idiot. Quelle peur pouvait nourrir la faction de l'albinos pour commettre une telle erreur ? Ou bien : où étaient Ajax et Valdo alors que Malory tombait ?

Elle dépassa sans le voir le panneau indicateur du croisement et tourna à gauche. Clorinde n'avait pas vu le temps passer. Sans doute une petite vingtaine de minutes. Elle était trop loin de la ville encore pour entendre ou voir la grande horloge et rien sur la route ne lui indiquerait l'heure. Elle pesta et pressa Bulphégor des talons. La route était meilleure, plus large et tassée, elle pouvait le faire aller plus vite.

Si l'hôtel tenait le siège, elle devrait passer en force. Les gardes des portes ne lui serviraient à rien, ils étaient la plupart du temps trop saouls ou trop bêtes pour être utile. Peut-être qu'en sollicitant l'aide d'un commandant d'une autre section. Peut-être aurait-elle moyen de faire jouer un levier ou deux. Elle nourrissait tout de même l'espoir de trouver l'hôtel serein et en paix.

Agathon se porta à leur hauteur, tout joyeux de pouvoir aller à un train qu'il aimait. Elle distinguait encore les tenants des haies dans les champs ou les branches des arbres quand ils en croisaient un : il fallait aller plus vite. Elle changerait de monture juste avant le bois de Moncoulon, dans une dizaine de kilomètres, pour pouvoir le traverser à vive allure et éviter les rencontres indésirables. Elle affermit sa position dans les étriers. Dans la mythologie des cités portuaires d'où venait la famille d'Asquith, Bulphégor était la divinité tutélaire des petits navires de pêche. Un dieu peu amène, pas très malin, mais qui faisait preuve d'une gentillesse et d'une endurance sans limite, surtout connu pour avoir tiré cent ans durant le char du monde en punition d'une faute quelconque. La cavalière lui flatta l'encolure. Il n'y avait plus qu'à espérer qu'il ne ferait pas mentir son nom cette nuit. Elle corrigea sa posture pour prendre le plus de vitesse puis lui lâcha la bride. Avec un peu de chance, ils arriveraient à temps.

Celimbrimbor | 17/10/25 20:06

« Et ne me sors pas plutôt eux que nous, tu n'en crois pas un mot.
─ J'ai tout raté.
─ T'as protégé les survivants. »
Brunante Serivlmu

Dans le bureau d'Agathe, il n'y avait plus personne. Seulement les gisants de naufrages fantastiques qui regardaient le vide et ne parlaient plus. La pièce, autour de ces quatre antiques personnages, ne vibrait de rien. Les rafraîchissements déposés sur les dessertes, temps après temps, étaient intouchés. Même la théière, amie commune des nuits terribles, même la cafetière, demeuraient là, sans plus fumer depuis longtemps, abandonnées au déclin. Les serviteurs n'osaient plus y passer et la vie-même paraissait arrêtée.

Ils avaient perdu le cours du temps à force de discussions mais quand la grande horloge sonna cinq heures du matin, ils levèrent la tête de leurs pensées respectives. Tous n'avaient pas dormi depuis trop longtemps et dans les yeux des autres, chacun lisait le reflet de sa propre fatigue. Ils avaient vieilli. Pas dans la nuit, évidemment, non, ils n'étaient pas si idiots pour croire en de tels racontars, mais ils avaient vieilli, ils le sentaient. L'esprit allait moins vite, moins loin, il fallait plus de temps pour effectuer des connexions simples qui ne les auraient pas occupés dix minutes quelques années auparavant.

Ils n'avaient pas sauvé la ville, ils le savaient tous les quatre et le savoir les mettait dans une colère terrible. Sans parler de tous ces « et si » qui dansaient la sarabande dans leurs têtes pour leur plus grand déplaisir. Mais ils refusaient tous de se poser la seule question qui comptait et trituraient encore le problème en tous sens pour trouver une solution qui fût plus propice que ce terme moyen qui limitait les probables dégâts sans les contenir vraiment.

La seule estimation des dommages que la cité allait connaître témoignait de leur impuissance globale. Ils ne pouvaient se fonder que sur leurs intuitions, sans faits pour confirmer quoi que ce fût. Ils devaient fonctionner à l'aveugle et prévoir, sans toutes les données, une sortie, une échappatoire à la crise. Au début, l'exercice leur avait plu parce qu'ils adoraient, à leur façon propre, la prospective. Puis quand chaque calcul se terminait par une estimation du nombre de morts chiffrés en milliers, ils avaient déchanté. Ils avaient recommencé, encore, et encore, et à mesure et au fur de la nuit, ils avaient aperçu puis compris l'ampleur de la tâche et celle de la catastrophe.

Ils en étaient à présent rendus à des nombres plus réduits mais même quelques centaines leur paraissaient trop. Ils devaient faire mieux mais ils ne le pouvaient plus. Quelqu'un, dans la nuit, avait suggéré de faire venir quelques jeunes personnes pour les aider mais l'idée avait fait long feu, aucun des invités du bal n'aurait pris l'idée au sérieux. Quant à recourir aux services d'agents de la municipalité. Adonc ils étaient restés tous les quatre sans pouvoir marteler leurs idées contre d'autres enclumes. Encore plusieurs centaines de morts à prévoir. Leur orgueil de joueurs, d'habitués des hauts enjeux, ne tolérait pas un résultat si grand.

« Il faut bien que quelqu'un le dise, non ? Un sourire. Mesdames, Monsieur Riqelm, je crois que nous avons fait tout ce que pouvions. Un temps fatigué. À moins que l'un d'entre vous n'ait une idée neuve sur le champ, je pense que nous avons fini.
─ Non, vous avez raison, Sean. Une pause. Nous ne pouvons rien faire de plus. Agathe ?
─ Je suis d'accord. De toute façon, nous sommes exténués. Merci de nous avoir rejoints, monsieur le Recteur, et d'avoir déserté ce bal pour nous.
─ C'est tout à fait normal, Anisina. J'aurais aimé être prévenu plus tôt, voilà tout.
─ Nous aussi. Une pause. Je me demande si des invités sont encore là. André ? »

Une porte de service s'ouvrit et le majordome entra, précédé d'une desserte roulante sur laquelle trônaient une cafetière brûlante et des petits gâteaux sous un dôme qui les tenait au chaud. Balafre se leva pour verser une tasse à chacun, Sean tendit l'assiette de biscuits à tous et personne ne sollicita André pour rien. Le silence revint dans le bureau pendant un moment, rompu ci et là par des déglutitions, des dents qui mâchaient, ou les respirations un peu pressées entre deux bouchées. Le majordome resta droit, attendant.

« La fête bat-elle encore son plein, André ?
─ Non, Madame. La plupart des invités sont partis, quelques-uns abusent encore de l'orchestre et nous en avons empêché un ou deux de piller la cave et les cuisines.
─ Bien, très bien. Un sourire. Clorinde a occupé l'espace pendant mon absence ? Cela a dû lui faire du bien d'évoluer au centre des choses sans sa mère pour l'agacer.
─ Le temps qu'elle est restée, oui, Madame. Un temps. Mademoiselle d'Asquith a quitté le manoir un peu plus tôt cette nuit, vers deux heures quinze.
─ Il s'est produit quelque chose à la Ronde ?
─ Elle n'a rien dit, sinon que des affaires extrêmement urgentes l'appelaient. Et que vous ne deviez pas vous en faire, Madame.
─ Bien entendu. Ce sera tout, André. Le temps de sortir. Bien. Anisina, Sean, monsieur Riqelm, si vous en formulez le désir, le manoir d'Asquith vous hébergera pour ce qui reste de la nuit et jusqu'à ce que vous vous sentiez reposés.
─ Madame d'Asquith, ç'aurait été un plaisir que de prolonger un peu ces instants en vos compagnies et chez vous, mais il vaut mieux que je retourne au plus vite à Prastro pour préparer l'assemblée et ce dont nous avons discuté. Aussi vais-je prendre mon congé.
─ Très bien. Trois sourires. Au revoir, Monsieur Riqelm. »

Balafre produisit une révérence ornée et ironique avant d'ouvrir la porte et de sortir du bureau. La tête lui tournait et il était largement temps qu'il rentrât. Il fallait mettre Jonas et Auguste au courant, pour s'assurer les votes. En voiture, il mettrait plusieurs heures pour rentrer et il arriverait bien à trouver le secrétaire entre son petit-déjeuner et sa patrouille. Du moins, il l'espérait, il ne pourrait pas rester éveillé bien plus longtemps. Le demi mauvais sommeil du trajet ne lui ferait rien de bon.

Le chef de section descendit les escaliers, suivant l'exact trajet inverse de tout à l'heure, confiant dans sa mémoire. S'il ne voulait pas sombrer totalement dans le fiacre, il allait lui falloir de la lecture et il se souvenait d'avoir aperçu, dans la petite bibliothèque où il avait rencontré Anisina, un titre intéressant sur la conquête d'Opry, justement. Il passa les couloirs vides désormais, propres et brillants, ne fit pas attention à la musique qui jouait encore et retrouva le rayonnage concerné. C'était une belle étagère, bien fournie, et d'ailleurs tout le meuble était consacré à l'histoire de la guerre des cités des plaines, du plateau et des côtes. Balafre avait lu peu d'ouvrages là-dessus, ses goûts le portant plus vers la fiction. Il avait bien sûr le souvenir commun, partagé par tous les habitants des plaines, des atrocités commises par Opry et leur armée légendaire, mais il voulait en savoir plus, pour savoir mieux et réagir. Il sélectionna quatre ou cinq livres aux titres pertinents et s'éloigna de nouveau.

Sur le chemin, il ne résista pas à l'envie de flâner un peu et passa la tête dans la salle de bal. Une dizaine de personnes dansaient encore paisiblement, ou discutaient en musique. Les membres de l'orchestre montraient autant de fatigue que ses comparses et lui et il sourit à cette image. Cependant, ils jouaient toujours justes et, pour honorer leur résilience, Balafre entra et esquissa un pas de deux avant de s'incliner en leur direction.

« Camille ! Un rire. J'ai eu raison de vous attendre.
─ Madame Astrané ? Incrédule. Vous plaisantez.
─ Évidemment que je plaisante. Un sourire. Aucun homme ne vaut qu'on l'attende. J'avais à faire, moi aussi, et je voulais profiter un peu des musiques plus douces avant d'aller me coucher. Ravie de voir que vous êtes un homme sans parole.
─ Je vous avais oublié, c'est vrai. Un sourire contrit. Ai-je le droit de demander une opportunité de rachat, Madame Astrané ?
─ Bien sûr, nigaud que vous êtes. Mais déposez vos livres pour cela.
─ Avec plaisir. Vers l'orchestre. S'il vous plaît. Connaissez-vous la danse Bénigne, de Maoli Ponzi ? Vous pourriez ? Merci. »

Madame d'Astrané passa une main sur l'épaule de Balafre et une autre sur sa hanche. Le chef de section commença à guider les pas et ils dansèrent, les autres se collant sur leurs mouvements pour suivre la danse. Ils dansèrent avec douceur, dans cette joie sereine des moments si gratuits que plus rien autour ne comptait. Ils dansèrent pour le simple plaisir de le faire et sans rien attendre de plus. Ils dansèrent et quand la musique s'acheva, Balafre reprit les livres qu'il avait déposés sur une chaise, s'inclina sans exagération devant sa partenaire, applaudit l'orchestre, et sortit, encore, de la salle de bal, pour n'y jamais remettre les pieds. Son fiacre ou une autre voiture l'attendrait dehors, s'il avait bien compris comment opérait le majordome.

Le hall d'entrée était désert, cette fois-ci, sans âme. Les serviteurs avaient déjà nettoyé ici aussi et le parquet brillait à en refléter les lumières. Il se demanda quand le domestique dormait et combien il était payé. Aurait-il tenu à quitter la rue, il aurait sans doute échoué dans une maison comme celle-ci, ou un peu plus basse. C'était une des trajectoires classiques pour les gamins des pourtours un peu débrouillards qui évitaient la mort subite, la brigande ou l'association. Il n'arrivait pas à comprendre cette volonté de servitude qui conduisait certains dans ces demeures, où leur vie se consacrait à accomplir en un temps réduit les désirs d'un autre. Certes, finalement, il n'était pas beaucoup plus libre qu'eux, à obéir aux règles de l'association, aux contraintes du temps, à des impératifs divers qui l'assaillaient de tout côté mais, au moins, sa servitude était volontaire et plus à des principes qu'à des gens.

Il secoua la tête. Après tout, chacun sa vie, ses choix, et il n'était pas vraiment en position de questionner ceux d'un autre. Il sortit et constata avec délice que la pluie avait diminué, voire semblait cesser. Balafre sourit en montant dans la voiture dont la portière claqua derrière lui.

« Où allons-nous, monsieur ?
─ Prastro. Un temps. Et je double le prix de la course si nous arrivons avant le carillon de huit heures.
─ Bien monseigneur ! »

Le fouet du cocher claqua et la voiture fit une embardée sous le départ brusque des chevaux. Balafre craque une allumette pour démarrer la lanterne de l'habitacle, s'alluma une cigarette dans le même temps puis s'emmitoufla dans son manteau. Il relut les titres des ouvrages qu'il avait empruntés et en choisit un plus pressant que les autres. Le chef de section s'installa aussi confortablement que possible, étendit ses jambes, tira une ou deux fois sur sa cigarette et se plongea dans le livre. Il avait largement le temps d'apprendre enfin ce qu'était cette armée d'Opry qui terrorisait les nuits de tant d'enfants de Prastro.

Celimbrimbor | 24/10/25 11:39

Il était trop tard.
─ On est vivants. Un temps. Ta gueule. Bois.
─ ... »
Ils en ont encore pour longtemps

Elle passa les portes avant que la sept heures ne sonnât et sans que les gardes ne fissent de difficultés. Ils l'avaient vue arriver à un train d'enfer de loin, dans la fin de la pluie et le début du soleil. Ils avaient vu le sang dans l'écume du cheval, l'air déterminé de la cavalière et l'insigne brillant à la veste. Du reste, ils n'avaient tout simplement pas eu le temps de refermer les portes avant qu'elle ne les passât, Bulphégor sautant au passage un des plantons comme un vulgaire obstacle de saut. Elle continuait sur le même rythme dans les rues de la ville, indifférente au ballet des négoces qui s'ouvraient ou des marchands qui installaient leur boutique roulante.

Agathon avait crevé bien des lieues auparavant et elle n'avait pas eu le temps de s'en attrister. Elle aurait une pensée pour les morts plus tard, si le temps lui en été laissé. Elle relança Bulphégor dans Heimes, le poussant dans ses derniers retranchements de force. Il n'avait eu aucun répit depuis près de quatre heures, il ne flancherait pas ici, il n'en avait le droit. Depuis qu'elle l'avait monté tout à l'heure, elle ne cessait de lui crier dans le vent des encouragements et des vivats, à le flatter, à l'accompagner autant qu'elle le pouvait. Il hennissait de fatigue et de blessures mais tenait le rythme malgré la longue estafilade reçue dans l'escarmouche un peu plus tôt. Il tiendrait, ils n'avaient pas le choix. Des rondards surpris s'écartèrent en vitesse, elle ne pensa même pas à les saluer. Elle avait plus urgent en tête.

Ils tournèrent à vive allure dans un miracle dans 'Bsen et remontèrent la circulaire dans le sens antihoraire sous le regard des derniers clochards sous les porches ou des premiers balayeurs des rues. Jamais Clorinde n'avait aussi apprécié le fait d'avoir un hôtel sur une circulaire. Elle pouvait éviter ainsi les ruelles coupe gorge, les coins à guet-apens. Bulphégor se mit imperceptiblement à ralentir. Elle le laissa aller, ils étaient presque arrivés, de toute façon, et puis il fallait se montrer un peu plus prudent. Clorinde déporta doucement Bulphégor vers le milieu de la circulaire, sourde aux protestations de charretiers impressionnables, lui fit encore ralentir le pas. Si Valdo l'attendait, ce serait par ici. Ils dépassèrent Éphaméride et toujours rien.

L'hôtel entra à vue et tout semblait normal. Il ne brûlait pas, en tout cas, aucune fenêtre ne semblait brisée et il n'en sortait pas plus de bruit que d'habitude. Bulphégor se mit au pas et elle descendit de la selle pour le mener par le licol, lentement, sortant le sabre qu'elle avait récupéré dans l'empoignade de son fourreau. Ils avaient au moins servi à ça, les crétins. Ils marchèrent ainsi sur la dizaine de mètres qui les séparait de la porte cochère de l'hôtel. Elle frappa les coups appropriés une première fois, puis encore une et une troisième encore. Ce fut Louis qui lui ouvrit.

Il n'avait pas l'air d'avoir beaucoup dormi non plus mais il en avait l'habitude, visiblement. Il passa la porte, arme au clair, poussa le battant avec Clorinde, les yeux sur les alentours, attendit que la cavalière et sa monture fussent à l'intérieur puis rentra à son tour et ils remirent la porte en place, la verrouillèrent avec la petite poutre. Elle rangea Bulphégor dans une stalle et lui flatta l'encolure en lui parlant doucement. Ils avaient réussi, ils avaient réussi, ils avaient galopé jusqu'à l'épuisement, jusqu'à perdre Agathon, souffla la pragmatique, mais ils avaient réussi. Elle vérifia qu'il y avait suffisamment dans la mangeoire et dans le bac d'eau puis lui promit qu'elle reviendrait s'occuper de lui très vite. Bulphégor hennit faiblement, tremblant sur ses quatre membres et elle crut un instant qu'il allait s'effondrer lui aussi, mais finalement il tint bon. Elle l'abandonna dans sa paille et planta le sabre dans la buche.

Clorinde s'arrêta pour respirer une seconde. Elle était épuisée, frigorifiée. Meurtrie aussi, par la disparition d'Agathon et par la rapide bataille dans les fourrées. Ils l'avaient jetée bas, ces salauds. Ils avaient percé Agathon pour la désarçonner. Et ils avaient réussi. Ils avaient payé le même prix que son cheval. Elle avait du mal à ne pas trembler de froid.

Il fallait qu'elle reprît son souffle : Louis attendait pour lui parler et elle avait besoin d'informations fiables et rapides. Elle se força à se calmer, pour ne pas rendre sa folle course inutile. Le soleil se levait et l'hôtel était toujours debout. Valdo n'avait sans doute pas attaqué, alors. Le pourquoi viendrait plus tard. Au pire, il avait déjà récupéré Malory, mais cela l'étonnerait, il agissait bien trop souvent avec violence pour épargner Louis et les autres. Il lui tint encore la porte pour la laisser rentrer.

Qu'elle avait envie de se laisser tomber près de l'âtre brûlant sur une des chaises branlantes ou dans son fauteuil dans le bureau, à côté du poêle. Elle secoua la tête et compta les hommes. Lily, Louis derrière elle, Julien, Pierre, Rémy, Cassandre, Émilie, Henri, et Renée.

« Où est Arnaud ?
─ À l'infirmerie, Commandant. Un temps. Marc s'occupe de lui. »

Marc alors, aussi, et là-bas, Jean sortant du couloir des toilettes, l'autre Guillaume de l'hôtel, Jessica et Françoise aussi. Tout l'effectif de nuit et quelques matinaux du jour. Bien, ils avaient gardé les consignes de solidarité en tête. Elle hésita puis décida d'aller d'abord voir Arnaud. Lily lui emboîta le pas, Louis retourna se poster à une fenêtre. Il avait l'habitude des situations idiotes. La rêveuse sourit benoîtement à la pragmatique. Il pourrait servir, pas vrai ?

Elle frappa à la porte et espéra ne pas subir un trop gros choc mais s'y prépara tout de même. Peu de gens sortaient indemnes d'une confrontation avec l'un des deux gros bras de Valdo. Marc lui ouvrit :

« Ah, Commandant. Entrez. Un temps. Arnaud va bien mais il besoin de repos.
─ Oui ?
─ Autrement dit, il dort et je voudrais que vous ne le réveilliez pas. Une pause. Enfin, après. C'est vous le commandant, Commandant.
─ Merci, Marc. »

Arnaud était étendu sur un lit et il dormait, effectivement. Il avait le visage contusionné et gonflé en plusieurs endroits, une paupière sous un emplâtre épais, un bras en écharpe par dessus le drap. La finesse n'avait jamais été le beau jeu de Malory.

« Il a aussi un bel hématome au foie et des côtes cassées je crois. Une pause pour refermer le rideau devant la commandant. Il s'en remettra. Bon, il lui faudra du temps pour ne plus être l'ombre de lui-même, mais il se remettra. Des questions ?
─ A-t-il dit quelque chose ?
─ Un chapelet d'injures et quelques jurons bien sentis. Pour le reste, voyez avec Lily et le nouveau, là, Lewis ou Lucien, je sais plus. Ils étaient avec lui.
─ Bien, Marc. Veillez sur lui.
─ C'est mon boulot, Commandant. Un sourire. Il s'en tirera. »

Il rabattit presque la porte sur elle pour qu'elle comprît le message. Il fallait toujours laisser le temps au temps. Et si seulement le temps voulait bien lui rendre la pareille. Clorinde soupira. Elle aurait bien voulu un peu de repos aussi mais Lily et Louis lui devaient un rapport et il fallait rassurer tout le monde sur Hector. Elle retourna dans le hall et tira une chaise dos au feu. Elle s'assit et tous la rejoignirent, deux sentinelles restant aux fenêtres. Elle monta la voix.

« Bien. Une pause. Qui m'explique ?
─ Arnaud, Lily et Louis ont réalisé le coup de filet de l'année, Commandant !
─ Ils ont arrêté Malory et une dizaine d'autres !
─ J'ai demandé qu'on m'explique. Calme. Je ne le répéterai pas. La rêveuse fit les gros yeux à la pragmatique. C'est clair ? Bien.
─ Arnaud, Louis et moi sommes partis enquêter dans l'immeuble que nous avions repéré. Des types de Valdo nous ont vus venir. Nous les avons éliminés pour entrer dans les appartements, mais apparemment, nous n'avons pas eu tout le monde. Quand nous sommes ressortis, Malory et d'autres crevures nous attendaient. On a commencé à leur mettre dessus et puis Arnaud a pris Malory à partie.
─ Il a essuyé un barrage de coup, Commandant, comme j'en avais rarement vu. Un regard vers Lily. Il a tenu bon et je n'ai pas vu le coup qui a tombé Malory. Mais, pour vrai, on s'en est tirés grâce à lui. Quand il a réglé son compte au géant, on a eu peur qu'il tombe aussi, mais il s'est retourné et puis il a arrêté tout le monde, comme ça, d'un coup.
─ J'ai sifflé, les autres ont répondu.
─ Faut dire qu'on sait reconnaître les sifflets, riche idée que vous avez eu, Commandant, là, avec les différents sons.
─ Alors on a tracé dans les rues, on a couru comme des dingues, parce que, bordel Commandant, parce que pas deux Guillaume dans la semaine.
─ Alors on a couru, et même ce gros lard de Henri y courrait sans haleine.
─ Fallait le voir ahaner quand on a débarqué dans la ruelle, on a cru qu'il allait faire une attaque d'apoplexie !
─ De toute façon, on a tous eu une attaque en voyant la scène. Arnaud debout ou pas loin, Malory étendu devant.
─ Vous imaginez ça, Commandant ? Arnaud qui chancèle, Malory qui pisse le sang au sol, Lily et Louis qui se tiennent droits, genre maîtres de la situation.
─ Maîtres de la situation face à six ramasse-merdes pas loin de décider de venger leur chef. C'était pas triste.
─ Oh ouais, pour sûr. Heureusement qu'on est arrivés, pas vrai Lily ? Vous auriez eu l'air beau, avec le grand blessé, là, pour contenir les autres.
─ Sûr, Cassandre. Un sourire amical, rare. On était pas bien barrés, c'est clair. Toute l'équipe de nuit est arrivée et on a embarqué le petit monde qui dort dans les geôles depuis.
─ Très bien. Un temps, pour calmer les vivats et les esprits. Et après ?
─ On a déposé Arnaud à l'infirmerie, fermé les geôles et on a barricadé l'hôtel. Personne n'a bougé. Nous n'étions pas certains de la conduite à tenir.
─ Vous l'avez répétée, celle-ci. Des rires. Vous avez envoyé Hector vers vingt-deux heures.
─ Ouais. Un temps. Oui, Commandant. On a hésité, puis on s'est dit qu'il fallait vous prévenir. Hector s'est proposé et tout le monde est tombé d'accord.
─ Ensuite, Commandant, nous nous sommes préparés à un siège.
─ Depuis ?
─ Nous dormons quelques demi-heures à tour de rôle et rien. Un temps. Rien du tout. Personne, pas un mouvement. Françoise ?
─ Rien, vraiment, Commandant. Une pause. Vous savez que je traverse presque toute la section pour venir au travail, eh bien, rien, Commandant, nulle part, même que j'ai pas vu de chasses poches ou les gars habituels.
─ Mais malgré tout, rien. Un temps.
─ Bien. Les doigts sur les yeux. Bien. La pragmatique ouvrit la bouche mais la rêveuse prit la parole. Vous avez bien fait. Un temps, un peu d'élan. Vous avez agi comme je l'attendais de vous, voire mieux encore. Cette nuit, en vous tenant les uns les autres, en vous portant secours, en ne désertant pas le champ de bataille, vous êtes plus que de simples rondards, de simples gardes. Vous êtes un honneur. Et pas seulement pour l'hôtel, pas seulement pour la Ronde. Debouts, ensembles, face à la tempête, vous n'avez cédé ni à la peur, ni à la lâcheté. Et ce courage vous rend plus homme que toutes les paroles, que toutes les rodomontades. La pragmatique reprit les rênes pour la chute. Alors gardez ce courage en vous, précieusement, et qu'il continue à nous éclairer tous dans les nuits les plus sombres. Un temps. À vos postes ! Sec. Lily et Louis, dans mon bureau. »

Les rondards se dispersèrent en riant fort et en se tapant les épaules. Clorinde distribua sourires et accolades en montant vers le bureau. Ou bien Valdo réunissait ses forces, ou bien. Ou bien quoi ? Que pouvait-il faire d'autre à part préparer un assaut ? Il n'était certainement pas du genre à respecter une période de deuil. Elle laissa Lily fermer la porte et s'installa près du poêle, continuant de tenir le froid au loin par pur effort de volonté. Encore deux choses à faire et après elle se changerait. Ils semblaient tout aussi épuisés qu'elle, tous les trois ne devaient pas être beaux à voir. Elle qui gouttait sur le parquet, Lily dans sa hauteur de grande dame et Louis pareil à un automate. Ils s'assirent dès qu'elle leur fit signe.

« Qu'avez-vous trouvé ?
─ Un mégot de cigarette manufacturé avec la bague lisible. Et Malory.
─ C'est tout ? Une stupeur. Un mégot de cigarette ?
─ Et Malory, Commandant.
─ J'avais entendu la première fois, Louis. Où est le mégot ?
─ Sur votre bureau, Clorinde. Une pause, longue. C'est Arnaud qui l'a trouvé. Une autre pause. Je lui dois enfin un dîner, tiens.
─ Très bien. Un sourire. Bon. Vous allez déplier les lits de camps qui traînent dans le placard et vous coucher un peu. Je vous réveillerai tout à l'heure, compris ?
─ Ouais. C'est clair. Un bâillement. Et vous ?
─ J'ai encore à faire. La porte ouverte. Merci. Une pause, avant de refermer. Merci d'avoir ramené Arnaud. Merci d'avoir tenu bon. Un temps. Reposez-vous. »

Elle ferma la porte et descendit quelques marches de l'escalier, le regard passant sur les têtes des rondards présents. Ils avaient tenu bon et voilà tout.

« Commandant ? Vous devriez venir voir ça. »

Celimbrimbor | 05/11/25 17:57

« Sais-tu ce qu'est ton vrai problème ?
─ Oh non, commence pas.//
─ T'as toujours voulu trop en faire, trop bien. »//
Ils attaquent la troisième bouteille.

Il frappa, deux coups précis et puissants, étonnamment, sur le battant de la porte. Il s'était extirpé de l'obscurité douce d'une ruelle juste en face et avait marché droit sur l'hôtel, les mains en évidence et maintenant il frappait. Ils allaient tenir un conciliabule rapide, ou peut-être pas, il ne savait jamais avec ces gens-là. Ils avaient peur, en tout cas, il pouvait le sentir à travers les fenêtres barricadées. Il sourit.

« Que voulez-vous ?
─ Discuter. Un sourire. Discutez 'vec vous. Il oublierait l'accent tout à l'heure. L'est temps. Ouvrez. »

Ce n'était pas le discours le plus convaincant mais il n'aimait pas discourir et il savait d'expérience que la ronde n'aimait pas écouter, voire, n'écoutait jamais. En toute chose avec eux il fallait rester court. Il appréciait ce côté simple. Sans doute le seul, d'ailleurs, qu'il pouvait supporter, chez eux.

Deux bras puissants le saisirent au moment où la porte s'ouvrit et le firent rentrer de force dans le hall de l'hôtel. Il ne présenta aucune résistance, pour éviter les mauvais coups. Ils le plaquèrent au sol et leurs mains le palpèrent malgré ses protestations presque amusées. Quelqu'un lui décocha un coup dans le ventre, léger, mais tout de même.

« Eh ! Pas dans ma section.
─ Commandant
─ Pas dans ma section. Autoritaire. Nous ne sommes pas comme eux. »

Elle ne pouvait savoir à quel point elle avait raison. Le rondard qui l'avait frappé recula. Il prit soin de noter son visage, pour le retrouver quand il le faudrait. Quand ils furent satisfaits de la fouille, ils le soulevèrent et l'installèrent sur une chaise où ils l'attachèrent. Là, leur épée au clair, ils formèrent un cercle autour de lui et elle s'avança.

« Que voulez-vous, alors ?
─ J'l'ai dit, Com'dant. Parler.
─ Vous vous livrez à l'hôtel simplement pour parler.
─ Z'avez pas d'preuves. Un sourire délicieux. Juste des, comment, d'jà ? Des présomptions.
─ Et vous croyez que ça va pas nous suffire ?
─ Oh, si. À eux, ouais. Nouveau sourire. Pas vous. Ni vos chefs. 'Savez ? La justice, tout ça. »

Elle savait qu'il avait raison. Souvent, une fois de temps en temps, il jouait un peu avec ceux qui se présentaient à lui. Elle avait mené une jolie partie, de bout en bout, il devait bien lui reconnaître cela. Néanmoins, il fallait en finir.

« Votre place est dans une des geôles.
─ Z'avez choppé Mal'ry, c'pas mal d'jà.
─ Je devrais vous
─ L'est où, vot' équipe d'jour ? Un sourire. Y s'fait presque huit heures, là, non ? Et y sont pas là. C'pas bizarre, ça, p'têt ? J'sais pas. Moi j'trouverais ça bizarre. »

Elle ne répondit pas. Elle n'était si bête, évidemment. Fatiguée, épuisée et morte de froid, à tout le moins, mais toujours pas bête au point de jouer un mauvais coup. Par contre, il lui manquait des gens de confiance parmi ceux présents. Il ne voyait pas Lily et l'autre homme, celui qui avait été présent avec Arnaud et elle, lors de l'escarmouche, ne devait pas être là non plus. Il aurait bien voulu le voir. Si les sentinelles ne mentaient pas, il lui était familier. Elle aurait voulu envoyer quelqu'un vérifier chez ses troupes.

« Et pis, savez ? Les rues sont pas sûres, sans la Ronde. Un sourire. Pas sûres du tout.
─ C'est tout ? La menace ? Un temps, un pari. Allons : les gars ? Une réponse collégiale. Quiconque opposé au fait que je le tue ici et maintenant ? Nouvelle réponse collégiale. Voilà. »

Il sourit encore. Elle les avait amenés à égalité. Maintenant que le jeu n'était plus à somme nulle, ils pouvaient parler sereinement.

« Dites-leur d'partir. J'suis attaché et vous craignez rien.
─ Et pourquoi ?
─ Parce qu'le temps passe, qu'mes hommes ont l'épée facile, qu'j'leur ai donné une heure et qu'ils discutent jamais mes ordres. Une hésitation. L'autorité, z'appelez ça.
─ Laissez-nous.
─ Commandant ! Si ça parle ça
─ Je sais. Une pause, dure. Laissez-nous. »

Elle avait vraiment transformé cet hôtel. Autrefois, un ordre donné n'aurait jamais été suivi sans son assentiment. La commandant avait réussi à traquer toutes les petites corruptions et à s'en débarrasser. Dommage, tout de même, il aurait voulu jouer plus longtemps.

« Allez, allez, allez, les p'tites frappes, on s'tire, les grands doivent parler. On s'carapate, on disparaît, on Le dernier homme sortit. Bien. Inutile de caqueter plus avant, parlons, si vous le voulez bien, mademoiselle d'Asquith.

─ Avant que vous ne posiez les questions idiotes, mes hommes sont effectivement en faction dans les demeures des vôtres. Une pause, pour se baigner encore plus dans la surprise. J'ai supervisé l'opération moi-même, en forme d'honneur pour vous, d'une certaine manière et, hormis quelques contusions et un nez cassé, laissez-moi vous assurer que vos hommes vont bien.
─ Qu'êtes-vous venus faire ici ? Un retour rapide à l'équilibre, bien.
─ D'abord, vous présenter mes félicitations. Un sourire. Je choisis mes hommes de main, du moins les plus proches, plus pour leurs qualités martiales que pour leur intelligence, et il est très rare qu'ils soient défaits à l'exercice du combat. Mes compliments, sincères, à Arnaud.
─ Au fait, voulez-vous. Se tirer une chaise et faire l'effort de s'asseoir plus que tomber. Le temps est compté, avez-vous dit, cela vaut aussi pour vous. Un temps. Je n'aurais aucun scrupule à vous abattre, sachez-le.
─ Croyez, chère Clorinde, que j'en ai pleinement conscience, d'où mes précautions à cette visite depuis trop longtemps retardée. J'aurais dû vous trouver plus tôt mais, vous savez, les hasards du calendrier.
─ Une visite de courtoisie à ma nomination n'aurait pas été de refus, c'est vrai. Un sourire. Cela m'aurait épargné les peines que je prends à vous courir après.
─ Oh, vous savez, vous n'auriez pas gagné beaucoup de temps. Un sourire. N'est-ce pas ?
─ Les preuves ? Un temps. Peut-être, mais j'aurais pu vous voir, peut-être même vous comprendre un peu mieux. Les portraits qu'on fait de vous sont peu flatteurs, après tout, et j'aime bien rencontrer les gens.
─ Je n'en doute pas. Une pause. Comment va Madame votre mère ?
─ Fort bien, elle est toujours égale à elle-même.
─ Ah. Un sourire. Je l'ai connue. Forcément, me direz-vous. Oh, bien sûr, rien d'important. Je l'ai connue comme j'ai connu son père et son père avant lui. Une banale histoire de temps.
─ J'imagine que vous devez avoir un carnet d'adresses mondain à faire pâlir les plus intégrés de la bonne société.
─ Malheureusement oui et non. Un sourire. Ce n'est pas la voie que j'ai choisie.
─ Vous préférez celle des bas-fonds. Un temps. Et si nous laissions les mondanités de côté.
─ Êtes-vous si pressée ? Enfin, si vous préférez. J'ai si peu l'occasion de parler avec mes gens. Une pause. Ils sont un peu frustres, savez-vous ? Et les gens comme vous sont si rares. Ceux suffisamment éduqués pour ne pas immédiatement me jeter des cailloux. Un autre temps.
─ Pauvre vous. Un sourire. Vous devez vous sentir bien seul.
─ Vous ne pouvez savoir à quel point. Ethiel ne me fréquente guère plus, l'autre ne fréquente plus personne, et les quelques autres qui traînent les pieds dans Prastro ne sont que des cadavres ambulants, à peine capables de tenir leur sébile.
─ Quelle vie, alors.
─ Vous vous moquez. Un temps. C'est sans importance, vous ne pouvez, à l'instar de tous les vôtres, comprendre. Et je vous souhaite, sincèrement, de ne jamais le pouvoir. Une pause. Enfin. Au fait, adonc.
─ Oui.
─ Il est évident que je ne suis pas venu pour récupérer Malory ou quelconque idée du genre. Quant à prendre d'assaut l'hôtel, cela m'aurait amusé, j'en conviens, mais pas aujourd'hui. Non. Un sourire. J'ai beaucoup aimé jouer avec vous, Clorinde d'Asquith, vous m'avez beaucoup diverti par votre obstination, votre finesse et
─ Ce n'est pas un jeu.
─ Ah ? Vous croyez ?
─ Vous avez tué mes hommes. Ils sont morts ou de votre main ou par votre faute. Comment pouvez-vous parler de jeu.
─ Mettez cette indélicatesse sur le compte d'une différence culturelle. Un petit rire. Las, je suis surtout venu vous dire que notre partie touche à son terme.
─ Pardon ?
─ Il me semblait simplement important de venir remercier et féliciter un si bon adversaire que vous. Cela dit, tout doit passer, en son temps, et celui-ci est venu.
─ Je ne vous laisserai pas vous en tirer ainsi.
─ Mais vous n'avez pas le choix. Un sourire. Quoi que vous en disiez ou pensiez, cette partie est finie.
─ Je n'aurai de cesse de vous pourchasser.
─ Croyez-moi, chère Clorinde, vous aurez autre chose à faire. Un léger sourire. Bien. Le temps passe et je dois partir.
─ Vous ne partirez pas d'ici sans avoir reconnu vos méfaits par écrit. La main légèrement déportée vers la poignée d'une arme. Et vous ne partirez que pour ordonner à vos hommes de relâcher les miens.
─ Il ne s'agissait pas de vous demander l'autorisation, chère Clorinde. Se lever. Voyez ? J'ai défait mes liens moi-même. Un temps. Et, allons, soyez sérieuse un instant. Avant d'imaginer avoir une chance aux armes, pensez à vos hommes. S'il faut en arriver là, vous ne m'aurez pas vivant. »

Elle considérait vraiment les chances. Il lui montra l'horloge dans un coin du hall. Elle reposa l'épée.

« Je vous le promets, Valdo, vous paierez. En quel lieu et en quel temps, je l'ignore, mais vous paierez et vous paierez de ma main.
─ L'avenir nous le dira, mademoiselle d'Asquith. Une révérence. En attendant, je vous souhaite le bonjour. Allez donc dormir, vous l'avez méritée, après une telle cavalcade par les chemins et les rues. Vos hommes seront libérés. »

Il ne lui laissa pas l'opportunité de changer d'avis et ouvrit puis passa la porte avant de la fermer derrière lui. En face, sur un immeuble, une sentinelle le vit et disparut. 'Bsen était encore un peu vide mais la vie diurne prenait ses droits et ses marques. La rue était encore humide de l'averse de la semaine. Aux premiers rayons de soleil un peu chauds, l'odeur de la ville serait intenable. Valdo sourit en se mettant à marcher. Il aimait ces moments entre chien et loup, simplement parce qu'il pouvait être dehors sans sentir la morsure du temps sur sa peau.

Maudits mages et maudits sortilèges. Il passa dans une ruelle et donna un coup de pied au gamin qui s'était rendormi là où il l'avait réveillé tout à l'heure. Nul n'était censé ignorer sa loi et sa loi était la peur. Vraiment, il avait aimé jouer contre elle et il devait lui reconnaître ses succès. Elle avait réussi à rendre ses activités plus difficiles à mener, les habitants avaient moins peur, bien entendu, à un degré presque infime, mais c'était plus que les cinq, six précédents commandants.

Il aurait bien voulu continuer un peu. En fait, il se demandait quelle aurait été l'issue de la partie s'ils avaient pu la mener à terme. Par pure nécessité de temps, il aurait gagné, forcément, car le combat cessait toujours quand un combattant tombait, mais aurait-il dû faire retraite, se cacher, ou bien l'aurait-il dévorée. Elle lui avait porté un sacré coup, en tombant Malory, et l'avantage qu'elle gagnait ainsi n'était pas négligeable. Mais bon, cela n'avait guère d'importance à présent. Sa plus longue partie touchait au terme. Il entra dans un souterrain par une porte dérobée. Il fallait se concentrer pour ne pas rater les opportunités, tout irait trop vite et cela serait un comble qu'après s'être préparé des décennies durant, il manquât finalement de temps. Neuf heures sonnèrent au-dessus de lui, étouffées. Les candidats à la succession de Malory devaient être dans l'arène et commenceraient bientôt à s'exterminer les uns les autres. Pour une simple place. Un sourire passa sur son visage. À son ordre.

Celimbrimbor | 14/11/25 21:07

« T'as jamais accepté d'être faillible
─ Oh, mais
─ Reconnais au moins cela. »
Le barman commence le ménage.

Tout sentait le pain chaud, les viennoiseries toutes croustillantes et les premiers cafés du matin. Avant que la pleine chaleur ne vînt raviver les odeurs les plus terribles, la ville offrait un délicieux moment de paix. Toutes les couleurs semblaient plus vives, plus éclatantes, plus belles. Il semblait passer une atmosphère de fantaisie ou de rêve sans accroche. Flottant ainsi, il marchait sans vraiment s'en rendre compte vers sa tour, désolidarisé du monde, malgré tout absent à celui-ci. Le monde, par contre, ne lui serait jamais vraiment absent. Il continuerait d'aller son chemin quelle que fût son opinion sur cette marche et ne s'en préoccuperait pas. Guère, d'ailleurs, s'en préoccuperaient jamais. Tous allaient, tous dans des voies différentes, parfois contraires, rarement concordantes, souvent conflictuelles. Quel orgueil pouvait bien le pousser à se dresser ainsi, avec quelques uns ?

Non, sans doute pas de l'orgueil. Un léger sourire. Plutôt une obstination à résoudre les problèmes. Il ne savait pas vraiment d'où ce trait lui venait mais il se l'était toujours connu. Un entêtement de canasson à vouloir aller au bout des choses, amères ou non. Il avait connu des revers de fortune et son content de coups du sort mais et après ? Il fallait bien vivre et il ne connaissait aucune autre façon de le faire. Même si cela signifiait ne plus dormir parfois et errer sans vrai but dans des rues au matin. Le monde vivait, vivrait sans lui, autant lui mettre des bâtons dans les roues. Une sorte de revanche avant la lettre.

La chaleur du début de journée le réchauffait bienheureusement et il s'assit sur un banc à l'ombre naissante d'un arbre, sur une place pas tout à fait déserte mais pas tout à fait vivante encore. Ces entre-deux, il les aimait avec ferveur, ces moments du jour où rien n'était vraiment à sa place, il ne les troquerait pour rien. Rien ne saurait remplacer pour lui, qui savait où chercher, ces instants glissants qui demeuraient partout cachés dans la cité et que les habitants craignaient de temps à autre. Il fallait savoir les lire pour les apprécier, pour comprendre le lent passage d'une occupation à une autre, pour voir un territoire se transformer sous l'action de sa nouvelle population. Rien, finalement, ne demeurait jamais pareil, rien ne demeurait semblable. Il ferma les yeux. Avait-il, lui aussi, changé ? Vieilli, à tout le moins. Mais ─ et après ? Ce n'était pas la même chose. Valdo vieillissait sans changer, par exemple. Et lui, alors ? Il n'était plus ce gamin morveux et plein de morgue. Un adulte morveux et plein de morgue ?

Il rouvrit les yeux et avisa une fontaine où il alla se passer la tête pour chasser la nuit, l'image de ce cheval mort dans les bois, la nuit et le jour et la nuit encore, ou autre chose, il ne se souvenait plus bien. Il devait rentrer, pour sûr, et n'était plus très loin. Il dormirait là-bas, toute la journée, même, sans doute. De la façon, le lendemain le trouverait frais et dispo pour l'assemblée.

« M'sieur ?
─ Ouais, gamin ?
─ Un message pour vous.
─ J'imagine. Un temps, une pièce. Pour ta peine.
─ M'ci m'sieur. Une idée. Une réponse ?
─ Nan. Sois prudent. Un temps. Allez. File.
─ 'Rvoir, m'sieur ! »

Le chasse poche continua sa promenade d'un air tranquille et réussit même à dérober une bourse sur son passage. Balafre sourit et partit dans l'autre sens. Éric reprenait enfin contact avec lui. Le papier portait la date de la veille, il lui annonçait que Clorinde était aussi fine qu'il lui avait décrit et qu'il allait devoir jouer serré. Jusqu'ici, tout allait bien. Il fourra le message dans une poche et le jetterait au feu plus tard.

Balafre entra dans la boulangerie qui lui faisait de l'œil depuis tout à l'heure et acheta une brioche et un petit pain plat encore chauds. Il en ressortit avec l'impression d'avoir enfin, après les dernières péripéties, accompli quelque chose qui ne fût pas un pat ou une fuite. Et puis le pain était bon. Cuit doré, croustillant sur sa croûte, une mie aérée, moelleuse malgré sa finesse, un goût de fumée, de bois, de farine et un tout petit peu de sucre. Il aurait bien prit quelque chose à boire mais il ne voulait pas flâner plus longtemps.

Mordant dans son pain, il navigua sans y penser dans les rues de Prastro, croisant toute la faune. Jonas discuterait avec Auguste, ils aborderaient le sujet lors de l'assemblée. La situation était compliquée mais pas désespérée et puis, en restant secrets, ils pourraient aider la population discrètement, sans jamais se révéler. Il faudrait simplement, sans doute, préciser aux quelques malavisés qui peuplaient l'association que coopérer avec une armée d'occupation n'était pas acceptable. L'association deviendrait une forme de résistance, ce qui ne manquait pas de faire sourire Balafre et Jonas. Pour une organisation plus ou moins secrète qui avait fait son lit de l'illégalité, il était finalement assez facile de repasser du bon côté de la barrière : il suffisait d'attendre l'ennemi commun. Et ainsi, ils devenaient sauveurs et non plus parasites. Les choses changeaient vite, encore une fois.

Il arriva devant les abattoirs et en poussa la porte, ignorant les cris des animaux et les ahanements des hommes. Dépassant des stalles, il arriva jusqu'aux bureaux et fit pivoter le panneau en bois d'une salle du fond et arriva dans le réfectoire de son repaire où il ne trouva personne. Balafre sourit de nouveau. Ils arrivaient à se gérer malgré l'absence prolongée d'Éric et la sienne. Il n'avait pas entièrement perdu son temps. Il avisa un pot de café froid mais ne fit pas plus qu'y penser. Il fallait dormir d'abord.

Les couloirs aussi étaient déserts mais il ne fut pas surpris que Jeanne le trouvât rapidement et il ne lui demanda pas comment elle avait su qu'il était rentré.

« Bonjour, monsieur.
─ Bonjour, Jeanne. Un sourire. Allons, si tu veux bien. Je t'écoute.
─ La nuit s'est déroulée sans grand incident. Un temps. Aymé m'a demandé de vous dire qu'il soutiendrait la candidature du garçon
─ Gamin, je crois, non ?
─ Si vous voulez. Une pause. Il soutiendra sa candidature et l'acceptera dans sa section.
─ Bonne nouvelle. Une respiration. Les incidents ?
─ Des clochards se sont fait agresser par quelques jeunes gens de bonne famille. Des blessures légères et une jambe cassée. Frelon et Tolduc les ont rattrapés et leur ont expliqués que Eh bien, qu'on n'agissait pas ainsi ici.
─ Et ?
─ Ils ont payé les frais de médecin. Un temps. La jambe cassée va se faire réparer chez le barbier de l'avenue Monstrare.
─ Quoi d'autre ?
─ Une tentative d'effraction dans une boutique de Pias, mais la Ronde s'en est occupée.
─ Toute seule ?
─ Jonathan et Étienne n'étaient pas loin.
─ Très bien. Une porte ouverte. Rien d'autre ?
─ Non.
─ Tu diras à tous que j'entends leur parler après demain, au matin avant l'assemblée. Tout le monde, Gamin y compris, dans le réfectoire, à sept heures.
─ C'est noté.
─ Merci, Jeanne. Un sourire. Je ne te retiens pas plus longtemps.
─ Bonne jour Un sourire. Bonne nuit, chef. »

Il lui sourit en retour et ferma le double battant de sa porte officielle avant d'aller s'asseoir sur la lourde planche de son bureau. Il faisait chaud, le feu avait été entretenu toute la nuit et depuis ce matin. Balafre fit le tour de la petite pièce, mouchant les appliques l'une après l'autre, n'en laissant que deux d'allumées. Une fenêtre n'aurait pas été de trop, ne serait-ce que pour laisser passer un peu d'air.

Il vérifia si la cheminée tirait bien et installa deux grosses bûches, qui devraient mettre quatre, cinq heures à se consumer. Il refournirait l'âtre quand il aurait froid. Il tira un lit de camp caché sous une bibliothèque et le déplia pour l'installer près de l'écran. Il boxa son haut et son maillot de corps en un oreiller acceptable et le posa sur la tête de lit. Cela ferait l'affaire.

Ouais, une fenêtre, il faudrait qu'il en fît tailler une, un jour. Une petite, mais une quand même. Pour voir la pluie tomber, découvrir les argents de la nuit, voir le clocher de G.U.P. Il soupira. Tant pis pour l'instant. Plus tard. Quand il aurait le temps. De son porte cigarette, qu'il avait posée sur le bureau, il tira un tube blanchâtre et pas très rond, qu'il alluma et coinça dans les lèvres du cendrier.

C'était sa dernière cigarette de la journée. Il s'assit sur le lit et la regarda. Elle commençait à se consumer, là, et il s'abimait dans les volutes de fumée qui s'envolaient. Immanquablement, il la laissait mourir petit à petit et se perdait dans les formes un peu bleues, un peu blanches, pour rêver. Pour se souvenir, aussi, de volumes qui y avaient ressemblés, en plus beaux, en plus vrais, surtout. Un jour, dans une forêt, dans les ruines d'une cité balayée, il avait vu des monceaux de bois qui s'élançaient vers les airs sans rien sembler peser, qui se croisaient et s'entrecroisaient dans des figures complexes aussi légères que des feuilles mortes et pourtant solides comme la pierre la plus dure. Il avait marché dessus, couru dessus, sauté dessus et rien n'avait bougé. Il se souvenait encore de la sensation chaude sous ses pieds nus et du sentiment d'exaltation qui l'avait saisi et celui de tristesse à quitter cette cité qui n'était plus.

Chaque fois, regarder la fumée lui rappelait le monde autour et ce qu'il avait perdu. C'était sa manière à lui d'honorer les morts d'une guerre imbécile. Elle brûlait, paisiblement, tout l'inverse de ceux que le conflit avait embrasés et finalement dévorés. Balafre était bien trop jeune pour l'avoir connu, et même ses parents et les parents de ses parents, mais il connaissait l'histoire de cette grande guerre de conquête qui avait duré longtemps et qui avait rendu les forêts vides de leurs habitants originaux. À présent, elles comptaient des voleurs, des tueurs, des malandrins, des déserteurs. Des gens qui tuaient des chevaux pour abattre leur cavalier. Il avait lu les histoires étant enfant. Et il se demandait toujours comment ces figures de légendes, de contes de fées, pouvaient être devenues les quelques misérables sans abri qu'il croisait au hasard de ses pérégrinations dans Prastro. Il avait même envisagé un moment que Valdo n'agît que par pure et simple vengeance, contre une race qui lui avait fait perdre la sienne.

Il n'avait jamais écarté la possibilité, elle était par trop crédible, mais il ne l'avait jamais préférée aux autres. Un jour, peut-être, quand il aurait le temps, il lui poserait la question, si leurs relations venaient à s'apaiser. Balafre soupira et balança les cendres dans l'âtre qui tressautait de couleurs. Il s'étendit sur le lit. Depuis son excursion à la mairie et la promenade en voiture, il n'avait pas eu ce loisir. Même ce fichu lit de camp lui paraissait un paradis. Il sourit doucement.

Qu'aurait-il fait pendant la guerre ? Il s'était posé la question toute son enfance, en lisant les romans d'aventures, avec ces belles gens qui paraissaient invincibles, puis plus tard, en consultant les comptes-rendus de la bibliothèque de l'université, avec ces gens acculés. Il se le demandait toujours, en regardant les tableaux qui les représentaient, si majestueux. Comment avaient-ils pu perdre, eux, si vieux, si beaux ? Et qu'aurait-il fait, lui, pendant la guerre ? Quelle notion de justice aurait gagné sa voix, ses actes ? Pour quel parti se serait-il emporté ? Jusqu'ici, il avait remercié le hasard, le destin, les dieux, de ne jamais lui avoir donné l'occasion de l'apprendre.

Il bougea un peu dans le lit, remit la couverture correctement. Assez d'imbécilités. Balafre de retourna dans un sens, dans l'autre, et se laissa gagner par le sommeil, les pensées pleine de guerre, d'elfes sublimes et le portrait d'Alwena au-dessus de lui qui ne le lâchait pas du regard.

Celimbrimbor | 21/11/25 08:43

« Fous-moi la paix, un peu.
─ Faudra bien que tu te pardonnes toi-même, un jour.
─ Non mais : fous-moi la paix. »
Le ménage, dubitatif, regarde le barman.

« Quand est-ce que tu l'as dessiné ?
─ Hier soir, avant de me coucher. Un temps. Ça m'apaise.
─ Oui, tu me l'as dit déjà. Une pause. De mémoire ?
─ Toujours. Enfin, le plus souvent.
─ C'est Une pose. Ressemblant. »

Sur la feuille blanche, une jeune fille en portrait souriait, sans voile ou modestie, d'un sourire sans nuage, et regardait au loin, au-delà des bordures du papier, dans un avenir qu'elle ne pouvait connaître mais qu'elle accueillait, réclamait même, avec douceur et bonheur. Ses cheveux courts repoussaient en bouclettes sauvages peu disciplinées qui la rendaient étonnamment rude malgré sa débordante douceur. Il fallait alors revenir vers les yeux, plongés ailleurs, pour comprendre cet aspect abrupt, signal d'une détermination sans faille, qui se lisait alors dans la hausse du menton, dans l'inclinaison de la tête et même jusque dans ce sourire. Il y reposait, sous la bonté, sous la joie, sous le bonheur, un cœur solide, franc, qui ne se laisserait jamais déborder de son chemin et qui se trouvait là non pas en guise de vérité profonde dissimulée sous le masque quotidien mais plutôt en contrefort, en soubassement visible pour peu qu'un observateur se donnât la peine de l'y chercher.

« Et comment l'appelles-tu ? Un temps. Je veux dire, son titre ?
─ Oh, aucune idée, je n'y ai pas réfléchi. Attends une seconde, tiens. Une pause. Voilà. Premier portrait du chef d'orchestre, cela te va ?
─ Évidemment ! Rires musicaux. Premier portrait... C'est vrai. Après, je ne suis pas encore chef d'orchestre mais ça viendra assez vite. Je peux le garder ?
─ Oui, bien sûr. Un sourire. C'est bien qu'il te plaise. Monsieur Ostrenci n'aimait pas mes dessins.
─ Ah ?
─ Ils le mettaient mal à l'aise. Il ne m'a jamais dit véritablement pourquoi, simplement qu'il n'aimait pas ce qu'il y voyait.
─ Bah, c'est pas très grave, en même temps. L'important, c'est que tes dessins te plaisent avant tout. Une réalisation. Un instant. Ton monsieur Ostrenci, là, ce ne serait pas Jérémy Ostrenci ?
─ Oui, pourquoi ?
─ Il a écrit, y a quelques années, un traité sur la musique pompeusement intitulé Pour une conception rationnelle de la musique et de la composition musicale à des fins de plaisirs. Crois-moi, ce type serait incapable de réaliser que quelque chose est bien, beau ou vrai alors que tout autour lui crierait. Il a une idée de l'art très personnelle. À la mesure de son talent d'ailleurs. Alors bon, à mon avis, tu ne devrais pas vraiment te préoccuper de l'opinion du premier contradicteur venu même si, je l'admets, il s'agit de quelqu'un d'assez import
─ C'est surtout que c'est lui qui m'a recommandée ici.
─ Oh. Un temps. Tu sais quoi ? Mes parents détestent ma musique. Dès que je me mets au violon ou au piano pour m'amuser ou composer un peu, ils s'enfuient littéralement de la pièce. Y a deux ans, alors que je préparais le concours du littoral, mon père a fait exprès de partir en voyage d'affaires tout le temps de la préparation, juste pour ne pas avoir à m'entendre. Je crois que ma mère en est presque devenue folle, la pauvre. Une pause. Par contre, ils sont toujours venus me soutenir et ne m'ont jamais empêchée de travailler. Et ils étaient toujours les premiers debout aux concerts pour applaudir. Même un jour, ma mère a littéralement traîné hors de la salle deux hommes un peu éméchés qui parlaient trop fort et gâchaient le concert. Tu vois ; il doit te soutenir quand même, et pas d'un peu.
─ Oui, tu dois avoir raison mais bon. Une pause. C'est blessant, un peu, d'une certaine manière, qu'il ne croie pas en ça alors qu'il croie en tout le reste.
─ Moi, en tout cas, j'aime tes dessins et je suis sûre de ne pas être la seule dans ce cas. Un rire. Allez, tiens, ne bouge pas ! »

Suzanne se laissa tomber à bas du charme où elles avaient élu domicile pour la matinée et sortit son violon de ses affaires restées en bas du tronc. Elle adressa un sourire complice à Amandine et tira de l'instrument une série de notes désordonnées avant d'ajuster quelques clefs. Enfin, elle leva la tête pour bien repérer sa comparse et recula de trois pas.

Il n'y avait personne d'autre sur la pelouse interdite et encore moins dans l'arbre en ce début de dimanche doux et chaud. Le soleil semblait ne rayonner que pour elles deux et elles en profitaient avec joie. Elles avaient au début effrayé des oiseaux qui s'étaient dispersés mais ils avaient depuis repris courage et s'installaient de nouveau ça et là dans les branches hautes, pépiant à toute force, se racontant sans doute des histoires qu'elles ne pouvaient, du reste, comprendre. Suzanne reposa l'archet sur la corde, provoquant un nouveau mouvement de frayeur chez les volatiles et elle profita du silence qui suivit pour se mettre à jouer.

D'abord, il y eut le bruissement du vent ou d'un petit torrent, Amandine ne sut pas trancher immédiatement. Simplement, il y avait ce bruit entêtant et sauvage, délicat en même temps, qui l'entraînait vers des paysages à peine devinés qui s'esquissèrent pour elle à mesure et au fur que la mélodie prenait de l'ampleur et elle se retrouva soudain sans y avoir pris garde à l'orée d'une forêt, dos aux arbres, longeant un ample fleuve qui coulait dans la plaine balayée par un vent chaud qui se changea bientôt et gagna en force pour devenir une tempête rageuse, déchaînée, qui charriait pluie, grêle et fureur dans son sillage comme autant de sicaires pour un méfait quelconque et au milieu de ce bruit de fin des mondes Amandine voyait passer des animaux en panique qui laissaient une trace dans l'herbe et dans les sons jusqu'à ce que la tempête perdît de sa grandeur et redevînt bruissement sur la lande basse et que tout retrouvât son calme initial et qu'elle pût admirer depuis son petit promontoire un paysage apaisé que des montagnes au loin couronnaient et puis ce fut

Le silence.

Suzanne salua par habitude et releva les yeux vers Amandine.

« Alors, bon, ce sera forcément mieux avec un orchestre complet, et quand j'aurai un peu mieux arrangé le premier mouvement que je trouve un peu plat mais voilà, ça donne une bonne idée du thème principal je trou
─ Bravo ! Applaudir. Je n'avais jamais rien entendu d'aussi grand. Et tu arrives à faire ça seulement avec un violon. Je ne savais pas qu'un si petit instrument pouvait dégager autant de force. Bravo, vraiment, bravo !
─ C'est vrai, ça te plaît ?
─ Bien sûr ! Sauter de l'arbre. Bien sûr ! C'est magnifique, je le pense vraiment.
─ Tant mieux. Ranger. Je travaille dessus pour les auditions de l'orchestre de l'université. Il faut que je me fasse une place.
─ Oh, ça ira, je n'en ai aucun doute. Un temps. Le carillon n'a pas frappé neuf heures encore, tu veux qu'on se balade un peu ?
─ Le concierge ne nous laissera pas sortir de l'enceinte, Ethiel a été très clair là-dessus.
─ Non mais, pas en ville. Rire. As-tu eu le temps de faire le tour de toute l'université ?
─ Alors là, pas du tout. J'ai juste vu le bâtiment pour les inscriptions spéciales et le bureau d'Ethiel et celui de madame Kérajan. Un temps. Je vais remettre mon violon dans ma chambre et on y va ?
─ Je monte avec toi, j'ai une carte des murs là-haut. »

Amandine emboîta le pas à Suzanne et elles quittèrent la pelouse interdite avant de remettre leurs chaussures. Le soleil de la veille avait séché toute trace de la pluie des jours précédents et des touffes de pelouse, ci ou là, sortaient la tête de terre. Elles passèrent les pavés du parvis qui ne glissaient plus jusqu'à leur résidence et entrèrent dans les discussions. Avec la reprise des cours du lendemain, les étudiants reprenaient leurs marques, leurs habitudes, et ceux qui n'avaient pas pu se revoir en ville ou la semaine passée discutaient ensemble depuis leur réveil. Quelques étudiantes avaient presque congédié Suzanne et Amandine de la cuisine pour prendre leur petit-déjeuner en paix et se souvenir du temps passé.

La résidence était exclusivement féminine pour la simple raison que l'université tenait encore en estime des standards un peu anciens et préférait ne pas présumer de la probité de ses étudiants de tout genre. Du reste, le bal du soir même veillerait à rapprocher les personnes, à présenter les première année qui comptaient aux deuxième et troisième année intéressée, tisser des alliances. Un bal, en somme, semblable aux fêtes après les récoltes. Amandine sourit en refermant à clef la porte de sa chambre. Les villes et les campagnes n'avaient que des différences de façade, finalement.

Elle retrouva Suzanne dans le hall et elles sortirent toutes les deux après avoir décidé que le musée d'histoire d'un bâtiment tout proche les intéressait. Elles longèrent la résidence sur la gauche, remontant en direction du campanile, et entrèrent dans une autre cour, sans parc, où se trouvaient d'autres dortoirs comme le leur, des pavés polis et le bâtiment Sévrar.

Du double battant en bois massif ne battait qu'un pan, que Suzanne poussa pour entrer dans le musée. Elles furent accueillies par deux squelettes, sur des piédestaux, de part et d'autre d'un escalier en marbre qui délimitait le vestibule.

« Je ne savais pas qu'il y avait eu des ours dans la région.
─ Moi non plus. Une lecture. Il y a plus de deux cents ans, selon le cartel. Disparus ici mais on en trouve encore dans les montagnes.
─ Oh. Un temps. Par contre, j'ai déjà vu des élans traverser les forêts derrière chez moi.
─ Tu préfères aller où ? Déjà au palier suivant. Il y a une salle sur l'histoire humaine du plateau et une autre sur l'histoire du plateau.
─ Histoire humaine et histoire tout court ? Rire sec. Décidemment, ils ne doutent de rien ici parfois. Va pour l'histoire humaine, si tu veux bien.
─ C'est par là ! »

Elles pénétrèrent dans une grande salle éclairée par une grande fenêtre au plafond, aux murs couverts de tentures ou de tableaux, avec au centre trois imposantes maquettes. Elles s'arrêtèrent à l'entrée et restèrent immobiles un moment. La première tenture se lisait en plusieurs saynètes, dont la principale montrait des phalanges d'hommes en armure avançant vers une forêt d'où dépassaient les têtes maléfiques de quelques elfes. Ensuite, la deuxième saynète déployait une bataille entre ces deux armées, où les hommes, engagés à dix ou vingt contre un, avaient le dessus et terrassaient l'host des elfes. Enfin, dans le dernier tiers, l'artiste avait décidé de montrer la reddition du roi des forêts, en haillons, enchaîné, pâle, devant les chefs coalisés. Un regard alentour leur montra que tous les travaux présentés dans la salle brodaient autour de la guerre, celle de structure et une plus vieille, avec les elfes, qui tenait la place d'honneur avec un portrait sur un mur intitulé Gil Dys Lendlor, ultime roi des elfes, d'après archives.

« Vous vous en doutez, ce n'est pas ma salle favorite.
─ Deux sursauts. Ethiel ?
─ Oui, mesdemoiselles Ciòran Corvadt, Dulaure. Un temps. J'aurais cru vous trouver dans votre arbre, savez-vous ? Pas enfermées dans un musée municipal.
─ Nous avions du temps avant de rejoindre monsieur Ferdinant.
─ Vous n'en avez plus. Un sourire. Il vous attend dans le bâtiment Nosra. Allez, filez. Une porte tenue ouverte. Je passerai vous voir au cours de la journée. Au-revoir. »

Les deux jeunes filles eurent la politesse de ne pas exprimer leur léger outrage à se trouver ainsi congédiées et partirent sans un mot, laissant Ethiel seul derrière elles et la porte fermée. Son regard passa rapidement sur la tenture et sur le portrait. Il cherchait à faire fermer cette salle depuis son arrivée à l'université mais aucun doyen ne le lui avait accordé. Il sourit doucement et se dirigea vers la maquette principale, orientée de telle façon que le regard du spectateur ne pouvait ignorer le tableau juste en face, L'héroïque action.

Un meurtre. Un simple et banal meurtre, qui devenait héroïque parce qu'il avait permis à Prastro de remporter une guerre de plus. Il regarda les petites figurines de la maquette, répliques de celles figurant sur le tableau, plus inspirées qu'inspirations et soupira. « Les machines d'Opry ». Des assemblages de métal, relativement humanoïdes, bardés de morceaux tranchants, coupants, contondants. Des machines magiques, des armes, quasiment indestructibles, dont le seul point faible résidait dans les hommes et femmes chargés de les faire fonctionner, dissimulés au loin.

Prastro n'avait plus rien qui pût s'opposer à cela. Les grands mages de la guerre s'étaient éteints les uns après les autres et la magie avait subi un tel discrédit dans l'esprit populaire que les rares étudiants qui cherchaient à l'apprendre n'étaient que des sots motivés par le pouvoir et la puissance. Pire, il ne restait aucun professeur capable et l'autre se contentait de vivre de ses recherches, enfermé dans son bureau, à terroriser les rares enthousiastes un peu instruits qui avaient le culot d'assister à son cours.

Ethiel secoua la tête. Non seulement la cité n'avait plus rien pour se défendre mais elle avait été trahie. Il soupira. Elle ne tiendrait pas mais l'université survivrait. Alors il fallait s'assurer qu'elles restassent dans l'enceinte, où elles avaient une chance de vivre. Il quitta la salle d'un pas vif pour aller s'assurer qu'elles fussent bien avec Ferdinant et qu'il ne les lâchait pas.

Celimbrimbor | 29/11/25 10:48

« Nous t'avons tous pardonné, nous.
─ Qu'est-ce que tu comprends pas dans « fous-moi la paix » ?
─ Et il nous a pas fallu dix siècles pour ça. »
Le balai tombe, dans un effort d'échapper à l'effort.

Gamin regardait la ville depuis le toit. Il avait une veste et une chemise propre, un couteau, pas d'argent, son pantalon et des bottes. Il sourit. La ville le regardait, goguenarde, et semblait l'appeler à redescendre, à revenir dans les rues pour tenter le sort encore un peu. Étonnamment, il n'envisagea pas de répondre à cet appel qui avait perdu beaucoup de son attrait. Non pas qu'en chat échaudé il ne voulût pas goûter de nouveau l'aventure, mais il avait quelque chose à faire de plus important.

Après le petit déjeuner et l'adresse de Balafre, il s'était éclipsé et avait cherché dans toute la ville, retraçant ses pas au mieux et voilà qu'il avait retrouvé. Il avait reconnu la corniche, d'abord, alors était monté prudemment, à l'abri des regards, pour s'assurer. C'était bien là. Il avait dormi un peu plus vers le centre, mais c'était là qu'il avait commencé à courir et qu'il était tombé. Bien. Il sourit. L'appréhension lui tenait le ventre mais il pouvait faire avec. Pourquoi n'avait-il pu courir ? Pourquoi avait-il pu le faire quelques jours après ? Que s'était-il passé ? Cela se reproduirait-il ?

Le jeune homme leva les yeux vers le ciel libre et balaya toutes ces questions sans rapport avec la course. Il tourna la tête à droite, à gauche, n'aperçut aucun garde et s'élança.

La pure joie d'être le saisit alors même qu'il levait sa jambe gauche après son premier pas et à partir de là tout cessa d'importer à part l'illisibilité totale du monde qui nécessitait une confiance absolue dans un instinct chimérique qui dictait seul, à partir d'infimes perceptions fondamentalement fausses, la course, dans quelque sens qu'elle allât, sans vraiment que le coureur sût où elle l'amenait ni si elle l'amenait quelque part car de toute manière cela ne comptait plus vraiment et il continua de courir, ignorant le carillon de l'heure, rayonnant autour de l'endroit où il avait glissé, posant le pied exactement au même endroit, de la même manière exactement, sur la même tuile, sans tomber de nouveau et sa joie s'enivrait d'elle-même et le décida à aller voir ailleurs si le sol était moins glissant et il se retrouva sans le savoir sur les murailles de la cité, tout à sa liberté retrouvé, passant des remparts aux maisons, esquivant sans y prendre garde les jets de pierre des habitants des Pourtours, prenant appui sur les derniers morceaux solides des toits, rebondissant sur les dernières pierres qui tenaient les derniers murs qui restaient digne de ce nom dans un flou tempétueux où il oubliait tout et où tout l'oubliait jusqu'à ce que la demi sonnât et qu'il s'arrêtât

Au sommet d'un créneau, le souffle un peu court. Gamin reprit lentement son souffle. Une petite corde brinquebalait, accrochée à une protubérance de la pierre, solide. Il aurait pu descendre. Il aurait pu disparaître, dans le plateau, dans le nuage de poussière au loin, dans les forêts lointaines, dans les bois. Il regarda la corde puis son regard tourna vers le centre, son chaos, ses tours branlantes, ses rues, sa vie. Il n'avait aucune raison d'hésiter et il ne l'ignorait plus.

Il avisa un aqueduc un peu après et décida de continuer jusqu'à lui pour l'emprunter et retourner vers le centre de la cité. Balafre n'avait pas été des plus subtils pour faire comprendre à toute sa section qu'elle devait être en ordre de revue à dix heures dans le souterrain de l'association. Aymé lui avait expliqué comment s'y rendre et la tâche n'allait rien revêtir de difficile, d'autant plus que les gardes, en livrée ou non, semblaient avoir déserté.
Gamin reposa ses yeux alentours et sa maigre expérience de la ville tiqua. Il aurait dû y avoir des soldats, il en avait vu en arrivant, certains étaient passés très près de l'arrêter. Il n'aurait pas dû pouvoir se promener ainsi, on aurait dû chercher à l'interpeller, il aurait dû courir, encore, plus loin. Le jour était sans doute chômé pour les gardes. Il haussa les épaules, l'aqueduc lui tendait les bras.

Il s'agissait en fait d'un passage interne à l'épais mur qui permettait de descendre jusqu'un des cours d'eau souterrains qui abreuvaient la ville. Il avait été bâti en même temps que le reste de la ville, voire auparavant, quand des habitants s'étaient installés là. L'approvisionnement en eau avait été le premier problème à résoudre et il avait fallu détourner des rivières, des fleuves, creuser des canaux et finalement les aqueducs étaient apparus temps après temps. Au terme du long mûrissement de ce petit carrefour était advenue une cité digne de ce nom. Ainsi les canaux originaux avaient bientôt cédé la place à des aqueducs monumentaux aux larges piles décorées. Une première invasion avait rapidement mis fin à cette mode et Prastro avait récupéré les pierres pour bâtir ses murailles et avait mis à profit un savoir faire tout neuf dans la sape pour creuser des voies d'eau souterraines.

Gamin descendit du dernier barreau de l'échelle qui menait jusqu'au canal. Il était arrivé quelques mètres sous le niveau des rues de la cité et, de loin en loin, un rai de lumière indiquait un accès. Il tendit l'oreille mais ne réussit pas à discerner un bruit. L'épaisseur du sol devait étouffer tous les sons et isoler la voie. Le jeune homme se mit en marche, lentement, une main collée au mur gauche, dans le couloir. C'était un simple trait, droit, une tranchée au milieu où s'écoulait l'eau discrètement, rendant hommage à la maîtrise des bâtisseurs. Les briques jointaient sans accroc et le passage suivait une pente presque indiscernable tant elle était légère. Il fallut toute son expérience à Gamin pour se rendre compte de la chose après une dizaine de mètres parcourut.

La cité était décidemment pleine de surprises. Peut-être en trouverait-il d'autres en chemin, au hasard d'un croisement, d'un virage. Il imagina rapidement des pans entiers de murs couverts de dessins, des coteries dissimulées agissant à l'abri des murs, une cité d'en-bas répondant à celle d'en-haut puis secoua la tête. L'association régnait sur les sous-sols avec autant de précision et de force que possible. Rien ne se cachait-là, seulement les ombres des rêves et les cadavres des secrets.

Il dépassa le quatrième croisement et bifurqua sur la droite dans un autre tunnel. Aymé lui avait donné des indications suffisamment vagues pour évaluer son sens de l'orientation et il était dans son intérêt de ne pas le décevoir. Il aurait préféré passer par les toits mais le vieux chef de section avait précisé qu'il devait arriver jusqu'à la salle par les sentiers enterrés. Il était libre, certes, dans la mesure où une telle notion valait, avant l'assemblée, mais il s'était agit d'un ordre sans appel. Il fallait ne pas être vu et commencer à apprendre.

Alors Gamin découvrait la sensation étonnante de passer invisible sans fomenter méfait. Il retirait depuis toujours une certaine fierté de sa capacité à, sinon ne pas se faire voir, du moins à échapper aux regards sitôt trouvé, et c'était une chose nouvelle pour lui de ne pas être le centre attendu ou réalisé des attentions. Il n'était pas sûr d'apprécier l'expérience à sa juste valeur. Quel intérêt dans ce cheminement secret si personne ne connaissait l'existence du secret et ne cherchait à le trouver ? Tout le sel d'une cache venait du fait qu'un tiers pouvait, à tout moment, se mettre à sa recherche et, sans doute, la trouver. Toute l'excitation d'une fuite venait de la possibilité, infime, ridicule, contenue souvent mais jamais effacée, d'être attrapé. Et puis courir ici était sans attraits. Possible, indubitablement, mais quel coureur aurait voulu s'enfoncer tout droit, en bondissant de mur en mur pour passer l'ennui, sans s'élever ?

Il tourna à droite, cette fois-ci. Aymé avait dit qu'il ne devait pas être en retard et tant pis s'il se perdait. Tant que le couloir s'enfonçait, il était sur la bonne voie. Le chef avait laissé entendre que la salle de l'association était le point le plus profond de la cité. Il ne l'aurait pas obligé à prendre ces chemins s'il n'y avait pas eu un rapport. Il n'y avait plus qu'à espérer qu'un dernier indice lui montrerait le chemin une fois arrivé au bout. Sinon, eh bien, il ferait marche arrière, retrouverait la cordelette et irait tenter sa chance ailleurs. Tant qu'il resterait un ailleurs.

Les traits de lumière s'éloignaient depuis quelques centaines de mètres et disparurent tout à coup. Soit il passait sous un bâtiment, soit les concepteurs n'avaient pas jugé

Ou bien simplement les trous avaient été bouchés, ce que lui confirma la texture du plafond, rugueuse, pas une pierre, quand il passa la main où aurait dû se situer l'ouverture. Sans doute une précaution de l'association et il ne devait plus être très loin de sa destination. Ne restait plus qu'à trouver.

Il recula. La chiche lumière était trop diffuse et surtout trop loin pour l'aider à trouver quoi que ce fût dans le périmètre intéressant et il ne trouverait rien à tâtons.

Les courses à l'aveugle n'étaient ni les plus faciles ni les plus intéressantes mais demeuraient une étape obligée de la formation de tout coureur. Musqué adorait surprendre ses apprentis en leur collant une cagoule sur les yeux et en les lançant dans le vide. L'exercice consistait à toujours tout embrasser du regard de façon à laisser libre cours à l'instinct de course. Gamin inspira doucement, leva une dernière fois les yeux, expira, les ferma
et tendit les bras juste à temps pour adoucir son choc contre le mur. Il s'appuya contre un instant, sonné, avant d'ouvrir les yeux. En toute logique, si son instinct ne le trompait pas, l'entrée était là. Pourtant, le mur n'avait pas sonné creux quand il l'avait heurté. Il se tourna vers son point de départ, une quarantaine de mètre plus haut. Voilà, il avait changé de côté. Gamin soupira, agacé, et enleva ses bottes avant de se laisser glisser à l'eau.

Elle était froide mais pas suffisamment pour couper le souffle et poser problème. Il passa la tête dessous et repéra le petit passage situé sous le mur. Seul un faible courant y allait et en sortait, ce qui le rassura sur la longueur du couloir. Il prit sa respiration à fond, espéra qu'on eût déposé des vêtements secs de l'autre côté ou qu'il s'agissait bien de sa destination et plongea. Une main tendue devant lui, l'autre gardant contact avec le plafond au-dessus pour ne pas s'y cogner, il nagea deux mètres tout au plus avant de pouvoir sortir la tête de l'eau. De là, il aperçut un rebord et se hissa pour se retrouver au sec. Il n'accorda pas un seul regard à Aymé qui l'attendait, assis sur une chaise près d'une porte fermée, une lanterne sourde à ses pieds, et se déshabilla pour se sécher avec la serviette éponge déposée sur le sol.

« Tu enfileras ça après. Une sorte de robe sur la chaise. Comment trouves-tu le sous-sol de la cité, Gamin ?
─ Vide.
─ Tant mieux. Un temps. Mais encore ?
─ Vide. Un sourire. Personne, pas âme qui vive. Ni guetteur, ni garde, ni rien.
─ Vraiment rien ?
─ Ouais. Passer la robe.
─ Et sur les murailles.
─ Passer le col. Z'auriez pu en prendre une à ma taille. Grogner. Personne non plus. Un temps. D'ailleurs, le dimanche est chômé pour les gardes, aussi ?
─ Non. Un soupir. Il semblerait que Balafre ait encore vu juste. Enfin. Les bottes, là, sont à ta taille, et prends le pantalon aussi, tu seras gentil. Attendre. C'est bon ?
─ Oui, c'est ridicule aussi.
─ On est tous passés par là. Une pause. Allez, viens. »

Le chef de section sortit une clef de sa poche, ouvrit la porte, laissa passer Gamin dans un nouveau couloir et sortit après lui pour refermer la porte. Des torchères vives peuplaient le corridor assez large pour que quatre personnes s'y croisassent de front. Aymé ouvrit la marche. Au bout d'une minute, après un virage, ils arrivèrent dans un passage plus large encore, en voute briquée, des colonnes de loin en loin portant des appliques qui ajoutaient leurs lumières à celles des vases. Un mince filet de gens le parcourait, dans le même sens.

« Bon, toi, tu les suis, c'est tout droit.
─ Y a une autre entrée ?
─ Évidemment, tête de bois. Tu ne croyais tout de même pas que tout le monde
─ Un sourire. Pour les chefs de section.
─ Oh. Un temps. Oui, plus loin. Une pause. Allez, maintenant, déguerpis. Et surtout, pense bien à tout ce que Balafre ou moi avons pu te dire. On sait jamais. »

Gamin haussa les épaules et rejoignit un groupe qui avançait vers le bout du tunnel. Personne ne lui adressa la parole ni ne l'examina. S'il était là, il devait y avoir sa place. Il marcha peu de temps et déboucha sur le parterre de l'association, qui bruissait de mille conversations murmurées.

Le parterre était une salle gigantesque, impossible de hauteur et de largeur et de profondeur et pourtant elle se trouvait là, devant lui, conçue pour accueillir les assemblées de l'association. Simplement circulaire, ses voutes convolutées reposaient sur des colonnes droites aux chapiteaux décorés simplement de volutes rappelant les flots ou le vent, la salle rayonnait grâce aux nombreuses lampes installées ça et là mais aussi du fait d'un habile jeu de miroir qui renvoyait les lumières à l'infini ou presque et faisait du plafond un éclairage secondaire puissant. Là, tous les membres se retrouvaient à l'appel de l'un des leurs et le parterre devenait alors le cœur terrible et changeant de l'association. Enfin, face au parterre, presque ridicule de petitesse et de simplicité, une estrade attendait que huit chaises vinssent se remplir et que le cœur reçût son âme. Au même plan, sur la droite des chaises s'en trouvait une dernière, tandis que devant, dans le creux, pas tout à fait partie d'un côté ou de l'autre, espérait un pupitre qui avait dû entendre des centaines de discours.

Gamin embrassa tout du regard, notant l'entrée derrière l'estrade, dont allaient sans doute, à tout instant, arriver les chefs de section, notant les sorties les plus visibles, apercevant celles un peu dissimulées, devinant les plus secrètes, comprenant comment se rangeaient déjà les membres, par section plus que par affinités, devinant ici et ailleurs des tensions, marquant les espaces vides qui étaient autant de frontières tenues entre l'ordre établi et une bataille rangée. Il vit tout, dans son seul regard, et tout s'ancra dans sa mémoire. En même temps, il avait repéré quelques uns des membres de la section de Balafre et se dirigea vers eux.

Celimbrimbor | 10/12/25 08:28

« Enfin bon, tu sais quoi ? Brisons-là.
─ Ah ben quand même !
─ Ouais, avec tout ça, j'ai oublié de te demander de me parler de Taliesin. »
Le barman redépose une bouteille sur la table.

Tous les chemins de ronde passaient devant l'hôtel et tous les rondards suivaient scrupuleusement la nouvelle consigne. Tous savaient qui croupissait dans les geôles et tous levaient un regard vers la haute fenêtre pour saluer leur commandant. Ils avaient dans le ventre une drôle de boule qui pulsait sourdement depuis deux jours, depuis deux nuits. Les noctambules assuraient double service pour laisser les diurnes se remettre de leur émotion. Certains, d'ailleurs, ne reviendraient pas, avaient-ils dit. Et Clorinde veillait.

Clorinde veillait à la haute fenêtre, veillait à l'horloge pour ne louper aucun passage, veillait Arnaud dans l'infirmerie, veillait pour réveiller ceux qui restaient, veillait le siège, veillait pour rédiger le rapport d'arrestation, veillait parce qu'il n'y avait plus autre chose à faire, veillait parce qu'il n'y avait qu'elle pour le faire. Elle adressa un signe de tête à Renée qui tenait la ronde de Jacques. La pragmatique et la rêveuse se retrouvaient abasourdies au même titre et ne réagissaient pas vraiment. Dans son bureau, sur le plaza, Lily et elle avaient disposé des petits morceaux de bois. Cylindriques pour indiquer les emplacements des guetteurs et autres sicaires habituels de Valdo, pavés pour les endroits où ils auraient dû se trouver sans y être.

Les retours étaient les mêmes et les pavés s'accumulaient tandis que les cylindres restaient en tas nonchalant sur le côté. Les habitants mêmes rapportaient les mêmes informations. Valdo avait quitté les rues. Un des boulangers s'était présenté à l'hôtel en demandant s'il était normal que ses racketteurs habituels ne fussent pas venus. Tout bonnement disparu depuis l'avant veille au matin, avec sa clique. Deux ans de lutte acharnée, pied à pied, résolus.

Non, crièrent pragmatique et rêveuse de concert. Il n'y avait rien de résolu. Elle secoua la tête et s'assit sur la rambarde. Il avait abandonné la partie. Voilà tout, fin de l'histoire. Les péripéties, les camaraderies, les joies, les anticipations, la déception, le milieu ne comptait pas. Il avait décidé de quitter la scène et voilà.

Elle se retint de hurler à travers l'hôtel. Les rondards étaient à cran, inutile d'en rajouter. Cela ne pouvait pas être la fin ! Il ne balançait pas au bout d'une corde sur une place publique ! Il n'avait pas le droit ! Sortir, comme ça, comme si rien n'avait été. Les morts étaient, seraient toujours morts, les parents pleureraient toujours et les enfants pareils. Qui se pensait-il ? Qu'imaginait-il être pour décider ? Une partie de carte, un jeu. Il lui restait débiteur. Et comme par magie il s'envolait, lui et toutes ses ouailles, s'allait faire pendre ailleurs, courir derrière par quelqu'un d'autre.

Il avait aimé la partie, avait-il dit. Il aurait même aimé la poursuivre. Ses ongles grattèrent la rambarde. Un jeu. Un putain de jeu. Elle rouvrit les yeux. Deux ans d'efforts jetés aux orties, deux ans de vie qui ne voulaient plus rien dire et qui ne débouchaient sur rien qu'un désert sans intérêt. C'était ça, alors, la défaite, l'échec ? Clorinde tourna le dos à la fenêtre et s'appuya. Se passer de Lily et l'envoyer traquer l'albinos était tentant mais le risque d'un assaut, bien qu'improbable, restait trop grand. Sans compter les absents, justement. Elle eut un rire amer. Il avait poussé ses pions sur le plateau, sans considération, que pour l'emporter. C'était ça, sans doute le pire. Connaissait-il les noms de ceux qu'il avait tué ou fait tuer ? Bordel ! Savait-il seulement ceux de ses hommes de main tombés ?

Elle avait opposé sa passion, sa fougue, son âme à la froideur de l'albinos, elle avait engagé toutes ses forces dans la bataille, sans s'économiser, sans penser à rien d'autre qu'à l'amener à payer pour ses crimes. Elle l'avait pourchassé jour et nuit et il avait poussé la politesse et l'insulte jusqu'à venir lui dire adieu.

Clorinde réprima un cri et ne put faire qu'un signe un peu raide à Julien qui passait dehors. Ses mains lâchèrent la rambarde en y laissant quelques ongles et elle se retourna pour masquer sa rage qui tirait vers les larmes. Un foutu coup de grâce bien méprisant comme il fallait. Et elle n'avait rien pu faire que de le regarder se tirer de l'hôtel et subir l'affront. Il était entré en maître dans son domaine, son domaine à elle, avait dicté sa conduite et il n'aurait manqué que le thé et les biscuits pour que cette farce ressemblât à un goûter mondain. Depuis quand les rats venaient saluer l'exterminateur ? Depuis que l'exterminateur perdait, soufflèrent rêveuse et pragmatique, perfides. Ou alors

Si ça parle, ça ment

La commandant releva la tête et relut la maxime de son grand-père sur la plaque à moitié effacée. Que Valdo fût venu par pure politesse de fin de partie était impossible. Il n'avait jamais eu d'action irréfléchie, il n'allait pas se mettre à errer pour lui faire plaisir, elle devait trouver ce qu'il avait à gagner. Déjà, une journée d'inaction, tacla la pragmatique goguenarde. Mais il n'était plus là, s'empressa d'ajouter la rêveuse. Plus dans les rues. Donc, il était ailleurs. Et encore une fois, triompha la pragmatique, où ?

Non. Clorinde secoua la tête. Ce n'était pas une affaire de où, de pourquoi, si on y réfléchissait un peu. Il n'y avait plus personne dans les rues, donc Valdo avait besoin de tout son effectif. Cela n'était jamais arrivé précédemment mais elle avait pu observer en une petite dizaine d'occasions une diminution notable des hommes de l'elfe dans le quartier, qui avaient chaque fois coïncidé avec

Voilà. L'albinos allait tenter un coup de force à l'assemblée de l'association qui devait se tenir. Elle ne s'était sans doute pas déjà tenu sinon tous seraient retournés à leur poste. Voilà où il se trouvait et pourquoi.
Elle sourit. Un pas, c'était déjà mieux que rien. Les autres, à présent. Il était venu pour la jeter dans la confusion et il avait réussi mais il n'y avait pas que cela son insistance à fermer la partie témoignait d'autre chose. Clorinde ferma les yeux pour se remémorer l'échange. Avec quelle morgue lui avait-il assuré qu'elle serait

Trop occupée pour le pourchasser ?

Oui, au milieu des politesses et des insultes doucereuses, il avait bien déclaré cela. Quelque chose clochait. Lui parti, il n'y avait plus rien pour retenir son attention dans le quartier et ses alentours. Peut-être s'agissait-il d'une promesse de retour, hasarda la rêveuse timidement. C'était idiot, il ne pouvait s'agir de cela. Elle descendit les escaliers.

« Lily, je vais poser quelques questions à Malory. Un sourcil levé. Une idée à creuser. Tu prends l'étage. »

La rondard se leva sans un mot tandis que Clorinde tournait vers le petit couloir qui menait aux geôles. Elle passa devant la porte close de l'infirmerie d'où Marc la chasserait si elle faisait mine d'entrer. Arnaud était réveillé mais il avait besoin de repos. Malory aussi, d'ailleurs, mais elle était beaucoup moins disposé à lui en laisser. Clorinde salua le garde de faction, lui fit ouvrir la porte de la cellule et entra.

Ses pieds dépassaient de la couche et on lui avait apporté un tabouret pour qu'ils ne pendissent pas dans le vide lorsqu'il dormait ou qu'il s'allongeait. En l'occurrence, il ne dormait pas mais regardait dans le vague vers le plafond. Il était moins amoché qu'Arnaud mais il avait mis plus de temps à se réveiller. Marc disait que c'était normal, pour un coup pareil, que c'était déjà un miracle qu'il eut ouvert les yeux et qu'il fallait le laisser tranquille lui aussi mais qu'il ne pouvait pas obliger la Commandant à le faire donc ce n'était pas sa responsabilité.

Elle s'assit attendit qu'il se redressât et fixât son regard sur elle. Clorinde avait appris à l'école, durement, que les vrais chefs se reconnaissaient moins à la façon dont ils traitaient leurs amis qu'à celle dont ils considéraient leurs adversaires. De toute façon l'interrogatoire n'avait rien donné, il ne dénoncerait pas Valdo même sous la menace et ce n'était pas cela qui l'intéressait pour l'instant. Elle conserva un visage neutre sous le regard du sicaire. Il fallait qu'elle le fasse parler autrement.

« Qu'est-ce vous voulez ?
─ Bonjour, Malory.
─ On lui dira. Un crachat. Vous voulez quoi.
─ Prendre de vos nouvelles.
─ Ben voyons.
─ Vous avez beaucoup dormi après le coup et le médecin nous a dit de faire attention, qu'un coma aussi long pouvait avoir des répercussions.
─ On m'a rien dit hier.
─ L'interrogatoire prime, Malory. Un sourire. Mais à présent qu'il est passé, eh bien, nous pouvons discuter un peu. Un temps, une recherche. Voyons. Marc m'a dit de commencer par ça. Quel jour sommes-nous, d'après vous ?
─ J'sais pas. Un grattage de front. Dimanche ?
─ Oh. Un sourire forcé. Bien, bien, quel est votre dernier souvenir ?
─ Votre enculé de copain et son poing de merde. Un éclat. Comment ça, « oh » ? Ça veut dire quoi, « oh » ?
─ Ce n'est rien, vous êtes un peu désorienté sans doute, ça va revenir. Une autre recherche. Quelle est votre date de naissance ?
─ Bordel ! Levé, menaçant. Comment ça désorienté ? Répondez-moi !
─ Allons, allons, Malory, du calme voyons, rasseyez-vous. Sourire radieux. Il n'y a aucune raison de s'énerver. Comme je le disais, d'après notre médecin, un si long coma peut vous faire perdre la notion du temps, c'est tout.
─ Quel jour sommes-nous ?
─ Vous pensez donc que nous sommes dimanche, c'est ça ?
─ Ouais ! Rassit. Sinon. Murmure. Enfin. C'est
─ Oui ? Curieuse. Que voulez-vous dire ?
─ Dites-moi quel jour on est, putain !
─ Jeudi, Malory. Vous avez passé cinq jours dans le coma. Définitive. Nous sommes jeudi.
─ Impossible. Un temps. Impossible.
─ Rester silencieuse. Hocher la tête.
─ C'est impossible. Désarroi. Vous devriez plus Et puis j'ai pas entendu L'hôtel devrait.
─ Calmez-vous, Malory, calmez-vous, tout va bien, vous allez bien, tout va bien.
─ Non ! Rage. Putain ! Il nous a menti ! La Ronde devrait être morte ! Le salopard ! Il a pas rempli sa part du contrat et Valdo qui a dû tenter le coup à l'association rien qu'avec Ajax !
─ Là, là.
─ Ta gueule ! Opry devrait déjà t'avoir réglé ton compte, putain !
─ Vraiment ? Se lever, prudemment. Je vais vous laisser vous rendormir et »

Il se jeta évidemment sur elle. Elle n'eut aucun mal à pivoter pour lui faire un croche pied et l'assommer sur un barreau. Cassandre rouvrit la porte de la cellule pour laisser passer sa commandant.

« Laisse-le là et rejoins la grande salle. »

Opry. Elle cligna des yeux dans le couloir. Voilà pourquoi Valdo s'était permis de la narguer ainsi. Une attaque d'Opry. Il ne fallait pas exclure la possibilité que Malory mentît. La rêveuse l'espérait à toutes forces. Elle passa dans le grand hall de l'hôtel. Bon, dans le doute. Elle savait, elle pouvait réagir, le quartier ne serait pas pris au dépourvu et, au mieux elle aurait exagéré, au pire... Elle s'arrêta pour ne pas y penser et la pragmatique retint son vertige et la remit en marche. Donc, dans l'ordre...

« Lily, à travers l'hôtel, sonne l'urgence, tous les rondards doivent se présenter immédiatement à l'hôtel ; Jonathan, va ouvrir l'armurerie pour distribution ; Jean et Fergus, vous descendez le plaza pour voir où on va placer les barricades ; Robert, Raymonde et Catherine, vous allez battre le quartier et obliger tout le monde à rester cloitrés chez eux. Une pause confuse. Nous sommes en guerre, semblerait-il. »

Celimbrimbor | 18/12/25 08:13

« Tu lâches jamais rien toi.
─ Eh non.
─ Bon, tu veux savoir quoi ? »
Il se fait tôt.

Malgré le discours de Jonas, toujours aussi fédérateur, la tension ne diminuait pas dans la salle. Depuis sa chaise, Balafre comptait les points et les choses se présentaient mal. Le règlement, inaltérable, interdisait à quiconque de se présenter en arme mais il ne disait rien quant à leur dissimulation ou leur introduction en douce. Personne n'était dupe, il s'agissait, la plupart du temps, presqu'un d'un jeu, d'un rite. Qui amenait une épée, un poignard. Balafre se souvenait même d'un jour où un homme d'Antiocha avait introduit une hallebarde de cavalerie sans se faire prendre. Cependant, il en dénombrait trop. Les garants, contre les murs, se tenaient crispés, l'assurance feinte. Il y allait avoir du vilain, ils le savaient. Les autres chefs de section le savaient aussi. Auguste et Jonas ne devaient pas l'ignorer non plus. Il flottait un parfum de catastrophe imminente.

Sa section affichait une mine sereine, se tenait rangs serrés, épaule contre épaule, presque, protégeant une sortie, l'air de rien. Ils réagiraient sur l'instant, dès que le conflit éclaterait. La réunion du matin avait porté ses fruits et Balafre laissa paraître un sourire léger. Avec un peu de chance.

Jonas se tut. Le brouhaha revint. Il n'avait pas dit grand-chose, les politesses d'usage surtout mais avait glissé des allusions, ci ou là, à l'unité et à la cohésion. Certains, pas tous, s'en étaient rendu compte et les moins au fait des courants de l'association s'interrogeaient sans comprendre. Il regretta l'absence d'Éric. Le secrétaire leva les mains pour réclamer le silence puis recula. Tous les chefs de section se levèrent, en un seul mouvement, même Valdo, même Sandra et Franck, sans consulter leur albinos de marionnettiste du regard. Ils se dressèrent, immobiles et droits et silencieux dans le silence de la salle. L'espace d'un instant tout fut suspendu. Dans un feulement de tissus Auguste se leva de son siège isolé. Il avança à pas mesurés jusqu'au pupitre où il posa ses mains aux longs doigts fins. Il porta les yeux sur chacun des visages, croisa chacun des regards.

« Lorsqu'Alderyn bâtit cette association, il la voulut une et solide, pour tenir face au monde et soutenir la ville depuis les profondeurs. Année après année, certains ont fait leur cette idée et lui ont rendu honneur. D'autres l'ont oubliée. Chaque faction devait dans son idéal être le pilier solide d'une construction rendue ainsi indestructible. L'association se destinait à devenir une demeure sûre pour les égarés, les faibles et les oubliés. Un refuge, exigeant, qui demanderait des siens une loyauté indéfectible et d'aider les autres comme on les avait aidés. Chacun devait être responsable de l'association comme l'association était responsable d'eux. Et, tous ensemble, faction par faction, veiller sur la ville et ses habitants. Voici ce qu'était l'association à son invention, voici ce qu'était l'association pour Alderyn, voici ce qu'était l'association pour Alwena, voici ce que l'association n'a jamais cessé d'être pour moi, voici ce qu'elle doit être à nouveau, plus que jamais.

« Nos dissensions nous affaiblissent. Nos luttes intestines nous abattent. Nos querelles nous rendent vulnérables face à l'avenir qui nous attend. Un temps. Mes amis, ce jour, nous aurions dû accueillir les nouveaux venus parmi nous, nous aurions dû leur poser les questions auxquelles nous avons tous répondu fut un temps plus ou moins lointain, tous avec nos réponses propres et secrètes, nous aurions dû ensuite les accepter avec joie et bienveillance et les accepter dans une faction ou un autre où ils auraient amené leurs richesses, leurs différences, leurs personnalités. Ce jour, malheureusement, nous ne le ferons pas car autre chose nous occupe. Une pause, pour laisser les hypothèses fuser à mi-voix, puis reprendre le contrôle d'un geste. La clef d'Opry a été dérobée aux coffres de la mairie et a quitté la ville. À cette heure, l'armée d'Opry doit être en marche et prête à fondre sur Prastro. La ville, cette ville, notre ville a été vendue.

« Nul secours ne viendra de l'hôtel de ville. Les régiments des quartiers n'ont pas été constitués. Les gardes des murs ne serviront à rien et il est inutile d'espérer que la Ronde soit utile. Rien ne se dresse entre vos amis, vos familles, vos parents et l'armée d'Opry. C'est à nous, alors, à nous seuls, qu'il revient de se dresser. Un moment, court, pour les laisser reprendre leur souffle mais pas assez long pour protester. C'est notre ville. Prastro est notre ville. C'est nous qui l'avons reconstruite après la guerre civile. C'est nous qui l'empêchons de sombrer. C'est nous, encore, qui la rendons sûre. Pas la mairie, corrompue et inepte. Pas la ronde, exsangue et perdue. Pas les quartiers, pourris et oisifs. Ces murs sont nos murs. Ces rues sont nos rues. Ces maisons, ces bâtiments, ces entrepôts, ces immeubles, ces pavés, ces égouts, ces trottoirs. Temps. Cette ville est notre ville ! La nôtre ! Et nous ne nous la laisserons pas prendre ! Acclamations, à deux sections près ; reprendre. Pour toutes ces raisons nous défendrons Prastro contre l'armée d'Opry. Un temps, de nouveau, pour laisser passer la surprise. Oui ! Les légendes à son sujet sont vraies. Oui ! Il s'agit d'une armée de soldats magiques. Oui ! Ils sont d'une résistance inouïe. Oui ! Ils sont infatigables. Oui ! Ils n'ont pu être détruits au terme de la précédente guerre. Oui ! Un seul d'entre eux est presque aussi redoutable qu'un régiment complet. Calmer l'angoisse. Nous ne les attaquerons pas de front. Cela serait suicidaire et idiot. Ces soldats sont des marionnettes, des pantins que quelqu'un manipule de loin. Ce sont ces gens, ces sorciers, ces mages, que nous traquerons, ce sont eux que nous trouverons et ce sont eux que nous tuerons.
L'association est souterraine, inconnue, secrète. Quand bien même nous sommes en plein jour, nous sommes invisibles. Alors nous chasserons depuis les ombres et frapperons des ténèbres. Respirer : encore ces sections passives à résoudre. Nous serons les lames de la vengeance, les lames de la justice ! Toute notre histoire, toute votre histoire sera révélée à ce moment au grand soleil quand nous abattrons l'armée d'Opry ! Unie comme jamais, l'association ne sera pas la somme de ses factions mais l'union de tous les bras, de tous les cœurs. Et la cité ne vous connaîtra plus comme les hommes de tel ou tel mais comme ceux qui auront détruit la tyrannie ! Une grimace : plus d'enthousiasme mais impossible d'emporter tous les membres de la section de Valdo. Pour réussir tout cela, voici quel sera notre plan. Dans un premier temps, nous ne combattrons pas. Nous laisserons venir les guerriers, nous les laisserons entrer dans la cité. Votre rôle, dans les sections, sera de contenir les velléités de combat. Cet effort est absolument nécessaire pour protéger les habitants de la cité. Plus ils se défendront plus Opry massacrera. Nous ne pourrons pas »

Balafra décrocha, il avait déjà entendu le plan plutôt, pendant la rencontre précédent l'assemblée. Auguste et Jonas l'avaient préparé après qu'il leur eut communiqué son rapport du bal. C'était un bon plan, qui reconnaissait l'impossible et composait avec. C'était même un plan qui avait recueilli l'adhésion de tous les chefs de section. Dans les quartiers les mieux tenus par l'association les pertes des habitants seraient minimes. Ailleurs, cela serait plus complexe, sans parler des Pourtours, qui paieraient encore un prix trop fort, comme d'habitude. Et puis la certitude de trouver tous les marionnettistes et de pouvoir se débarrasser de tous lui paraissait, au mieux, d'un optimisme naïf et béat. Quand à laisser les soldats s'installer dans la cité, l'idée seule le répugnait. Il secoua la tête doucement. C'était un bon plan mais il ne s'en satisferait pas. Intérieurement, il échafaudait déjà le circuit d'aide clandestin qu'il mettrait en place dans sa section et comment il communiquerait avec les autres. Le matin même il avait déjà lancé des agents au-dehors de la ville pour qu'ils recherchassent des zones sûres où les sorciers auraient pu se dissimuler, où transporter les parts les plus fragiles de la population le temps que tout se calmât. C'était appliquer un cataplasme sur une jambe de bois mais mieux valait ceci que rien. Et ce plan ressemblait tellement à rien, à une défaite silencieuse, qu'il ne l'acceptait que du bout des lèvres.

Auguste semblait chambouler les suivants de Franck, Sandra et même quelques uns de Valdo. Ils étaient arrivés avec l'envie visible d'en découdre et les nouvelles semblaient les calmer un peu, les détourner de leur envie de violence. Pas tous, évidemment. D'ailleurs, Malory manquait dans les rangs de Valdo, il ne l'avait pas remarqué plus tôt. Balafre intégra ce fait dans le rapport de force. Le véritable enjeu, finalement, et Auguste l'avait bien saisi d'après les inflexions de son discours, était les indécis, les attentistes. Ils traîneraient le fléau de la balance dans une direction ou une autre. Si seulement ils avaient le loisir du temps. Le plan avait été dressé dans l'urgence, Auguste improvisait son discours en allant, l'ordre du jour avait été établi à la va-vite. Le tempo était dicté par l'ennemi et il fallait parer les coups en aveugle. Il soupira doucement. Ils avaient réagi rapidement et les ressources des d'Asquith et des Nosra ne leur seraient pas inutiles, si elles réussissaient à en sauver suffisamment. Et si elles ne prévoyaient pas le coup d'après, la reconstruction et les luttes de pouvoir.

Il s'était demandé ce que la mairie pouvait gagner à trahir sa propre cité, vengeance ou or ou quoi ? Il ne voyait pas quoi d'autre. En fait, au fond des choses, plus simplement, il ne concevait tout simplement pas ce qui pouvait pousser quiconque à une telle trahison. Ce geste contrevenait à tous ses principes, ses croyances, ses idéaux. Auguste pouvait pavoiser le souvenir d'Alderyn ou d'Alwena tant qu'il lui en chantait mais seul Aymé et lui avaient gardé leurs préceptes en mémoire et en vie. Les autres

Un mouvement attira son attention au fond de la salle. Une porte venait de s'ouvrir et une femme en sortait. Elle faisait partie de la faction

Balafre se mut avant tous. Il se projetait déjà en avant, le bras tendu, alors que les autres enclenchaient à peine un premier pas. Le parterre ne bougeait pas encore, quelques têtes seulement commençaient à afficher un air surpris et choqué. Son cri d'alarme même se traînait trop loin derrière lui. Son pied d'appel retoucha le sol au moment où Auguste se retournait enfin l'expression d'abord outrée puis meurtrie et puis tomba, le poignard planté dans la gorge.

« Hardi, les gars ! Au boulot ! »

Tout à son élan, Balafre retint la chute d'Auguste avant que sa tête ne tombât sur le sol. Il était trop tard mais il pouvait au moins le déposer au sol dignement et il le fit. Autour, rien n'était que chaos. Le sang coulait abondamment sur les longs cheveux gris et sur la robe et transfigurait tout dans des tons beaucoup trop sombres. Balafre ne s'attarda pas et dans un nouveau bond se retrouva près de Jonas. Valdo, plus loin, souriait, dément, occupé à sortir son couteau de l'orbite de Jules.

« J'l'ai j'mais aimé, d't'façon. Rire, puis fort. Allez les gars ! Hardi ! Hardi ! C'est la guerre ! »

Balafre tourna un œil vers l'assemblée. Les hommes de Valdo frappaient de part et d'autre sans pensées, les troupes de Franck et Sandra aussi. Sa section tenait bien la porte et Jeanne commençait déjà à organiser l'évacuation, donnant priorité à la faction d'Aymé. Jonas arrêta le coup qui lui était destiné et décocha un violent coup de pied à Franck puis poursuivit son avantage. La situation n'était pas désespérée. Il fallait sortir Aymé, Antiocha et Aymé. Ils auraient une moitié de la cité. La troupe de Jules aussi.

Sandra le loupa d'un cheveu. Les garants étaient dans le coup, impossible qu'ils aient amené autant d'armes sinon. Bordel, c'était Chaban qui les avait fouillés avant de monter sur l'estrade. Foutus traîtres. Il se releva de son roulé-boulé. La situation n'était pas désespérée et il ne fallait pas la laisser devenir ainsi. Balafre ôta sa veste et adressa un sourire à Sandra.

Celimbrimbor | 26/12/25 09:43

« Tout, forcément.
─ Depuis le début ?
─ Bien sûr ! »
Peut-être le laisseront-ils dormir avant l'ouverture ?

Le plus dur était de reconnaître les partisans d'Aymé, d'Antiocha, de Sarah ou de Jules. Plutôt, le plus complexe était de démasquer les fidèles des autres avant qu'ils ne pussent le frapper. Heureusement, ses voisins les plus proches les avisaient souvent avant lui et il évitait, pour l'instant, les surprises désagréables. Gamin jeta un œil vers l'estrade en laissant passer vers la sortie une femme de la section d'Aymé. Balafre avait réussi à désarmer Sandra avec sa veste en cuir. Il sourit et se concentra sur la débâcle. Quelqu'un lui avait jeté une matraque plombée entre les mains et elle l'encombrait plus qu'autre chose mais il n'avait rien d'autre pour se défendre. Balafre avait estimé au matin que leurs chances de s'en sortir sans trop de pertes étaient bonnes. Cela avait suffit à tout le monde et tous faisaient à présent au mieux pour sauver ce qui pouvait l'être, aider ceux qui devaient l'être et corriger ceux qui le demandaient.

Le moment lui paraissait presque exaltant. Il lui semblait être en plein cœur des événements, quand l'histoire marquait un pas vers quelque chose d'autre. Cela ressemblait à la course d'une certaine manière, il y retrouvait la même sensation de fureur et de précipitation, comme si tout s'accélérait démesurément mais, dans le même temps, le calme étonnant qui présidait à toutes les décisions, qui leur permettait de s'enchaîner, logiquement, inéluctablement et souvent avec hasard, qui faisait poser un pied ici l'autre là, qui faisait éviter une branche et s'appuyer sur celle-ci, qui le faisait se baisser pour éviter un projectile tout en couvrant du corps la tête de quelqu'un qui se frayait un chemin pour s'enfuir.

Le plus étonnant était qu'ils tenaient bon. Les factions de Sandra, de Valdo et de Franck étaient armées, bien sûr, à leur inverse, car Balafre avait demandé que le règlement fût respecté, mais moins bien organisées et surtout prises au dépourvu. Au lieu de trouver la surprise et le désarroi qu'ils espéraient ils avaient face à eux une section entière coordonnée et solidaire, qui s'était attendue au coup et qui avait d'abord pour tâche d'en atténuer au mieux les dégâts avant de l'accuser quelque part ailleurs et de panser ses plaies. Gamin se retourna de droite et de gauche. Oui, ils tenaient bon, malgré le surnombre, malgré leurs mains vides, et leurs rangs grossissaient des orphelins de Jules qui voulaient combattre à leurs côtés. Curieusement, il prenait plaisir à se tenir là, avec les autres qui devenaient de fait les siens et se sentait appartenir, il se découvrait une identité nouvelle, lui qui n'avait jamais apprécié les batailles rangées ou les bagarres de rue, préférant toujours les échauffourées rapides, discrètes.

« Arrête de bayer aux corneilles ! Va aider dans le couloir et vers la sortie, que les gens se perdent pas ! Allez, tu sers à rien ici ! »

Autant pour l'enthousiasme. Gamin ne perdit pas de temps et s'enfonça dans les fuyards, bousculant du coude pour se frayer un chemin. Jonathan l'attendait à la porte.

« Tu foutais quoi ? Les gars de Valdo ont éboulé les galeries directes, faut trouver les chemins cachés. Une pause. Tu nous retardes tous.
─ C'est... Se reprendre. Pardon. J'y vais. »

Le temps était la denrée la plus précieuse, avait dit Balafre, car ils jouaient une partie perdante. Face à la masse des indécis et des ennemis, ils ne pourraient pas tenir. Il fallait donc sortir au plus vite. Son rôle devait être alors d'ouvrir des routes oubliées ou trop bien dissimulées. Il n'aurait pas dû traîner dans la zone tampon. Il pesta à mi-voix. Tant pis, c'était fait et il n'y

Peut-être que si, en fait. Gamin se mit à trottiner pour dépasser la ligne de vaincus qui s'échappait dans un seul sens. Il n'avait jamais compris les gens qui n'arrivaient pas à se mouvoir dans une foule. Il suffisait de suivre le courant et de glisser. Il arriva bientôt en tête de file où Timothée et Esterarzi déployaient tout leur talent pour ne pas aller trop vite ou se perdre.

« Pardon à tous les deux, j'ai tardé.
─ Ouais, bah on s'en fout. Reprendre un peu de souffle. On a merdé dans le chemin ?
─ Non, je n'ai rien vu jusqu'ici. Un regard vers l'avant. Y a un embranchement dans quatre, cinq cent mètres. Je pars devant, ralentissez le rythme au mieux et ne tournez pas sans moi.
─ Compris. Une pause. Dépêche-toi. »

Gamin opina du chef et se mit à courir. Il fallait qu'il trouvât une route viable après la fourche et cela signifiait peut-être devoir explorer toutes les possibilités. Il accéléra pour laisser derrière lui le groupe qui freinait lentement et se mit à respirer doucement, précisément. Trouver le rythme, ne pas le subir, trouver le rythme, provoquer la course, trouver le rythme, trouver le

Il dépassa la croisée des chemins sans même s'en rendre compte parce qu'il n'y avait en fait qu'un seul chemin les autres n'étaient que des ruelles qui tournaient en rond et il suffisait de voir et d'entendre et de sentir pour s'en apercevoir espérer que les autres le fissent aussi mais il y retournerait avant mais d'abord trouver une sortie quelque part les yeux grands ouverts dans la fine lueur des torches pour l'instant en avant en avant en avant derrière les gens mouraient accélérer encore sur cette fichue ligne droite où étaient les issues il fallait bien qu'il y en eût quelque part le sol ne remontait pas assez pour arriver dehors sauf à compter une dizaine de kilomètres plus loin et ils n'avaient pas ce loisir alors là, là, là sur la droite un renfoncement où l'air s'engouffrait

Il secoua la tête et examina le mur attentivement. Il y avait bien un passage, dissimulé. Gamin grogna. Il n'avait pas le temps de jouer aux devinettes avec une porte. Forcément, il devait forcément y avoir un mécanisme, un bouton, quelque chose quelque part. Il tâtonna, touchant toutes les pierres un peu suspectes, les poussant, les tirant, tapa du pied sur les dalles disjointes, puis sur les autres. Le jeune homme releva la tête. Une grosse dizaine de kilomètres, en ligne droite. Il pouvait les parcourir en une petite vingtaine de minutes sans forcer. Personne ne le rattraperait et il disparaîtrait dans une autre cité, dans une autre campagne. Il imaginait déjà la sortie dans la lueur des torches.

Là, bien entendu. Gamin sourit et tira sur une torchère dont le mât s'enfonçait trop dans la terre. La porte s'ouvrit. Évidemment.

La course reprit dans une atmosphère plus légère ce chemin menait vers un extérieur ou pas loin et il s'enfonça dedans sentant le niveau remonter légèrement sous ses pas ce qui était bon signe et il tourna à gauche parce que c'était par là qu'il fallait aller et de nouveau le décor se brouillait autour de lui transformant les tâches de lumières des éclairages en un filet continu qu'il traversa soudain en tournant de nouveau en suivant l'air qui devenait plus pressant puis il prit appui sur un mur et sur l'autre et encore et tendit le bras pour agripper un barreau caché sur le plafond effectua un soleil impeccable au terme duquel les talons de ses bottes défoncèrent sans broncher une trappe en bois pourri et il lâcha le barreau après un effort de ses muscles pour s'imprimer de la hauteur pour passer le trou se grouper sur lui-même et tourner et se rétablir les deux pieds à plat au sol dans une grande pièce chichement éclairée par des fenêtres basses.

Voilà. Un temps. Il avait réussi. Un sourire. Gamin reprit sa respiration et souffla un instant. C'était une sortie, elle n'était pas barrée, ils pouvaient s'enfuir par ici. Il repéra la porte mais n'alla pas ouvrir pour ne prendre aucun risque. Il suffisait maintenant de rebrousser chemin. Gamin se laissa tomber dans l'ouverture et repartit à fond, respirant en rythme, lentement, comme il l'avait appris. Il n'avait rien vu pour servir d'échelle dans l'entrepôt, s'il s'agissait bien d'un entrepôt, il n'avait même pas vraiment regardé, ni corde ni rien. Tant pis. Il avait pris deux appuis et le barreau. Une échelle humaine réussirait sans peine à grimper. À chaque embranchement, il gravait des flèches avec la matraque plombée qu'il n'avait pas lâché et qui servait enfin à quelque chose. Cela le ralentissait mais il valait mieux être sûr que tout le monde arrivât à bon port.
Dès qu'il fut revenu dans la galerie principale, il se mit à crier en espérant que Timothée et Esterazi l'entendissent et reprissent leur marche. Il était parti depuis une dizaine de minutes ? Moins ? Il avait toujours eu du mal à évaluer le temps pendant ses courses. Surtout, surtout, il souhaitait qu'ils n'eussent pas pris un chemin au hasard. Il fut bientôt rassuré en voyant les deux hommes arriver suivis de la cohorte. Il s'arrêta pour reprendre son souffle avant de se laisser rattraper.

« C'est bon. Repartir. J'ai indiqué tous les chemins par des flèches sur les murs, toujours à main droite. Faites gaffe.
─ Y'en a loin ?
─ Je sais pas. J'arrive pas à calculer les distances. Un temps. Je pense pas. Moins de trois kilomètres.
─ Bon, ça ira. Une pause. Tu m'expliques le chemin, au cas où.
─ Ouais, c'est simple. Là, faut tourner à droite dans cent mètres, ensuite faut avancer et tourner à gauche à la quatrième ouverture. Là, c'est de nouveau tout droit jusqu'à un couloir sur la gauche de nouveau. Un temps. C'est la troisième, si je dis pas de conneries. Et là, c'est simple, dans le cul-de-sac, faut lever la tête.
─ Ah ?
─ Ouais. La sortie est en l'air. Faudra vous aider les uns les autres, j'ai rien trouvé pour faire échelle.
─ Ça ira. Une pause. On tourne là, c'est ça ?
─ Ouais.
─ Parfait. Une pause, puis à tous, d'une voix de stentor. On tourne ici ! Suivez le mouvement ! Timothée et moi vous guiderons. Nous lâchez pas. Passez les directions à vos suivants. Vous lâchez pas. Allez, du nerf, on va accélérer le pas ! De nouveau vers Gamin. Tu suis ?
─ Non, je retourne dans la salle.
─ Comme tu veux. Une dernière pause. Merci. Et courage. »

On bouscula Gamin avant qu'il pût répondre ou les regarder disparaître dans l'ouverture. Tant pis. Maintenant, il fallait qu'il réussît à remonter le courant et cela n'allait pas être des plus faciles. Que disait Musqué ? Il fallait accepter la bousculade, aller avec et tricher un peu ? Il se mit en marche, les épaules rentrées, le plus en biais possible, laissant passer autour de lui tous ces gens qui fuyaient.

Leurs visages étaient fermés ou tantôt agacés, parfois ils trahissaient une envie de vengeance. Gamin réussissait à les placer par section selon leurs expressions même si prédominait l'amertume. Ils avaient vu abattu devant leurs yeux quelque chose en quoi ils avaient cru, à laquelle ils avaient pour certains consacré leur vie sans arrière pensée. Peu de blessés déambulaient dans la compagnie au début, cependant, plus il se rapprochait de la sortie, plus il croisait de boiteux et d'éclopés, de personnes ayant besoin de soutien pour marcher. La section tenait bon, encore, mais pour combien de temps. Il se mit carrément à courir quand il croisa trois hommes qui portaient l'homme noir qu'on lui avait désigné comme le secrétaire de l'association. Tout à l'heure il se battait au côté de Balafre, cela n'augurait rien d'heureux. Gamin se mit à bousculer les gens lui aussi et à se faufiler dans les moindres zones libres et déboucha enfin sur la sortie.

Dans la grande salle le cordon était encore entier mais avait reculé, beaucoup trop reculé, serrant maintenant la sortie comme un dernier rempart fragile. D'un regard, il embrassa la halle et réprima un haut le cœur. Le sol derrière le cordon était jonché de blessés ou de morts. Des parties des autres sections s'égayaient par d'autres chemins et les opposants de Balafre s'étaient organisés. La pression sur le mur tampon devenait insoutenable et il restait encore des gens à faire fuir et les hommes ne tiendraient pas. Gamin se tourna vers l'estrade pour s'assurer des chefs de section. Sandra était au sol, abattue ou tuée, il ne pouvait rien en dire. Aymé avait disparu, Sarah aussi. Il trouva enfin Balafre.

Le chef de section flamboyait, esquivait, virevoltait, assommait Franck de coups et glissait sous ceux de Valdo. L'albinos semblait concentré, calme, presque, et chacune de ses fentes, chacun de ses attaques était précise et ne manquait son but que d'un cheveu. Gamin s'avança dans la zone, le regard accroché par le combat. Il lui semblait assister à un ballet martial comme il en avait vu étant tout jeune, où les maîtres d'armes rivalisaient d'adresse pour le plaisir de la foule. Sauf que leurs épées étaient mouchetées, qu'ils retenaient leur bras. Balafre réussit à placer un vicieux coup de poing dans le foie de son opposant et enchaîna d'un crochet à la tempe qui le déséquilibra

Son corps comprit avant lui

juste assez pour que Valdo

et s'élança dans une course plus fine que jamais

lui plantât

à une vitesse folle comme il n'en avait pas atteintes

son épée au travers

mais qui ne suf

de la gorge

firait pas

en biais pour remonter

sauf s'il

vers le crâne et le cerveau

« Non ! »

Gamin se retrouva projeté au sol, son bras droit derrière lui serré dans une poigne de fer.

« Tu fais pas le con et tu te casses, Gamin ! »

Se relever, s'élancer encore malgré tout.

« J'ai dit non ! »

Tolduc ? « Lâch

Un coup de poing et le silence.

Celimbrimbor | 03/01/26 11:48

« Bon, allons.
─ Attends, attends, tiens, un verre. Allez !
─ Alors. Hem. Donc, au commencement était le »
Mais il n'y compte plus vraiment.

D'au loin, plus haut dans la cité, vers les murailles, depuis un petit quart d'heure, leur parvenaient des cris, des hurlements et des bruits d'écrasements. Clorinde avait hésité à envoyer un éclaireur mais Lily avait fait remarquer que ces sons se rapprochaient d'instant en instant et qu'ils verraient bien assez tôt. Des rumeurs de maçonneries tordues à n'en plus pouvoir, des cacophonies d'éboulements. Ils avaient même vu une des tours, une des tours les plus solides, s'effondrer lentement. Tous se demandaient ce qu'il se produisait, là-bas, derrière la circulaire d'avant, derrière le rang de maisons et d'immeubles. Ils en avaient bien une vague idée mais tentaient par tous les moyens de ne pas y penser. On détruisait des logis, avec des gens dedans, qui mouraient, en hurlant ou non. Des types comme eux se battaient sans doute dans la rue, résistaient, héroïquement, évidemment, et mouraient, tout aussi héroïquement, anonymes, sur les pavés ou la terre battue du chemin, de l'avenue, de la circulaire, de l'impasse, et voilà. Pour qu'ils pensassent à autre chose, Clorinde les avait mis au travail immédiatement.

Ils avaient barré les rues autant que faire se pouvait et diffusé l'information aux autres hôtels sur la circulaire, qui faisaient face à des avenues. Du mieux qu'ils avaient pu, de leur côté, ils avaient embrouillé les itinéraires, ils s'étaient arrangés pour que toutes les rues donnassent sur une nasse puis devant leur hôtel, où tenait, dérisoire, leur barricade à eux. Éric les avait forcés à la monter contre les murs pour avoir une solution de repli si besoin était. Et besoin serait. Il le voyait, là, dans leurs visages. Clorinde, Lily et peut-être Marc tiendraient. Les autres. Eh bien, les autres tiendraient aussi, moins longtemps, seulement. Il soupira et ne croisa pas le regard de la Commandant. Elle flamboyait, avait un mot pour chacun, passait ici, passait là, s'assurait de tout et ne faiblissait pas. Tant mieux. Elle était l'âme de cette poche. Sans elle, les hommes étaient perdus.

L'attente n'était pas vraiment ce qui leur pesait le plus. Il avait déjà connu des veillées d'armes, quand les tensions au sein de l'association atteignaient un niveau autrement plus critique et ne retrouvait pas l'ambiance tendue mais étonnamment sereine qui les avait animées. Sans doute l'incertitude : ne pas savoir s'ils s'en sortiraient, ne pas savoir ce qui les attendait. Il voyait des mains trembler, des yeux perdus dans le lointain. Lui-même ne devait pas avoir l'air des plus fiers. Éric laissa partir un léger soupire. Il n'y avait rien d'autre à faire qu'à supporter les bruits et attendre.

Il finit de vérifier la dernière arbalète et la posa à sa place. En haut de la barricade, Cassandre, exposée, surveillait les rues. Les autres se tenaient assis contre le mur ou dos à la barricade ou dans l'hôtel, par petits groupes, fermés en cercle, cherchant dans l'autre quelque chose pour combler leurs failles et répondre à leurs terreurs. Il faisait son possible pour ne pas entrer dans les conversations. Ces gens se connaissaient depuis trop de temps pour qu'il s'immisçât dans leurs discussions. Cela aurait été obscène, d'une certaine manière. Alors il alla s'asseoir quelque part à l'écart, sortit sa pierre à aiguiser et se mit à travailler sur sa lame, sentant peser sur lui les regards furtifs des autres.

Ils ne savaient rien de lui. Surtout pas son affiliation à l'association, mais ils n'ignoraient pas qu'il avait été avec Arnaud et Lily quand ils avaient arrêté Malory. Et surtout, il en était revenu. Rien que pour cela, il était rentré de force dans un récit exemplaire qui ne le concernait pas. Il passa la pierre. Une épée ça. Ouais. On lui dirait. Ils avaient l'air malin, tous, là, avec leur plastron défoncés, leur casque miteux et ça, ce truc vaguement pointu pour toute arme. Il se retint de pester à mi-voix. Il fallait rester serein, calme, conserver ses forces pour la bataille. Ne pas montrer ses doutes. Enfin, ses doutes. Éric sourit une seconde : sa certitude. C'était un combat perdu d'avance et tous le savaient. Ils restaient uniquement par devoir, parce qu'ils étaient Rondards, parce qu'ils en étaient fiers. Ils restaient, surtout, parce que si eux ne restaient pas, qui le ferait ? Éric se prit à espérer que Clorinde s'était trompée. Il était parvenu à la même conclusion à partir des mêmes informations. Si seulement il se trompait. Et pendant ce temps, le désordre approchait.

« Faut qu'on parle.
─ Bonjour, Lily. Le temps de ranger la pierre et l'épée. Oui ?
─ T'es pas idiot et tu sais te battre. Un regard appuyé. Sans doute mieux même que ce que tu nous as montré dans la ruelle, on n'est pas cons non plus.
─ Je vois pas de quoi
─ Louis. Un temps abrupt. On va sans doute tous y passer dans la demi-heure, j'ai pas le temps ou l'envie de jouer. Clorinde le peut, sans doute, parce que toute son éducation la pousse à jouer. Moi, je viens de la rue, du caniveau. Les ronds de jambe, je passe. Compris ?
─ Bien. Lever les yeux vers Cassandre sur la barricade. Alors au fait. Tu veux quoi ?
─ On va dérouiller. Et sévère, avec ça. Les gars vont te faire confiance, parce qu'Arnaud n'est pas là. Une seconde, un éboulement très proche. T'es avec nous ou pas ?
─ Pardon ?
─ Arrête de jouer au crétin. Les types de l'association, même ceux qui sont pas à Valdo, je les renifle. Toi, t'en es. Un mouvement vers son bassin. Alors je veux savoir si tu es avec nous ou pas.
─ Un silence, peser les choses, ne pas mentir. Oui. Un temps. Jusqu'au bout si je peux. Une pause. Tu peux enlever ton couteau ?
─ Ouais. Se détendre. Bon. Alors j'ai un autre truc à te demander.
─ Évidemment.
─ Vous avez toujours des passages dissimulés un peu partout ? Des moyens de vous déplacer sans être vus ?
─ Pardon ? Une hésitation. Oui, oui, bien sûr. Ici aussi. Je ne les connais pas mais les marques doivent être les mêmes.
─ Je veux pas les connaître. Se lever. Tu vas juste me promettre : si les choses tournent au vinaigre, tu sauves Clorinde.
─ Quoi ? Surpris. Mais ?
─ Tu m'as bien entendue. Tu sauves Clorinde. Et tu lui dis rien. On en a discuté avec Arnaud et les autres, ils sont tous d'accords. Y'a qu'elle qui posera des difficultés parce que madame est démocrate. Alors tu lui dis rien et quand le moment vient, tu te tires avec elle.
─ C'est complé
─ Tu lui dis rien et tu te tires avec elle. Compris ?
─ Très bien. Un temps. C'est promis. Si jamais ça dégénère trop et qu'on est perdus, je me démerde pour la sortir de là.
─ Parfait. »

Elle partit parler ailleurs, distribuer des encouragements aux autres. Machinalement Éric porta la main à son cou. En dépit de ses protestations, il faudrait s'en servir. Tara allait être furieuse. Et le tout avec Clorinde, de surcroît. Merde, il avait pas besoin de ça. Balafre lui avait simplement dit d'aller trouver des informations et voilà qu'il devenait soldat dans une guerre impromptue et garde du corps d'un commandant de la Ronde.

Le grondement sourd le fit trembler jusque dans son corps et il se leva, sortant l'épée au clair dans le même mouvement. D'un pas souple, il fut à portée de Cassandre et il la tira sans ménagement à bas de la barricade dans le nuage de poussière qui montait. La tour en face s'était effondrée, le combat était sur eux. Clorinde apparut aussitôt avec eux « Du calme les gars ! On sort pas de la barricade, on les laisse venir s'écraser dessus ! Allez ! » pour les haranguer comme elle pouvait et chasser ou du moins recouvrir la terreur par autre chose. Éric attrapa les deux ou trois rondards les plus jeunes et les jeta vers l'arrière, près des arbalètes « Vous les passez, reprenez celles qu'on vous tend et les chargez et ainsi de suite, c'est clair ? Allez, on se secoue ». Lily le frôla en souriant. Eh oui, ils lui faisaient confiance. Putain, il n'avait vraiment pas besoin de ça.

Et puis furent les cris. De douleur, de rage, de peur, peu importait. Ils montaient depuis la rue, depuis l'immeuble effondré. Les gens. Rémy voulut monter pour voir mais Clorinde le retint et le houspilla. Ce n'était pas pour rien qu'ils avaient pris du temps à bâtir une pseudo-porte dans leur muraille.

« Faut organiser une file ! Ouvrez la porte. Pierre, Jessica, vous ramassez les survivants et les faites passer par ici. Rémy, tu les évacues par derrière l'hôtel.
─ Mais vers où, Commandant ?
─ Loin d'ici ! Vers le centre.
─ L'université ?
─ Ouais, ça sera très bien. De là ils pourront s'enfuir plus bas encore. Un temps. Allez ! »

Éric se faufila avec Pierre et Jessica pour les aider. Dehors, ils n'y voyaient rien dans le brouillard étrange de la poussière et des débris et ne pouvaient se guider qu'au bruit, étouffé, sourd, étonnamment silencieux dans l'air encombré. Il plaça Pierre à une certaine distance de la porte, envoya Jessica dans un sens, partit dans l'autre, en espérant qu'ils ne se perdissent pas. Les pavés de la circulaire crissaient sous ses pieds et il se cogna même contre une lourde pierre qui avait roulé loin de son logement. Ce n'était pas un seul bâtiment qui s'était effondré. Il pressa le pas en toussant à force de respirer la poussière. Le soleil était cependant déjà plus perceptible, le nuage retombait déjà.

Il trébucha presque sur le premier cadavre qu'il rencontra, arrivant à ne pas marcher dessus qu'en faisant un écart au dernier instant. Un homme, le torse enfoncé sous une poutre. Il devait avoir parcouru une dizaine de mètres depuis la barricade. Les voix étaient pressantes et il poursuivit. Il ne pourrait pas voir l'ennemi qui le trouverait mais ce dernier ne le verrait pas non plus avant le dernier moment. Cela équilibrait les choses, sans doute. Il faillit ne pas voir la petite famille enlacée qui sanglotait en silence.

« Par ici ! Un temps. Allez, par ici ! Relever le premier à portée, le mettre dans la bonne direction. Dix, quinze mètres par là, vous trouverez quelqu'un qui vous mènera en sécurité. Un temps. Vous savez s'il y a d'autres gens dans le coin ? Des sanglots, des paroles. Allez, tenez-vous bien les uns aux autres et tout ira bien. Allez ! »

Il les regarda s'éloigner, s'assura qu'ils allaient dans le bon sens puis continua ses recherches, hélant à qui avait besoin d'aide. Diriger ceux qu'il trouva après fut plus facile, la poussière se dispersait de plus en plus.
Pourtant, ce fut un son qui le sauva. Le grincement d'une courroie sur du métal. Par réflexe, il sauta en arrière et la lourde lame s'abattit juste à l'endroit où il s'était trouvé. Il se mit en garde et comprit en un instant que cela ne servirait à rien.

Ce n'était pas un soldat qui se tenait en face de lui mais une sorte d'armure qui le dépassait d'un bon mètre cinquante. Elle ressemblait aux illustrations qui ornaient les romans que lisaient Balafre et Jonas, en plus réelle, en plus meurtrière. Immobile, sans visage, elle lui opposait une apparence bosselée et indéchiffrable, du sang et de la poussière sur son arme qui tenait plus de l'espadon que de l'épée, en fait. Éric resta paralysé devant elle. Ce n'était pas possible. On ne pouvait être aussi grand, aussi large. Et aussi immobile. N'importe quel soldat aurait eu le temps de le frapper deux fois, trois peut-être, mais lui n'avait pas bougé. Il comprit quand le soldat pivota et s'éloigna dans la direction d'un cri. La face absente, sans visage, n'était pas une erreur. Quiconque se trouvait dans l'armure ne voyait rien et se dirigeait au bruit.

Éric recula, prudemment, sans perdre de vue son monstrueux adversaire. Il essaya de rester insensible aux cris qui montaient en volume à mesure que l'armure s'éloignait de lui et s'approchait de quelqu'un d'autre. Il se pencha pour ramasser un caillou de taille respectable et continua de s'éloigner. Bon gré, mal gré, il allait au moins découvrir la vivacité de la chose. En espérant qu'il fût plus agile. Dès qu'il la vit armer son bras, il poussa un grand cri et lui jeta la lourde pierre dans le dos.

Il s'en fallut de peu que la lame ne l'écrasa quand l'armure retomba. Elle venait de produire un bond prodigieux et s'il n'avait pas roulé en arrière encore, il y serait passé. Il recula encore, sans même plus respirer, vérifiant chaque pavé où il posait le pied. Il fallait prévenir les autres. Un nouveau cri attira l'armure ailleurs mais il resta sur le même rythme et le même silence. Il rattrapa la file d'évacués et leur intima, par geste, la nécessité de se taire.

Jamais la barricade ne tiendrait contre ces choses et il entendait déjà la voix de Clorinde qui dominait le chahut des civils. Il fallait qu'elle se tût, il fallait qu'ils fussent tous aussi silencieux qui possible. Il se mit à aller plus vite, à bousculer les survivants. L'armure ne pouvait pas être seule et il ne devait qu'à la chance de n'en avoir croisé qu'une. Il arriva à la porte.

« Allez, plus vite, plus vite, suivez les indications de Rémy et Guillaume, ils vont vous

Celimbrimbor | 11/01/26 12:21

« Non mais sérieux.
─ Tu croyais que j'allais me rendre aussi facilement ?
─ Ça devient chiant, Celim'. »
Alors il s'assoit.

guider vers une sortie et un endroit où évacuer ! Dépêchez-vous ! »

Quand Clorinde aperçut Louis, elle ne comprit pas tout de suite pourquoi il agitait ainsi le bras vers le bas en mettant un doigt sur sa bouche. Elle le regarda l'air interloqué. Puis quelque chose obscurcit le ciel.
Lily se jeta sur elle et la renversa sur le côté, pendant que la barricade volait en éclats et que de nouveaux cris emplissaient l'air. Malgré sa stupéfaction, elle reconnut des voix de ses hommes, qui s'éteignirent. Elle secoua la tête et rouvrit les yeux tandis que Lily l'aidait à se lever. Cinq, six armures gigantesques armées de hallebardes ou d'épées plus qu'humaines s'étaient abattues sur eux et frappaient ci et là, sans distinction entre les survivants qui fuyaient ou les rondards, qui fuyaient eux aussi.

La commandant allait se mettre à hurler des ordres pour rallier ses troupes quand Louis lui plaqua une main sur la bouche, les yeux fous. Elle se débattit mais il ne la relâcha pas malgré ses efforts et puis elle remarqua qu'il intimait aussi à Lily de se taire. Clorinde secoua la tête et recula. D'un geste impérieux, elle désigna ses hommes en plein désordre et les choses qui les tuaient mais lui se contenta d'écrire le mot « aveugles » dans la poussière avant de pointer la main vers les armures géantes.

Elles les encerclaient, formaient autour d'eux un tourbillon de cuir et de métal qui abattait ses bras sans fatigue apparente mais aucune ne se dirigeait vers eux. Elles passaient à côté, parfois même les frôlaient, mais nulle ne vint sur eux, sciemment, pour juger de leur sort. Clorinde se pencha, faisant signe aux deux autres d'en faire de même et se mit à murmurer au-dessous du fracas.

« Faut prévenir les autres. Un regard vers les armures. Et vite. Je vais crier aux hommes de se taire.
─ Les soldats vont te sauter dessus.
─ Je sais. Une respiration. Je me débrouillerai. Vous, tâchez de faire pareil avec les civils.
─ Très bien. »

Sur un signe de Clorinde, Lily et Louis se dirigèrent vers le petit flux de victimes qui criaient de peur sous les assauts. La commandant les regarda s'éloigner et danser dans le ballet de terreur. Les armures avaient détruit la barricade sans effort et devaient avoir fait subir le même sort aux bâtiments qu'ils avaient entendu s'effondrer. Les murs de l'hôtel ne lui seraient d'aucun secours. Elle examina les mouvements maladroits. Au mieux, elle pouvait compter sur l'agilité et un peu de chance. Clorinde haussa les épaules.

« Rondards. Silence. »

L'ordre claqua, puissant, juste avant que les armes des soldats ne s'abattissent à l'endroit où se trouvait Clorinde. Elle finit sa roulade contre un mur et se redressa. Lily et Louis avaient réussi à calmer les réfugiés, les rondards gardaient le silence et les soldats se tenaient là. Ils semblaient tous perdus dans l'air sans bruit et ne bougeaient plus. Quel crétin envoyait des soldats aveugles sur le champ de bataille ? Pour éviter qu'ils ne prissent peur face à leurs ennemis ? Personne ne pouvait être aussi sot. Elle fit signe à ses hommes de se diriger, en silence, vers l'hôtel, pour sécuriser la faible ligne d'évacuation et s'approcha en silence d'un des soldats, l'épée au clair.

Ils avaient l'air stupide, tous les sept, droits, là où elle s'était tenue une minute plus tôt. Ils n'avaient bougé que pour se redresser eux et leurs armes. Clorinde s'avança jusqu'à pouvoir les toucher. Elle avait vu combien ils étaient rapides et savait pouvoir les éviter au besoin. L'armure la plus proche de la commandant la toisait et lui rendait plus d'un mètre de largeur d'épaule. N'aurait été le cratère où ils avaient tous frappé pour la tuer, elle les aurait crus irréels. Personne n'était si grand, si imposant. Même les géants des foires qui soulevaient des poids factices pour le plaisir de la foule. Et ils ne présentaient pas les difformités des autres espèces des bois sombres qui, de toute façon, passaient pour toutes éteintes.

Lily la rejoignit, un lourd épieu aux mains, tendu dans la direction de l'armure, Louis un peu plus loin, avec d'autres rondards, manipulant une arbalète de siège, ruine d'une autre époque oubliée dans un placard de l'hôtel. Clorinde tendit la main, paume ouverte, vers sa seconde. Elle s'arrêta, compris l'intention de sa commandant, contourna l'armure, plaça la hampe de l'épieu contre le sol, la pointe presque à toucher le soldat, et attendit. Clorinde sourit. Si seulement les commissaires lui avaient donné une dizaine de Lily et d'Arnaud. Elle secoua la tête. Plus tard, les regrets, il fallait être toute entière à sa tâche.

Elle se pencha en avant vers l'aisselle du soldat qui lui faisait face. Les armures présentaient toutes des défauts aux jointures, c'était une règle du métier, car il fallait bien bouger les bras ou les jambes. Elle voulait simplement voir à l'intérieur pour confirmer une pensée. Clorinde se tordit au mieux, retrouvant des postures qu'elle n'avait pas adopté depuis la fin de l'adolescence, retenant une grimace et réussit à voir sous le bras. Elle revint à sa position originale et s'immobilisa parce que l'armure avait bougé. La tête avait un peu pivoté, sur le côté, comme pour approcher une oreille d'elle. Clorinde retint sa respiration et indiqua à Lily qu'il fallait partir au plus vite.

Prudemment, elle glissa un pied en arrière, puis un second, sans jamais cesser de regarder l'armure. Elle savait ce à quoi ils se confrontaient et cela la rassurait un peu. Lily la suivait à quelques pas tandis qu'elle plongeait dans sa mémoire pour retrouver ce qu'elle connaissait d'eux.

Elles passèrent la porte de l'hôtel que les hommes refermèrent derrière elles. Lily posa l'épieu et laissa échapper un soupir de soulagement que Clorinde n'aurait pas dédaigné mais qu'elle ne se permit pas. Il fallait réagir.

« Comment se déroule l'évacuation des survivants et des blessés ?
─ Lentement, Commandant. Ils sont peu nombreux, c'est l'avantage.
─ Bien. Un temps, pour respirer. Tout le monde avec Rémy et Guillaume pour gérer ça au mieux. Lily, Louis, Jessica, avec moi. Des regards interrogateurs. Des yeux vont arriver pour ces aveugles.
─ Comment ça ? Ils sont aveugles. Agacement de Louis, lui couper la parole.
─ Il faudrait être idiot pour laisser partir des soldats aveugles au combat, aussi puissants et massifs soient-ils. Reprendre le contrôle des anxieux. Un aveugle, on le contourne, on le dépasse, on l'abat par le dos. Un temps. Alors ils devraient y avoir des yeux qui arrivent.
─ Mais quoi, des yeux ?
─ Réfléchis, Louis. Des soldats, de vrais soldats, pour voir pour eux. L'incompréhension. Faites-moi confiance, c'est tout.
─ Compris. Lily, souriante. On sort et on les arrête ?
─ Exactement. Une pause. Allons-y. »

Louis déposa l'arbalète puis poussa prudemment la porte et la passa, un bras par l'entrebâillement, la paume levée. Dès qu'il l'abaissa, Lily et Jessica le suivirent, laissant à Clorinde le soin de fermer la marche. Elle se retrouva dehors et la pragmatique réprima un hoquet de la rêveuse devant les débris écrasés un peu partout et le champ de ruines qui s'étendait maintenant que plus aucune poussière ne voletait. Ce qu'elle voyait de la circulaire n'y ressemblait plus. La puissante rue avait cédé sa place à une place sèche où les sept armures trônaient en statues.

Ils les dépassèrent sans un bruit, sans un regard. Arrêtées ainsi, elles faisaient déjà partie des problèmes résolus et n'intéressait plus personne. Clorinde surveillait au loin, guettant l'apparition des yeux dont elle savait qu'ils finiraient par surgir. Elle aurait aimé savoir à quoi il ressemblerait mais

mais un soldat ressemblerait toujours à un soldat, persifla la pragmatique. Un homme, parce que les femmes seraient toujours cantonnées ailleurs, dans une armure laide, avec une arme laide, le visage bien rasé, les cheveux bien courts coupés, souvent trop jeune pour aller à la mort. Clorinde tapota sur l'épaule de Jessica et lui indiqua un bâtiment encore debout un peu plus loin. La rondard transmit le message à Lily qui le passa à Louis et ils bifurquèrent vers les murs branlants. Amusant combien Louis s'adaptait à la Ronde et à son commandement. Il devançait efficacement les ordres, agissait logiquement, lui faisait confiance. Il avait dû aller à bonne école et en serait une lui aussi, supposa la rêveuse

s'il survivait, précisa la pragmatique en souriant. Clorinde haussa les épaules. Ils en étaient tous là, de toute manière. Elle referma la porte derrière elle. Lily guettait les escaliers, Jessica se tenait près de la porte du couloir et Louis gardait l'entrée.

« On va monter. Un temps, aucune remarque. Cet immeuble possède une terrasse à son dernier étage. De là, on pourra voir sans être trop vus. Une attente. On monte. »

Lily passa la première et Louis ferma la marche. Clorinde sentait la respiration de Jessica derrière elle, précipitée, un peu, mais sereine quand même. La commandant sourit avec une légère fierté puis revint à sa tâche. Lily jeta son bras paume ouverte en arrière et tous s'immobilisèrent. La porte était ouverte.

La rondard dégaina une courte dague dans le silence maintenu et passa la porte pareillement. Clorinde retint sa respiration et Jessica se précipita en avant quand ils entendirent un bruit sourd à l'extérieur, comme une chute. Lily venait d'abattre un soldat et elle n'avait pas pu le retenir. Ils étaient neuf, sur le toit, plus un cadavre.

Lily passait déjà à son deuxième adversaire que Louis frappait du poing la bouche d'un soldat qui allait donner l'alarme pendant que Jessica en jetait deux autres sur le sol et que Clorinde assourdissait son vis-à-vis de coups. Il s'agissait de mercenaires et cela les perdit. À part celui que Louis occupait, aucun n'eut le réflexe de crier pour attirer les armures. Au contraire, pris à parti, ils économisèrent leur souffle pour réagir. Clorinde se débarrassa de son opposant d'une esquive et d'un coup d'estoc dans la jugulaire. Elle y laissa son épée mais cela importait peu, il fallait aider Jessica qui réussissait à lutter avec les deux soldats en même temps. Lily avait dû se dire la chose et alors qu'elle venait d'enfoncer sa première dague dans l'œil de l'homme qui lui faisait face elle lançait la deuxième dans le dos d'un autre à terre. La lame transperça le cuir et il laissa échapper un cri. Profitant de son inattention, Jessica put se consacrer à sa lutte avec l'autre et réussit à prendre le dessus et l'étrangla avec application. Clorinde s'était assis sur le soldat blessé et le forçait à se redresser en arrière, un bras autour de son cou et une main sur sa bouche et Lily arriva pour l'aider et lui brisa la nuque d'une torsion sèche. Clorinde se releva, elles soulevèrent le poids mort qui pesait sur Jessica, l'aidèrent à se remettre sur pieds et se tournèrent vers Louis qui se battait encore. Son adversaire avait eu le temps de dégainer une épée tandis qu'il restait à mains nues. Elles virent le soldat armer un coup, le lancer à toutes forces et Louis lui saisit le bras, pivota sur son bassin tout en lui faisant un croc-en-jambe et le fit passer par-dessus son épaule. Et par-dessus le muret de la terrasse.

Le soldat se mit à tomber dans le vide vers le sol. Il hurla à pleins poumons. Et puis se tut. Clorinde regarda Louis, pantelant. Tous les quatre entendirent le bruit d'une course irréel et se précipitèrent vers les escaliers mais ils étaient trop tard. Les sept armures tombèrent du ciel en frappant au hasard après un bond prodigieux sur le toit, qui ne put supporter le choc. La terrasse s'effondra et tout le bâtiment avec.
Clorinde ouvrit les yeux après un moment d'égarement. La rêveuse lui apprit qu'elle ne savait malheureusement pas voler mais la pragmatique confirma que même si elle avait mal, elle était vivante et pas blessée. La commandant se remit sur pieds lamentablement, réprimant comme elle pouvait la toux qui montait de ses poumons agacés par les poussières de l'immeuble qui n'était plus. Elle ne voyait rien à un mètre devant elle mais n'eut pas besoin de chercher plus loin pour trouver Jessica et Lily. Elles aussi étaient vivantes et cela rassura Clorinde un instant. Puis elle vit que Jessica mordait aussi fort que possible dans la manche de Lily et celle-ci baissa les yeux. Le pied gauche de Jessica était tordu dans le mauvais sens et Clorinde aperçut nettement des os saillir au milieu du sang et de la chair. Elle opina du chef, ôta sa ceinture et entreprit de faire un garrot pour retenir l'hémorragie. Cela ne servirait à rien, sans doute, mais au moins elle aurait essayé. Elle fit signe à Lily de continuer de la soutenir et de la suivre.

Elles s'étaient trouvées toutes les trois vers l'escalier alors que Louis était de l'autre côté, proche du muret. La forme abattue derrière elles devait être le restant des marches, donc Louis devrait se trouver dans cette direction. Elle passa aussi une main autour de Jessica et elles avancèrent. Clorinde s'arrêta tout à coup, l'oreille tendue. D'un peu plus loin, sur la droite, un halètement trop rapide lui parvenait. Elle entraîna les deux autres avec elle et elles buttèrent sur une armure.

Elles en avaient dépassé, déjà, mais depuis une certaine distance, au cas où, pour se laisser le temps de, si jamais. Là, si Lily n'avait pas retenu Jessica, Clorinde aurait tapé dessus tellement le brouillard de débris était intense. L'armure se tenait droite, revenue à l'arrêt, attendant un nouveau bruit, un nouvel ordre pour frapper. Louis se trouvait là aussi. Allongé, le pied gauche de l'armure pesant sur son bras, le pied droit sur sa cuisse. Sa main libre grattait son cou et sous son plastron. Quand il les vit, sa respiration marqua un pas avant de reprendre un peu plus vive. Il regarda Clorinde et leva la main, pointant du doigt vers son cou, les yeux plein de panique.

La pragmatique hésita mais la commandant était déjà au sol, tout près de lui. Elle lui prit la main pour le calmer et tendit l'autre main vers son cou. Il s'y trouvait effectivement une petite chaîne en métal. Elle tira dessus et comprit le problème. Elle était coincée sous le plastron et Louis n'avait pas assez de force pour la retirer. Elle lâcha la main, souleva le plastron, tira la chaîne et ramena jusqu'à elle une petite amulette. Ce n'était rien qu'un médaillon, de la taille d'une petite pierre mais le regard de Louis s'éclaira à le voir. Il porta la main vers la tête de Clorinde et elle se pencha.

« Lily une respiration ample et Jessica
─ Elles vont bien. Un sourire. C'est bon. On va te
─ Non nouvel effort non nouvel effort elles effort viennent
─ Comment ?
─ Médaille effort effort effort peut effort sauver. »

Clorinde retourna vers l'amulette et n'y vit rien de particulier. C'était un disque de métal, peut-être en argent, peut-être pas, avec une pierre sertie au milieu, qui semblait pouvoir s'enfoncer un peu dans un sens ou dans l'autre. Elle haussa un sourcil.

« Tu délires sous la douleur. Un temps. On va te sortir de là.
─ effort effort effort effort apnée Je suis le bras droit de Balafre. Je serai pas venu sans assurance. La médaille effort effort est magique. »

Louis laissa retomber sa tête sur le sol et s'occupa de respirer. Clorinde tourna les yeux vers l'amulette puis vers lui. Elle se tourna vers Lily et pâlit à voir combien Jessica semblait exsangue. Au pire ?
Clorinde se releva et alla les chercher. Sans un mot, Lily accepta l'ordre et elles déposèrent Jessica tout près de Louis. Il tenait l'amulette dans sa main, les lèvres bougeant faiblement. La commandant l'interrogea du regard.

« Effort effort respirer effort effort faut se effort tenir les uns effort »

La commandant passa un bras sur le sien, tendit la main à Lily qui resserra Jessica contre elle. Louis les regarda, opina du chef faiblement et ferma les yeux. Un instant, Clorinde crut qu'il était mort car il ne respirait plus. Et puis il poussa un hurlement qui fit bouger l'armure qui ne pesa plus sur lui et d'un seul coup le décor autour d'eux ne fut plus et il fit noir et elle n'entendait que le cri de douleur de Louis et Jessica qui le rejoignait et une ouverture rectangulaire se fit

« Putain, Éric bordel de »

Celimbrimbor | 19/01/26 14:43

« Très bien. J'ai d'abord connu sa mère.
─ Où ?
─ Dans une petite ville oubliée, Prastro ça s'appelait. »
Et il somnole.

Ce fut l'envie de vomir qui le réveilla. La sensation de bouger, de brinquebaler de droite et de gauche. Il ne prenait jamais le bateau pour cette raison, lui, côtier par naissance, parce que le roulis le rendait inerte et vomissant. Il ouvrit les yeux et retint un mouvement de recul à voir le sol sous ses yeux monter et descendre en rythme. On le déposa rudement et le retint quand il manqua de tomber. Il fallait qu'il reprît ses appuis et qu'il reconnût la terre qui le portait. La tête lui tournait toujours et les visages qu'il voyait autour de lui étaient flous. Il reprit le contrôle de sa respiration et referma les yeux. Il avait couru vers la grande salle pour aider tout le monde et il avait été dans le cordon pour contenir les autres et il avait tourné le regard vers l'estrade et il avait

Gamin échoua et vomit une bile amère sur les pavés ou la terre battue il n'arrivait pas bien au-travers du voile de rage qui l'envahissait. Valdo avait tué Balafre, devant tous assemblés. Et voilà. L'aventure se terminait là, dans la débâcle. Il leva les yeux sur Tolduc qui le surplombait.

« Faut qu'on avance. Un temps. Ça va ?
─ Ça ira. Se relever, prendre l'air assuré. Avancer où ?
─ On a dispersé un peu tout le monde pour qu'ils aillent dans des zones sûres. Un regard à la ronde. Jonas a repris les rênes pour nous éviter la débandade. Et la nouvelle a pas franchi la porte.
─ Ah.
─ Alors on va éviter de l'ébruiter jusqu'à ce qu'on ait mis le plus de gens à l'abri. Une jauge. Ça te paraît correct ?
─Surpris, un temps, appesanti. Oui ? Je crois. On peut pas faire grand chose d'autre de toute façon.
─ Voilà. Une main tendue. On repart.
─ Ouais. Saisir, se lever, chanceler mais marcher. Merci. Une réflexion de plus. Jeanne ? Elle organisait tout.
─ Elle est partie devant avec deux trois personnes pour vérifier chacun des points de repli. Un sourire. Elle laisse rien au hasard.
─ Rire, sec. C'est bon. »

Tolduc se remit en marche et Gamin lui emboîta le pas. C'était la deuxième dette qu'il accumulait auprès de cet homme et il faudrait payer. Il rangea l'information dans un coin de sa mémoire et s'intéressa au petit groupe qui les entourait. Il ne reconnaissait aucun visage parmi eux mais tous portaient le même poids. Il savait bien ce pli du front, cette courbure des yeux, ce tombé des lèvres. C'était le verdict du combat, la sentence de la défaite. Tous ceux-là, comme lui, avaient sans doute paru beaux, quelques heures plus tôt, insouciants et prêts et il ne restait plus que cela, qu'une puanteur distincte de perdants. Les pas lourds, les têtes baissées, tout l'attirail de la fin, sans rien manquer.

Il esquissa un rictus méprisant. Combien de temps leur faudrait-il pour se redresser, pour faire face ? Ils ne voulaient rien de plus que la fuite, le secret. Se cacher dans un trou et y dessécher pendant la morte saison jusqu'à ce qu'on ne les attendît plus. Dans leur marche il lisait toute la mesquinerie du monde, la revanche des petits, inattendue, secrète, stupide et misérable parce qu'elle venait quand l'univers entier avait oublié cette dette, cette fichue dette qu'eux comptaient encore, de génération en génération, temps après temps, parce qu'eux n'oubliaient pas, ne pouvaient pas oublier.

L'oubli était le privilège du, pas du vainqueur non, du puissant, du vrai puissant qui ne passait pas sa vie à gratter la vieille cicatrice, à s'assurer qu'elle ne fît rien de plus que croûter, vilaine, maronnasse, grumeleuse, à la limite de la purulence. Il fallait une force inextinguible pour être capable d'oublier, de pardonner, qui était l'étape d'après. Il fallait savoir que l'obstacle rencontré n'était que cela, un obstacle, qu'il passerait et qu'il serait passé. Le pouvoir véritable tenait à garder le choix de l'après, de la vengeance ou de l'oubli, de la tyrannie ou d'autre chose.

Gamin regarda Tolduc. Lui était déjà debout de nouveau. Ou plutôt, il n'était pas tombé. Il attendait l'heure du secret pour s'effondrer. Simplement, pour l'instant, avec la responsabilité du groupe sur les épaules, il n'en avait pas le droit. Ils l'avaient posé chef, là, par défaut, et il devait assumer leur lâcheté à eux. Il devait porter pour eux le poids de leur remord et de leur perte sans pouvoir afficher ou trahir ce qui l'animait. Le jeune homme dépassa les marcheurs, se porta à son niveau, lui tapa doucement sur l'épaule pour montrer sa présence. Un coureur ne tombait jamais longtemps, voire jamais car même la chute intégrait, par force, envie, volonté, la course.

Tolduc lui fit signe de se porter en avant au bout de la ruelle pour vérifier que la voie était libre. Le jeune coureur avança sur la dizaine de mètres qui les séparaient de la bouche sur l'avenue et s'immobilisa dans l'ombre, touché de nouveau. Devant, après, dans la lumière crue de l'après-midi, les tours glorieuses de la cité n'était plus très nombreuses et des débris peuplaient la route, amoncelée de cadavres ou de blessés gémissants ci et là. Il signala qu'il fallait s'arrêter.

« On doit vraiment passer par là ?
─ Ouais. Un examen approfondi. On devait en tout cas. J'arrive pas à voir si le chemin Latso est encore ouvert.
─ Où ?
─ Là-bas, normalement. Entre le boucher et le lessiveur. Une respiration, une détresse. Je reconnais plus la rue putain.
─ C'est bon. Un temps. Je vois une ouverture derrière les débris. Faudra juste passer par-dessus. Se tourner. Bon. On va traverser. Vous occupez pas des corps, pensez à vous mettre en sécurité. Une pause pour vérifier le choc. Y'a des morts, c'est la guerre, on s'en préoccupera après. On traverse, on ramasse un blessé s'il est viable, et on se met à l'abri. Un regard vers Tolduc. Je passe devant et vous suivez. »

Gamin passa dans l'avenue et commença à traverser. Il y avait moins de blessés que ce qu'il avait cru l'instant d'avant et il ferma les oreilles. Les agonisants ne tiendraient plus très longtemps et il n'avait rien pour les achever. Quant aux autres, le groupe les prendrait s'il en avait le courage. Lui ouvrait la voie dans le silence de la bataille perdue. Il traversa, alerte, guettant le moindre mouvement de droite ou de gauche. Balafre avait évoqué des soldats magiques et indestructibles, Auguste avait renforcé le tableau et il n'aurait pas voulu tomber sur eux par hasard. Gamin ne reprit sa respiration qu'en atteignant la pile de morceaux de maçonnerie tombés au hasard. Il grimpa dessus rapidement, confirma la présence d'un chemin et agita le bras pour attirer les autres.

Le groupe se mit à traverser, prenant un blessé ici, en abandonnant un autre là. Ils voulaient des ordres, un but autre que la fuite. Soit. Gamin soupira. Que ces gens étaient laids Il espéra que la section de Balafre avait pu s'en tirer. Tolduc monta à côté de lui.

« Et Jonas ?
─ Je te l'ai dit tout à l'heure. Il a repris les choses en main.
─ Oh oui, pardon. Un temps. Mais où est-il ?
─ Avec d'autres ? Parti, se fraie un chemin dans la cité, comme nous, comme tous, je suppose.
─ On a un point de rendez-vous ? Un regard inquisiteur. J'étais pas de ceux au courant, Tolduc.
─ J'oublie toujours que t'es étranger à la section. Aider deux anonymes à passer. Ouais. On était censés retrouver Balafre et les autres à la tour après avoir mis les nôtres en sécurité.
─ C'est noté. Un regard ailleurs. On est encore loin ?
─ Non, c'est au bout du chemin, ou presque.
─ Très bien. Dès qu'on y est, je file à la tour annoncer qu'on a survécu et le compte. Ça te convient ?
─ Ouais. Un sourire amer. T'as plus de chances que moi d'y arriver vivant. »

Gamin attrapa le bras d'une femme qui montait les débris, l'aida à passer et vérifia que plus personne ne traversait la rue. Il surplombait l'avenue et y croyait par la force des choses. Même pas une semaine plus tôt, il s'était promené, sans doute même dans cette rue-là, et il avait vu des gens, des boutiques, on l'avait arnaqué sur le prix d'un couteau qu'il avait vite perdu, il avait croisé de la vie partout, tout le temps, de jour et de nuit, on l'avait même pourchassé sur un toit après un somme. Il regarda le naufrage puis se détourna. Il fallait aider les gens.

Tolduc menait de nouveau le groupe et Gamin passa son bras sous l'épaule d'un homme qui boitait pour l'aider à marcher. Ils formaient une troupe pathétique, surtout avec les nouveaux éclopés qu'ils avaient recueillis sur l'avenue. Il se demanda s'il avait vraiment eu une bonne idée. Ces blessés allaient peut-être mourir dans la nuit, il n'y avait sans doute personne capable de les soigner dans l'hétéroclite des gens. Il secoua la tête. Il fallait marquer les esprits. Ce n'était pas une décision logique mais ceux qui y avaient assisté la prendraient pour la seule décision possible, la seule décision humaine et eux n'oublieraient pas. Ils s'en souviendraient quand le moment viendrait. Les meilleures courses, toujours improvisées, demandaient tellement de préparation.

Tolduc bifurqua dans une impasse sur la gauche et le petit groupe s'amoncela sur les pavés. Il frappa sur une porte, une séquence convenue à l'avance. Une grande femme ouvrit aussitôt.

« Je vous attendais plus. Un temps, sans méfiance, mais quand même.
─ Ouais, ben nous voilà de toute façon.
─ Entrez vous planquer. Une pause, un regard sur tous. Y a à boire et à manger chaud à l'intérieur. De l'eau chaude et des linges propres aussi. S'effacer pour laisser passer. Z'êtes dans un sale état, Tolduc.
─ Tu sais ce que c'est.
─ Ouais, j'ai fait assez de guerre pour pas l'ignorer. Vous avez été suivi ?
─ Jonas a fait effondrer le tunnel derrière nous, je sais pas comment.
─ Il a toujours été plein de ressources. Dure mais joviale. Allez, bougez-vous le cul où j'vous montre pourquoi on m'appelle « la jambe raide » ! »

Gamin haussa les épaules et entra dans la petite auberge. D'un côté, proche du comptoir, des tables et des bancs, de l'autre, vers l'escalier, on avait étendu des matelas et des paillasses. Sur le feu dans l'âtre cuisait un ragoût quelconque et deux jeunes gens commençaient déjà à passer de proche en proche pour distribuer à boire, un peu à manger. Le jeune homme s'installa sur un banc, le regard attiré par un dessin cloué sur un mur, qui montrait un elfe, visiblement. Il sourit.

« Les blessés sur les matelas, les fatigués sur les paillasses, les valides s'occupent des autres, mes gars passeront vous filer un coup de main. Une voix de stentor. Et ceux qui n'en peuvent vraiment plus, installez-vous, je vais commencer le service. Bienvenue à l'auberge de madame Iliaster, vous tous, dernière auberge pour les gens debouts ! »

Tolduc s'assit à côté de Gamin, le regard sur le portrait d'un inconnu, les yeux dans le vide.

« C'était une décision surprenante, là-bas.
─ Ils avaient besoin de quelque chose pour s'occuper, pour ne plus s'apitoyer sur eux-mêmes.
─ Ouais. On dira ça. Un temps. Tu veux boire quelque chose ?
─ Non. Je vais y aller si cela te va. Prévenir qu'on s'en est tiré. Une question. T'as compté ?
─ Vingt-cinq.
─ Très bien. J'y vais alors.
─ On dira aussi qu'il ne te reste plus qu'une dette. Le regard au loin. Je me serais effondré devant l'avenue je crois.
─ Mais non. Un temps. Mais non. »

Gamin saisit l'épaule de Tolduc et la serra en se levant. Il fallait le laisser devant son mur, il finirait par y trouver quelque chose. Il salua madame Iliaster de la main et sortit.

Sans attendre il se mit à courir parce qu'il savait où il allait sans savoir où il se trouvait et le meilleur moyen de se rendre quelque part dans ce genre de cas était de se laisser porter par ses pieds et ses semelles de souvenirs qui ignoraient tout des logiques des hommes qui voulaient que ne pas savoir revenait à ne pas pouvoir et en prenant appui sur une poubelle puis une pierre saillant à peine d'un mur il se retrouva sur les toits encore et ne permit pas à la vue de lui couper le souffle parce que les ruines il les verrait plus tard pour l'instant il voulait aller au plus vite au plus court donc il prit le chemin circulaire tournoyant autour de son point de départ quand il fut attiré par un hasard étonnant du paysage urbain qui dénotait dans l'ensemble ruiné parce que ce quartier était encore presque tout entier debout et il y avait là un bâtiment incongru qui lui rappelait quelque chose alors il se dirigea sur lui par les toits parce qu'il semblait sans rue pour y accéder et Gamin atterrit bientôt au pied d'une tour sans fenêtre et sans hauteur et l'envie de la grimper le démangea alors qu'il tournait autour mais il s'arrêta parce que la curiosité prit le pas sur tout.

C'était bien un bâtiment sans rue et une tour aux pierres si bien jointes que l'escalader semblait impossible. Le jeune coureur envisagea un instant de prouver le contraire au monde mais son regard fut arrêté par le pan d'un des murs, qui le troubla. Il tourna la tête de l'autre côté et appuya lentement sur une dalle, augmentant la pression petit à petit et

Le mur pivota.

Gamin regarda autour de lui et haussa les épaules. De ce qu'il ressentait, il n'était pas loin de sa destination, il pouvait perdre un peu de temps. Il arriva dans une petite pièce étroite et se lança à l'assaut de l'escalier dans l'obscurité des pierres sans difficulté. Ce devait être un vieil escalier de service ou quelque chose du genre. Il n'hésita jamais devant les portes des paliers qui devaient donner sur un couloir ou un autre. Tant que l'escalier montait, il montait avec. Finalement, il arriva au dernier palier et s'immobilisa avant de rire doucement, joyeusement. La porte devant lui était un piège, elle ouvrait dans le mauvais sens et un mécanisme, assez bien dissimulé pour peu qu'on ne sût regarder correctement, la bloquait quand elle était poussée. Il la tira, passa, la referma derrière lui.

Le coureur se trouvait dans une pièce qui, à en croire la planche posée sur deux tréteaux, devait servir de bureau. Des torchères éclairaient l'endroit malgré la cheminée éteinte et permettaient de voir le portrait qui trônait en majesté au-dessus. C'était une femme, belle et visiblement aimé. Un sourire content flotta sur les lèvres du coureur et il envisagea de s'asseoir dans le fauteuil de cuir près du bureau quand il remarqua un papier sur la planche, une plume posée à côté. Il s'approcha, curieux.

« Salut Jeanne, salut Éric, salut Gamin (on sait jamais, après tout, t'es peut-être pas si bête), salut lecteur,

Selon toute vraisemblance, si tu lis ça, c'est que j'ai calanché. Pas de bol, c'est la vie. J'ai pris toutes les précautions pour que la section tienne debout après moi, ça devrait le faire. Tout de même. Je m'appelais Camille Riqelm, vous me surnommiez Balafre, voici mes derniers ordres :

»

Celimbrimbor | 28/01/26 17:54

« Je ne connais pas.
─ C'est normal, Taliesin l'a rasée plus tard.
─ Et tu l'as rencontrée comment, sa mère ?
─ Comme ça : »
Parce que la nuit fut longue, alors il dort, enfin.

« C'est pas juste ! Un coup de pied dans un caillou. C'est pas juste. »

Amandine haussa les épaules. C'était vrai, et ensuite ? Il n'y avait plus rien à faire. Plus de paquets à transporter, à empiler, à classer, à trier, à refaire, à pousser, à sortir, à fabriquer, à ranger encore.

La première explosion était passée pour un accident d'autant plus qu'elle avait résonné au loin. Monsieur Ferdinant l'avait évacuée d'un geste de la main mais son regard vers Ethiel avait trahi quelque chose qui avait inquiété Amandine. Et après les paquets, il y avait eu les instruments à porter, à amener, à poser, à ouvrir, à déposer, à replacer. À accorder un peu même, pour Suzanne, quand il le fallait. Cela, et les murs épais de la salle de bal, les avait diverties un temps, celui des explosions moins soudaines, plus proches, jusqu'à pouvoir décider qu'il s'agissait d'éboulement, d'effondrement, avec des cris, plus que des explosions.

« C'est vraiment pas juste. De la résignation. Après tout ce travail, toutes ces années. »

Elle avait raison. Surtout elle. Elle s'était battue, véritablement, pour arriver ici. Ce nouveau revers devait être insupportable.

Il n'y avait plus eu de raison de leur dissimuler la vérité, au bout d'un moment. D'autant plus qu'elles oscillaient entre l'incompréhension et la terreur. Et puis les fuyards, pas encore les réfugiés, mais bientôt, arrivaient dans la cour. C'était Ethiel qui s'en était chargé. Amandine digérait encore les informations.

« Tu crois qu'on va mourir ?
─ Non. Sans hésitation, sans feinte. Non. Les gens ne se réfugieraient pas à l'Université sans raison. Ethiel ne resterait pas si calme. Une respiration. Il y a quelque chose, un piège, un moyen, je ne sais pas.
─ Tu crois ?
─ Ils passent leur temps à nous cacher des informations. Pourquoi plus maintenant ?
─ Ouais. Un soupire, de nouveau. Ouais, tu as peut-être raison. »

Suzanne se rassit sur le parapet, laissant ses jambes peser dans le vide. Elle était abattue et Amandine n'avait pas le cœur à la réconforter.

Il avait fallu s'occuper de trop de gens, d'abord, avant d'être enfin seules, enfin tranquille. Il avait fallu montrer le même visage aidant et agréable à l'homme arrivé tôt par précaution, à l'enfant perdu cherchant son père, au père perdu cherchant sa famille, à la femme aux enfants, à la femme aux enfants morts, aux faces ensanglantées, anonymes, aux cadavres à venir qui venaient portés par des amis qui ne pouvaient les lâcher. Elles avaient guidé, dirigé, rassuré, couvrant leur terreur d'un voile. Des étudiants étaient sortis de nulle part, en petits gilets verts, rouges ou bleus, dans une répétition de la semaine passée, pour organiser le flot. Amandine avait même vu des gardes en armure légère se poster ici, ou là, ou partir dans la ville en courant doucement, presque invisibles.

Elle revoyait en esprit le plan de G.U.P. et la notice qui l'accompagnait. L'université était un ancien château, douves inclues à une époque. Elle notait le plan sans angles aigus autant que possible, les positionnements des meurtrières, l'absence de fenêtre sur les murailles et même ce rempart qui servait de chemin de ronde. Les cours même, avec leurs flanquées de bâtiments, formaient un labyrinthe ouvert au feu si besoin était.

« Non, nous ne mourrons pas. Décisive. Nous avons autre chose à faire.
─ Tu veux redescendre les aider ? Lasse. Je ne suis pas sûre de supporter encore la vue du sang.
─ Non, le flot s'est tari. Un temps dans la cacophonie plus si lointaine. Les combats sont beaucoup trop près, les gens n'ont plus le temps de s'enfuir. Un sourire amer. Ce sont des corps qu'on va amener bientôt. »

Suzanne haussa les épaules et fit jouer ses pieds. Tantôt, la muraille ne serait plus un endroit sûr. Elles profitaient du calme, du silence relatif, loin de la foule aliénante. Ethiel n'avait eu aucune des paroles réconfortantes que les adultes réservaient souvent aux plus jeunes, qu'elles avaient entendues tout à l'heure, en aidant les autres. Il ne leur avait pas dit que tout irait bien ou que tout le monde s'en sortirait, il avait platement dit la guerre et voilà tout.

« Viens, on va chercher Madame Nosra.
─ Comment ? Une surprise expulsée, reprendre de l'air. Mais
─ Elle est là. Un temps. La ville se réfugie ici, où irait-elle ? En campagne, se cacher ? Non, ce n'est pas son genre. Elle doit être quelque part dans l'université, à surveiller, à prévoir, à agir. Viens. »

Suzanne eut à peine le temps de répondre qu'Amandine était déjà en marche. Elle suivit la courtine jusqu'à une tour et descendit l'escalier rapidement. Elles passèrent dans la cour et la traversèrent, marchant sur la pelouse au milieu des blessés vagissant ou des morts. L'herbe verte qui décorait le parterre devant la longue bibliothèque avait été choisie comme camp pour un hôpital de fortune. Les bâtiments de médecine devaient avoir atteint leur jauge maximum. Les étudiants auraient au moins des travaux pratiques pour se faire la main. Amandine rougit d'être si morbide et continua son chemin. Elle voulait atteindre le bureau du recteur en premier avant d'aller explorer ailleurs. Madame Nosra ne se permettrait pas de ne pas saluer un alter ego en termes de position et de pouvoir en arrivant chez lui. Si elle n'y était pas, peut-être chez Ethiel. Après, elles verraient.

Elles naviguèrent au milieu des gens en faisant attention à laisser le passage aux infirmiers de hasard, aux médecins par la force des choses. Amandine crut même reconnaître le jeune homme au teint halé et aux cheveux mi-longs qui lui avait sourit alors qu'elle dessinait dans l'arbre. Il avait l'air beaucoup moins sûr de lui, en dehors de son petit groupe d'amis fidèles, mais tellement plus sérieux et vivant, alors qu'il se tenait penché sur quelqu'un, à lui recoudre une plaie béante. Suzanne retint un hoquet et elles continuèrent d'aller.

Elles entrèrent dans le bâtiment d'honneur et montèrent les escaliers et cette fois-ci les vasques à feu étaient allumées sans lâcher la fumée si caractéristique de l'huile qui brûle. Suzanne précéda Amandine dans le couloir et s'arrêta devant la bonne porte.

« Séraphine m'a dit que quand le recteur était là, sa porte était toujours ouverte.
─ Elle t'a emmenée ?
─ Oui. Un sourire. Elle tenait à me présenter au recteur. Un grand sourire.
─ Rien que ça ?
─ Rien moins, oui ! Un rire malgré tout. Elle l'avait convaincu de me laisser jouer ce soir au bal. Enfin.
─ Eh ! On n'a pas transporté ces fichus instruments toute la matinée pour rien. Tenir bon. Tu verras que le bal aura lieu.
─ Ouais. Un soupire, une joie vite oubliée. En tout cas, ils ne sont pas là. »

La porte était fermée et elles eurent beau y coller leur oreille, elles n'entendirent rien. Amandine hésita un instant. Ethiel ne serait pas dans son bureau non plus. Au pire, il était en train de les chercher pour les affecter à une autre tâche encore, au mieux il aidait à faire quelque chose ailleurs. Inutile d'aller l'y chercher. Elle se demanda s'il ne valait pas mieux redescendre et participer au naufrage général en aidant qui ou quoi. Amandine regarda Suzanne qui lui renvoya son propre reflet. Elles étaient épuisées nerveusement, la simple idée de retourner porter un mort ou un blessé les abattait d'avance, elles tenaient le coup en se divertissant à force d'activités.

Finalement, elles reprirent l'escalier et descendirent les marches rapidement. Le bâtiment le plus haut était celui consacré aux études « autres ». Cela avait amusé Amandine, sur le plan, de trouver cet immeuble où ils avaient mis pêle-mêle ce que les autres départements ne voulaient pas voir chez eux. S'y retrouvaient ainsi sans logique des bureaux de psychologie, des salles d'arts plastiques, le département complet de magie avec la bibliothèque qui allait avec et puis les locaux des études d'astrologie, avec tous les instruments tarabiscotés sur le toit. Elle avait ri devant tant de déconsidération, mais ri, à le communiquer à Suzanne.

Si quelqu'un cherchait à observer la situation, ce serait depuis là. Même, il pourrait pointer les télescopes dans les directions qu'il voudrait. Il paraissait même que certains étaient magiques. Elles ne passèrent pas à l'extérieur très longtemps, pour éviter d'être interrompues, juste le temps de rejoindre la bibliothèque principale de l'université. De là partait un souterrain qui arrivait jusqu'au bâtiment des études incongrues, au-delà des terrains de sports.

Il y faisait doux, frais, même, et elles ralentirent distinctement le pas pour profiter de la paix. Comme il était bon de se séparer des mourants, de se retrouver dans leur jeunesse qui ne supportait pas de voir autant de morts à venir. Elles marchèrent quelques minutes sans échanger une parole, se gorgeant de la paix souterraine qui les entourait.

Finalement, elles atteignirent la cage d'escalier de la cave du bâtiment et se mirent à monter. Il faisait une quinzaine d'étages et elles ne firent pas la course. Comme il était plus excentré dans l'enceinte, loin des bâtiments centraux, il était plus vide aussi et elles ne croisèrent personne jusqu'à arriver en haut. La porte à l'issue de l'escalier était fermée mais sans clef, elles n'eurent qu'à la pousser et sortirent au grand jour.

Elles s'arrêtèrent après deux pas et se regardèrent. Elles n'entendaient plus les bruits des combats. Seulement les gémissements des blessés qui poussaient leurs dernières forces dans leurs derniers cris. Depuis l'extérieur des remparts ne parvenait plus aucun son. Les batailles avaient atteint une pause malsaine pour laisser entendre un autre instrument, tout aussi redoutable. Sans y prendre garde, elles se rapprochèrent.

« C'est bon signe ça, tu crois. La voix moins bien assurée.
─ Ça dépend. Un tremblement aussi. Dans les histoires de mon père, ça annonce souvent la tempête ou le dernier assaut de l'abordage.
─ C'est pas bon signe alors.
─ On n'est pas en mer ?
─ Tu as raison. Un temps, raisonner, raisonner pour ne pas sombrer dans la peur. Les combats ont cessé, c'est déjà ça.
─ Ou alors ?
─ Ou alors c'est une tactique pour effrayer les survivants en leur faisant mesurer leurs morts ?
─ Ah, c'est mieux, mais encore ?
─ Signaler une position de force et ouvrir des négociations ?
─ Effectivement. Un temps. Je t'avais dit qu'elle nous trouverait. Une pause. Venez par ici, jeunes filles, nous ne vous attendions pas.
─ Pas avant deux jours en tout cas, Amandine. Mais puisque vous êtes là. »

Suzanne et Amandine suivirent les deux voix et arrivèrent très vite près d'Ethiel qui les attendait en souriant. À côté de lui se tenaient le recteur, penché sur un télescope ou un instrument qui y ressemblait, tandis qu'Anisina était assise sur une chaise. Le jeune homme qu'elle avait croisé au palais Nosra se tenait un peu en retrait. Tous arboraient un air détaché qui leur sembla obscène.

« Vous avez oublié une possibilité, Amandine, qu'il me semble dommage d'exclure.
─ Pardon ?
─ Dans vos hypothèses. Un sourire froid, expectatif.
─ Je Réfléchir, raisonner, même là, être à niveau. L'hallali.
─ Précisément. Un temps. Sean ?
─ Pardon, j'étais concentré, cet instrument est délicat. Se tourner, saluer. Mais voici notre révolutionnaire et le meilleur musicien que l'université ait connu ! Bonjour à vous, mademoiselle Dulaure, mademoiselle Ciòran Corvadt.
─ Monsieur le recteur. De concert.
─ Alors, Sean ?
─ J'ai peu d'espoir. Un léger sourire, résigné d'une certaine manière. Les soldats d'Opry avancent en rang, partout où j'ai dirigé l'observeur. Une dizaine à chaque fois, de tous les côtés.
─ Une dizaine ? Je croyais que
─ Eh oui, Anisina ! Presque joyeux. L'arsenal d'Opry est plus redoutable que ce que nous croyions. On est bien loin de la trentaine d'armures attendue, non ?
─ J'ai compté une cinquantaine de poches de sept à dix armures.
─ Grands dieux. »

Le recteur s'assit sur une chaise qui traînait par là. Tous les trois semblaient atteints sans être défaits. Loin de présenter l'horreur que tous ceux qui couraient en bas portaient sur leur visage, loin d'être révoltés contre ce qui arrivait, ils paraissaient tous avoir accepté le fait dans son inéluctabilité. Amandine ouvrit de grands yeux.

« C'est tout ? Une fureur grandissante. C'est tout ? C'est perdu et voilà ? Vous êtes fous, c'est pas possible !
─ Calmez-vous.
─ Non ! Vous, secouez-vous ! On peut forcément faire quelque chose ! Il y a forcément une solution il faut
─ Que vous respiriez un instant. Un sourire mince sur un ton las. Nous avons fait ce qui était en notre pouvoir et plus rien ne dépend de nous à présent. Une profondeur de temps. Si l'ennemi décide de porter le coup de grâce, nous tiendrons le temps que nous tiendrons. S'il décide de négocier, nous négocierons ce que nous pourrons. Nous serons aussi âpres à l'un qu'à l'autre mais pour l'instant, eh bien.
─ Pour l'instant nous ne consumons pas nos forces en questions dont les réponses ne nous appartiennent pas. Une chaleur dans la voix jamais entendue. Asseyez-vous toutes les deux. Un temps. Sean, voulez-vous bien continuer à surveiller nos assaillants ?
─ Bien sûr, Anisina, bien sûr. »

Le recteur retourna à son observeur tandis qu'Ethiel se levait pour laisser sa place à Suzanne. Amandine se retrouva à côté d'Anisina qui leur sourit de nouveau.

« Merci pour votre aide ce matin. Du babillage. Ferdinant m'a dit combien elle a été précieuse.
─ De rien. En même temps, encore.
─ Quant au bal de ce soir, j'ai appris que vous y joueriez, mademoiselle Dulaure ?
─ Oui, madame Nosra. Une pause. Madame Kérajan a convaincu monsieur le recteur.
─ Oh, elle n'a pas eu à travailler trop dur. Un geste amical. Mes amis, je vous suggère de rentrer dans le bâtiment puis d'aller vers les zones centrales de l'enceinte. Un temps. Les soldats arment leur bras et la façon dont ils tiennent leur lance ne présage rien de bon. »

Il finissait à peine sa phrase quand un sifflement aigu retentit dans l'air. Amandine réussit à voir les armes seulement parce qu'elles heurtèrent une barrière invisible dans le ciel de l'université. Elle retint son souffle.

« Ah ? Les vieilles défenses sont toujours là ?
─ Je m'en charge chaque année.
─ Eh bien Ethiel, vous m'aviez caché vos talents de sorcier.
─ Disons que ce sortilège est assez simple. Un regard. Et s'il y a une seconde vague, il ne tiendra pas. »

Suzanne hoqueta et Amandine repéra des larmes dans ses yeux, pareilles que dans les siens. Ce n'était pas juste. Ce n'était pas juste du tout. Elles n'avaient rien demandé à personne, seulement à vivre, à apprendre, à rire, à aimer. Tout ce qu'elles voulaient c'était aller au bout de leur chemin et d'en profiter autant que possible. Vivre. Vivre simplement dans la joie.

La prédiction d'Ethiel se réalisa et la deuxième et troisième vague de lances brisèrent la protection. Ils entendirent des cris quand elles frappèrent dans les cours, dans les bâtiments. L'une d'entre elles fracassa un pan du mur de l'immeuble des études incongrues et les jeta tous à bas de leur chaise. Les murs tremblèrent sous le choc. Le recteur réussit à garder son équilibre et l'œil sur l'observeur.

« Elles vont sauter. Un rire sec. C'est fini. »

Ils levèrent tous, par réflexe, les yeux vers le ciel qui se chargea, l'espace d'un instant, des centaines de soldats qui semblaient voler par-dessus les murs, par-dessus les toits. Ils étaient si proches qu'Amandine pouvait voir leurs armes couvertes de sang ou de poussière. Ils étaient déjà en train de préparer leur coup, mécaniques, inéluctables. Elle voyait même celles qui leur tomberaient dessus. Ni elle ni Suzanne ne songeait à retenir leur hurlement de terreur.

C'était tellement injuste. Et les soldats qui n'en finissaient de tomber, qui semblaient presque immobilisés dans le ciel. Fallait-il vraiment agoniser avant de mourir ? Tout, tout ça pour ça, pour disparaître écrasée sous une masse sans esprit parce que quelqu'un, quelque part, avait décidé qu'il fallait une vengeance. C'était injuste, rien ne pouvait justifier cela. Elle reprit son souffle et arrêta d'hurler.

Ce n'était pas normal. Amandine releva la tête. Les soldats étaient toujours là-haut et ne bougeaient plus. L'illusion de chute que la panique avait entretenue n'était plus. Ils étaient simplement là-haut, bloqués. Suzanne tendit la main pour la relever et elle la saisit. Ce n'était pas normal, des armures de fer ne pouvaient pas flotter bêtement.

Et des lances ne pouvaient pas rester bloquées dans du vide non plus. Elle se ressaisit, regarda autour d'elle.

« T'as intérêt à m'expliquer tout de suite qui sont ces crétins en armure qui ont explosé mon bureau et ma bibliothèque avec leur foutu lance de peigne-cul sans intelligence Ethiel ou je te jure que c'est sur toi que je passe ma colère.
─ Celimbrimbor. Un soupir. Un sourire. Une respiration. Une reprise. Avant de te répondre, me permets-tu ? Une révérence et un clin d'œil vers Amandine. Voici Amandine Ciòran Corvadt. Elle va suivre ton cours cette année. Un temps. Ce sera la seule cette année, d'ailleurs. Une pause. Ton apprentie, en somme. »

FIN

Amiens, cinq septembre 2017

Edité par Celimbrimbor le 28/01/26 à 17:55

Celimbrimbor | 28/01/26 17:56

[HRP] Voilà. Ce roman est fini. Merci à celles et ceux qui l'auront lu ou le liront, tout ou partie.
Pour le fun, je ferai un post-mortem dessus la semaine prochaine. [/HRP]

Jarx le Vieux Loup de Mer | 31/01/26 02:03

Bravo! :)

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